‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 134 sur 398 · LIVRE IV. — ONZIÈME SIÈCLE. - GRÉGOIRE VII, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — ONZIÈME SIÈCLE. - GRÉGOIRE VII, ETC

Confesseur; il s’attacha Londres, et confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux des comtés , celui qui avait l’avant-garde dans l'armée anglaise , celui où les vieilles libertés celtiques s’étaient le mieux conservées. Lorsque , Lan franc . le nouvel archevêque de Kenterbury , réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il fut écoulé favorablement du roi. Le conquérant essaya même d’apprendre l'anglais 1 , afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de celte langue. Il se piquait d’être justicier, jusqu’à déposer son oncle d’un archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une foule de châteaux, et s’assurait de tous les lieux forts.

Peut-être Guillaume n’eût-il pas mieux demandé que de traiter les vaincus avec douceur. C’était son i intérêt. Il n’eût été que plus absolu en Normandie. ! Mais ce n’était pas le compte de tant de gens , auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n’avaient pas combattu à Haslings pour que Guillaume s’arrangeât avec les Saxons. Il repassa en Normandie, et y resta plusieurs années, ‘ sans doute pour éluder, pour ajourner, pour don- ! lier aux étrangers qui l'avaient suivi , le temps de j se rebuter et de sc disperser. Mais pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu’en une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume cul alors grand besoin de ses hommes d’armes, et celte fois, il fallut un partage. L’Angleterre tout entière fut mesurée, décrite ; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de la conquête, le Doontsdaybook. le livre du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une si vive et dramatique histoire *. Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d’entre eux conservèrent des biens, cl cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté d’\ ork *.

On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le conquérant :

1 Onlcr. Vital, ap. Scr. fr., XI, 243. Anglicam locutionem plertimqtie sategit edisccre... Asl à perception? hujusmodi durior jetas ilium conqtescebat. — Il avait commencé par réprimer par des règlement* sévère* la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.

• Tutæ erant à vi mulicres; etiam ilia delicta qux fièrent consensu impudicarum... vetabantur. Potaremilitem iu tabrrnis non multum concevait... seditiones j interdixit, c.-edem et omnera rapinam , etc. Portu* et j quxlibct itinera nrgoliatoribu* paterc, et nullam inju- j nam firri ju**it. « Ce passage du panégyriste de Guil- i

« Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d’homme c’était, et quels furent s«s honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous l’avons connu; car nous l'avons vu cl nous nous sommes trouvés quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et sévère à l’excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu môme où Dieu lui permit de vaincre l’Angleterre, il éleva un noble monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes il fut très-hnnoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu’il était en Angleterre : à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentccùle, à Westminster, et à Noël, à Glocestcr. Et alors il était accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques diocésains, abbés et comtes, lhancs et chevaliers. Il était au surplus très-rude et Irès-scvèrc; aussi personne n’osait rien entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évéques de leurs évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin , il n’épargna pas même son propre frère Odon : il le mit en prison. Toutefois, entre autres choses, nousnedevonspas oublier le bon ordre qu’il établit dans cette contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture pleine d’or sans aucune vexation ; et aucun homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût -il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à l’Angleterre; et par son habileté, il était parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un bide de terre dont il ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n’ait inscrite sur scs registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux. Il gouverna aussi l’Ile de Man : de plus, sa puissance lui soumit l’Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté appelé Mans; et s'il eut vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande par la seule renommée de son pouvoir et sans recourir aux armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert

laume a été copié par le consciencieux Orcleric Vital, ibid., 238.— L’homme faible et sans armes , dit encore Guillaume de Poitiers , s’en allait cliAsitaut sur son cheval , partout où il lui plaisait , sans trembler ü la vac des escadrons des chevaliers. » — • Une fille chargée d'or, dît Uunlingdou , eût impunément traversé tout le royaume. » (Scr. fr., XI ,21 1.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont retentissent tontes les Chroniques.

3 f 'oy. l’ouvrage de M. Augustin Thierry.

3 Hallam, l’Europe au moyen âge, II, 57.

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bien des douleurs et raille injustices. Il laissa ton- j slruirc des châteaux et opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des marcs d'or, des livres d’argent par centaines; quelquefois avec justice , niais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare et d’une ardente rapacité. Il donnait scs terres à rentes aussi | cher qu’il pouvait. S’il se présentait quelqu’un qui en offrit plus que le premier n’avait donné, le roi ! lui adjugeait à l’instant ; un troisième venait-il en- j corc enchérir, le roi cédait encore au plus oflrant.

Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient l’argent des pauvres, et combien ' de choses- ils faisaient illégalement. Car plus ils j parlaient de la loi, plus ils la violaient. Il établit plusieurs dcer-frilhs ', et il fit à cet égard des lois I portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche, perdrait la vue. Ce qu’il avait établi pour les biches , il le fit pour les sangliers ; car il aimait autant les bêles fauves que s’il eût été leur père. Il en lit autant pour les lièvres, qu’il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres murmuraient ; mais il était si dur, qu’il n’avait aucun souci de la haine d’eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l’on voulait vivre, si l'on voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas ! un homme peut-il être aussi capricieux , aussi houfli d’orgueil . et se croire luiméme autantau-dessusde tous les autres hommes ! Puisse Dieu tout-puissant avoir merci de son âme, et de lui accorder le pardon de ses fautes *. »

Quels qu’aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain 1 * * 4 5. Pour la première fois, il y eut un gouvernement. Le lieu social, lâche cl flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu’ils opprimaient , les barons furent obligés de se serrer auluur du roi. Guillaume reçut le serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux *. Le roi de France obtenait aisément l’hommage des vassaux, mais il n'cUt pas clé bien venu à demander au duc de Guiennc, au comte de Flandre, celui des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là ccpen-

1 Les decr-frithx étaient des forêts dans lesquelles les bêtes fauves étaient sous la protection ou frith du roi.

7 Cbronic. Saxon., op. Scr. fr., XIII , 51. — J’ai traduit la traduction latine, en complétant avec celle de Lingard , qui avait sous les yeux le texte anglo-saxon , un peu plus étendu.

* C'était l'opinion de Gibbon et des auteurs de l’Art de vérifier les dates.

4 Chron. Saxon., ap. Scr. fr., XIII, 51. Omncs prxdia

tcnenles , quotquot essent nnt.r mêlions per tolam

dant; une royauté qui ne portait que sur l’hommage des grands vassaux, était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, clic restait solitaire et faible à la pointe de celle pyramide , tandis que les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la hase puissante.

Le danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le premier siècle, lui faisait supporter d’étranges choses de la part du roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous les mineurs nobles; il inaria les nobles héritières à qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout, mangeant le bien des enfants dont il avait la gardenoble, tirant finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches , et des femmes qui refusaient scs protégés b. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un mariage qui eût nui à scs intérêts, mais non pas imposer un mari à la fille de son vassal; la garde -noble des mineurs était, exercée , mais conformement à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l’était au profit des vassaux , et non du roi.

Indépendamment du danegeld, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des vaincus, des non -nobles, le roi d’Angleterre tira de la noblesse même un impAl , sous l’honorable nom d 'cscuage. C’était une dispense d’aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux donner quelque argent quede suivre leur aventureux souverain dans les entreprises où ^ il s’embarquait. Et lui , il s'arrangeait fort de cet i échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il achetait celui des soldats raer- ! cenaires. Gascons , Brabançons, Gallois et autres.

! Ces gens -là ne tenaient qu’au roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait payer la | ‘bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.

Ainsi la royauté se constitua , et l’Église à côté :

; une Église forte cl politique, comme celle que

Augliam , eju# facti sunt vastalli , ac ei fidelitatis jurant en ta prxstiterunt .

5 L’évèquc de Winchester payait une pièce de bon vin pour n’avoir pas (ait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la comtesse d'Albemarle ; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de llenri Pinel ; un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (pro lice» f tri eoutedendi). llallam, l’Europe au moyen Age, II.

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