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LA CROISADE

Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de l'humanité, l’Europe et l’Asie , la religion chrétienne et la musulmane, s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d’œil fut d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent, et que le genre humain s’avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu’elles étaient alors , de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de religion.

L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus vieille , la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents ans plus lard que le christianisme, elle finissait au temps des croisades. Ce que nous en voyons depuis , c’est une ombre, une forme vide, d'où la vie s’est retirée, et que les barbares héritiers des Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L’islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le dernier cl impuissant effort de l’Orient pour échapper au matérialisme qui pèse sur lui. La Perse n’a pas suffi, avec son opposition héroïque du royaume de la lumière contre celui des ténèbres. d'Iran contrcTuran. La Judéen'a pas sufii, tout enfermée qu'elle était dans l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée cl durcie en soi. Ni l’une ni l’autre n’a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de .Mahomet qui ne fait qu’adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple élu pour l’imposer à tous ? Ismaél en saura- l-il plus que son frère Israël ? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la Judée?

Dieu est Dieu, voilà l’islamisme, c'est la religion de l’unité. Disparaisse l'homme, et que la chair se cache : point d’images, point d’art. Ce Dieu terrible serait jaloux de scs propres symboles. Il veut être seul à seul avec l’homme. Il faut qu’il le remplisse et lui sudisc. La famille est à peu près détruite , la

* Les Orientaux n’ont que des armoiries personnelles, et non héréditaires. Description des monuments musulmans du cabinet de M. de Blacas, t. I, p. 119.

3 Chez les musulmans , les mots femme et objet défendu par la religion peuvent se dire l'on pour l'autre. Bibl. des Croisades, 1. 1 V, p. 169.

3 Fatrma entrera dan* le Paradis In première après

parenté , la tribu encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre les frères, les parents ; le nom de musulman remplace ces noms. Les familles sans nom commun, sans signes propres 1 , sans perpétuité, semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison, et (a maison meurt avec l’homme. L'homme ne tient ni à l’homme ni a la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole au désert ; égaux comme les grains de sable, sous l’œil d’un Dieu nivclcur, qui ne veut nulle hiérarchie.

Point de Christ, point de médiateur, de Dieuhomme. Cette échelle que le christ ianisme nous avait jetée d’en haut, et qui montait vers Dieu par les Saints , la Vierge , les Anges cl Jésus , Mahomet la supprime; toute hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s’y applique et l’écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride. Celte religion, c'est vraiment l’Arabie elle-même. Le ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel , point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu d’un sombre aiur, comme un brûlant casque d’acier.

L’islamisme, né pour s’étendre, ne demeurera pas dans ce sublime cl stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. Ce Dieu que Mahomet a vole à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et teçriblc sur la montagne juive, ou dans le désert arabique ; mais voilà que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à Cordouc, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s’humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhamhra. La chair, maudite par cette religion superbe3, s'obstine à réclamer; la matière proscrite revient sous autre forme, et se venge avec la violence d’un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé In femme au sérail, mais elle les y enferme avec elle ; ils n’ont pas voulu de la Vierge , cl ils se battent depuis mille ans pour Fatcma *. Ils ont rejeté le Dieu -homme et repoussé l’incarnation en

j Mahomet ; les musulmans l'appellent la Dame du Pa- , radis. — Quelques Schyy tes (sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère, Fatcma n’en est pas moins I restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. — Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, t. Il, p. 150, | 503.

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