LIVRE IV. - ONZIÈME SIÈCLE. — GRÉGOIRE Vil. ETC
donations faites au dernier moment Guillaume déclara cependant qu'il était prêt a plaider selon les lois de Normandie ou celles d’Angleterre a. Un hasard singulier avait donné à leur duc une apparence de droit sur l’Angleterre et sur Harold , son nouveau roi.
Harold , poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit qu’il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son frère cl son neveu, qu’il retenait comme otages. Guillaume le traita bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D’abord, il le fil chevalier, et Harold devint ainsi son fils d’armes ; puis il lui fit jurer sur des reliques qu’il l’aiderait à conquérir l’Angleterre 3 après la mort d’Édouard, Harold devait en outre épouser la tille de Guillaume, et marier sa sœur à un comte normand. Pour mieux confirmer celte promesse de dépendance et de vasselagc, Guillaume le mena avec lui contre les Bretons. C’est ainsi que, dans les Nicbelungen , Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui 4. Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'homme de Guillaume.
A la mort d’Édouard, comme Harold s’établissait tranquillement dans sa nouvelle royauté, il vil arriver un messager de Normandie, qui lui parla en ces termes : Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que lu lui as jure de la bouche et de la main , sur de bons eL saints reliquaires 8. Harold répondit que le serment n'avait pas clé libre, qu'il avait promis ce qui n’était pas à lui ; que la royauté était au peuple. Quant à ma sœur, dit -il, elle est morte dans l’année. Veut-il que je lui envoie son corps? Guillaume répliqua sur un ton de douceur et d’amitié 6 , priant le roi de remplir au
1 Goill. Piclav., ap. Scr. fr., XI, 04.
* ld., ibid., 95.
8 ld., ibid.,87. Heraldus ei fidelitatem sa ne U» rilu Chrislianorum juravit... Se in rurift Edwardi, quamdiii superesset, ducia Guillt-lmi vicarium fore ; cnisurum... ut auglica monarchia post Edwardi decessum iu cjus manu confirmnrctur ; traditurum intérim... cash uni Dovcram. {/'oy. aussi Guill. Malmsb., ibid., 170, etc.) — • Suivant les uns, dit Wace (Roman de Rou,ap. Scr. fr., Xllf, 445), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le baissait et lui jouerait quelque tour. { Voyti aussi Eadmer, XI , 199.) Suivant les autres , il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du trône d’Angleterre :
N'en sai mic voire ocoisou ,
Mais l'un et l'autre cicrit trovons
Guillaume de Jumiégcs (ap. Scr., XI ,49), Ingulfde Croylaud (ibid., 134 ) , Orderic Vital (ibid., 934) , la Chronique de Normandie ( XIII , 999) , etc., affirment
moins une des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune tille qu’il avait promis d’épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que dans l’année il viendrait exiger toute sa dette cl poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le plus ferme 7 .
Cependant , avant de prendre les armes, le Normand déclara qu’il sVn rapportait au jugement du pape", cl le procès de l’Angleterre fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression furent allégués : le meurtre d’Alfred trahi par Godwiu, l'expulsion d’un Normand porté par Édouard à l’archevêché de Kcnlcrbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serinent d’Harold et une promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape : Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Celte décision hardie fut prise à l’instigation d'Hildehrand, et contre l’avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.
L'invasion prenant ainsi le caractère d’une croisade , une foule d'honunes d'armes afHuèroul de toute l’Europe près de Guillaume. Il en vint de la Flandre cl du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l’Aquitaine. Les Normands , au contraire, hésitaient è aider leur seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une province de l’Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par Conan,duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé è Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir l'Angleterre.
qu’Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur. Eadmer même ne le nie point (XI , 194). — Au lit de mort, Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse (Roger de Hoved., ap. Scr. fr., XI, 319.RoniaudeRou,c‘lChron. de Normandie, XIII, 994).
4 C’est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de Siegfried , pour t'humilier.
8 Chronique de Normandie , ap. Scr. fr., XIII , 999 : • Sire, je suis message de Guillaume le duc de Northmandic, qui m’envoie devers vous, et vous fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en Nortkmandie publiquement , et sur tant de bons saintuaires. ■
8 Eadmer, ap. Scr. fr., XI , 193. Iterùm ci araicà farailiaritate mandavit.
7 Guill. Malmsb., I. III. Se illüc iturum, quo llaroldus tutiores se pedrs kabere putaret.
8 ■ Quant à Harold , il ne se souciait guère du jugement du pape. » ( Judicium papa? parvipendens. Ingulf., ap. Scr. Ir., XI, 154. Guill. Malmsb., 1. III.)
Conau, amenant une grande année, entra solennellement en Normandie , jeune , plein de confiance et sonnant du cor, comme pour appeler l'enncmi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonne. Celte mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Uretons prirent parti dans ses troupes , au lieu de l'attaquer, et le suivirent en Angleterre.
Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que Guillaume 1'onvabissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut aisément repoussée par Harold , qui les tailla en pièces. Celle de Guillaume fut lente ; le vent lui manqua longtemps, j Mais l'Angleterre ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une grande supériorité d’armes et de discipline; les Saxons combattaient à pied avec de courics haches, les Normands à cheval avec de longues lances1 * *. Depuis 1 longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne*; c’est peut-être lui qui a créé ainsi la belle cl forte race de nos chevaux normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux8; ainsi une bataille perdue , tout était perdu , ils ne pouvaient plus guère sc défendre ; et celte bataille, il était probable qu'ils la perdraient, continuant dans un pays de plaine i contre une excellente cavalerie. Une (lotte seule ' pouvait défendre l’Angleterre, mais celle d'Harold j était si mal approvisionnée , qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres 4.
Guillaume, débarqué à Haslings, ne rencontra pas plus d'armée que de (lotte. Harold était alors à l’autre bout de l’Angleterre, occupéde repousser les Danois. Il revint cnÜn avec des troupes victorieuses, mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec laquelle il avait partagé le butin. Lui- même était blessé. Cependant ic Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d’aller dire au Saxon qu’il sc contenterait de partager le royaume avec lui : « S'il s'obstine, ajouta Guillaume , à ne point prendre ce que je lui offre,
1 V oy. la tapisserie de Bayeux.
* Gaill. Pictav., ap. Scr. fr., XI, 181.
8 Ord. Vit., XI, 940. Munitiunes, quas Galli castells uuncupant, anglicis provinciis paucissirare fucrant.
4 Vicia déficiente, loger de üoveden , ap. Scr. fir.,
8 Chronique de Normandie, ap. Scr. fr., XI 11, 931.
* Guillaume, au contraire, proposa le combat singu-
! vous lui direz , devant tous ses gens , qu'il est pari jure et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du pape, et que j’en ai la bulle 5 *. » Ce message produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d’Harold l’engagèrent à ne pas combat Ire de sa personne, puisque après tout, disaientils, il avait juré *.
Les Normands employèrent la nuit à sc confesser dévotement , tandis que les Saxons buvaient , faisaient grand bruit , et chantaient leurs chants nationaux. Le matin, l'évèquc de Bayeux , frère de Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d’un haubert sous son roebet. Guillaume luiméme (criait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard bénit par le pape.
D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent sous les flèches des archers de Guillaume , immobiles cl impassibles. Quoique Harold eût l'œil crevé d'une flèche, les Normands curent d’abord ledessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il cul dans celle bataille trois chevaux tués sous lui 7. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et les arrêta. L’avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, cl la cavalerie normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout fut tue, ou se dispersa (1066).
Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi saxon, Guillaume bâtit une belle cl riche abbaye, l 'abbaye de la bataille, selon le | vœu qu’il avait fait à saint Martin , patron des solj dats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des conquérants, gravés sur des tables; c’est le Livre d’or du la noblesse d’Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur celte colline en face de la mer. » Il gardait la côte, dit Guillaume, qu’il la garde encore *. >*
Le Normand s’y prit d’abord avec quelque douceur et quelques égards pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son cpéc le cadavre d’Harold 9 ; il prit le titre de roi des Anglais ; il promit de garder les bonnes lois d’Edouard le
lier. — Proponebal Willelmus... sol i rem gladiis ventilareul. Math. Paris, p. 9, col. 9 , édition 1044.
7 Order. Vit., XI, 930. Très equi tub eo coufossi ceci derant. — Gaill. Pictav., ibid.,98. Guill. Malmsb., ibid.,
8 Lingard, Hist. d’Angleterre, I, 501.
9 Math. Paris, p. 5. Jaccutis fémur regis gladio p rendit... militiâ pulsus... — Alkeric. Tr. Font., ap. Scr. fr., XI, 501.