‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 140 sur 398 · LIVRE IV. — LA CROISADE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LA CROISADE

n'en étendit pas moins sa domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses Assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les princes, sommés de livrer leurs forteresses, n’osaient ni les céder ni les garder ; ils les démolissaient. Il n’y avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d’eux pouvait voir à chaque instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s’élancer un meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins, voit, le matin à son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête : il leur paya tribut , et les exempta de tout impûl , de tout péage

Telle était la situation de l’islamisme : le califat de Bagdad, esclave sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption ; celui de Cordoue , démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et vivante dans le monde mahométan ; c’était cet horrible héroïsme des Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne persane, en face du califat, comme le poignard près de la tète du sultan.

Combien le christianisme était plus vivanlet plus jeune au moment des croisades ! Le pouvoir spirituel , esclave du temporel en Asie, le balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et la papauté s’élevait. Le mahométisme se divisait . le christianime s’unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en effet, il ne résista qu’en recevant les Mongols et les Turcs, c’est-à-dire en devenant barbare.

Ce pèlerinage de la croisade n’est point uii fait nouveau ni étrange. L’homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu’il est parti , et je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut pas grand’chosc. El d’abord , la nature le mène comme un enfant en lui montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne d’Italie aux Gaulois, aux Normands l’orange de Sicile 3 ; ou bien c’est sous la forme de la femme qu’elle le tente cl l’attire. Le rapt est la première conquête. C’est la belle Hélène, puis, la moralité s’élevant , la chaste Pénélope, l’héroïque Brynhild ou les Sabincs. L’empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne négligeait pasdclcur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles

Milanaises étaient, dit -on, pour quelque chose dans la persévérance de François Ier pour la conquête d’Italie.

La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse ne se lassa point qu’il n’eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans l’Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard.leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à l’aveugle , ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés qui marchèrent d’un si ardent amour à Jérusalem , s’aperçurent que la patrie divine n’était point au torrent de Cédron , ni dans l’aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes s’étonnaient en voyant Godefroy de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement : La terre n’est -elle pas bonne pour nous servir de siège, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans son sein 8? Ils se retirèrent pleins d’admiration. L’Occident et l’Orient s’étaient entendus.

Il fallait pourtant que la croisade s’accomplit. Ce vaste et multiple monde du moyen âge qui contenait en soi tous les éléments des mondes anterieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les luttes du genre humain. Il fallait qu’il représentât sous la forme chrétienne et dans des proportions colossales, l’invasion de l’Asie par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que la colonne grecque et l’arc romain seraient reliés et soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos cathédrales.

Il y avait déjà longtemps que l’ébranlement avait commencé. Depuis l’an 1000 surtout, depuis que l’humanité croyait avoir chance de vivre et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et s’acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient d’euxmêmes. C’était pourtant un dangereux et pénible voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, etqui pouvait lui dire selon l’audacieuse expression d’un contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous 4 \

* Ranimer, p. 111-112.

3 L'Islandais dit encore aujourd'hui, désir de» figue*. pour un Ardent désir.

1 Wilielra. Tyr., I. IX, c. 21. Rcspondit : * Qund homini mortali sufficere merilô terra pro sede temporal! pote rat, rai post mort cm pcrprluam domicilium ni pneititura. «... Ahirrunt dicentcs : Quia verè liic

1 est qui universal regiones dekeal expugnarc, et coi re* | positum est de vit» merilo, populis et uationibus prin- I ripa ri.

4 Pierre d'Auvergne , ap. Raynouard, Choix de Poésies des Troubadours , IV, 115. — Rad. Glaber,l. IV, C. 0. ap. Scr. fr., X, 50 : Per idem tempus, ex uni verso orbe tàm imiumrrahili* multilndo errpit confluere ad

Les Arabes . peuple commerçant , accueillaient bien d'abord les pèlerins. Les Fatemitcs d'Égypte, ennemis secrets du Coran , les traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calife Hakem , fils d’une chrétienne 1 , se donna lui-méme pour une incarnation. Il maltraita cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n’aborda guère le saint tombeau qu’à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. L'on sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles à salir le saint tombeau . il trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux 3. Il revint à pied de Jérusalem et mourut de fatigue à Metz.

Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes si tiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents de sang , se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu’il plaisait aux Sarrasins d’exiger. Le duc de Normandie, les comtes de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le onzième siècle ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054 , l'évéque de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Uatisbonue,de Bamberg et d'Ulrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands, cl formèrent une petite armée de sept mille hommes 3. Ils parvinrent a grand' peine, et deux mille tout au plus revirent l’Europe. Cependant les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les partisans de l’incarnation, Alidcs et Chrétiens. L’empire grec, resserré chaque jour, vil leur cavalerie pousser jusqu’au Bosphore , en face de Constantinople *. D’autre part les Fatemitcs tremblaient derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent, comme les Grecs, aux

scpulchruni Salvatoris llierosolymi* , quantum nullus Imm inum prins sperarc poterat. Ordo inférions piebis... médiocres... reges et comités... præsults... mulirrcsraultæ nohilescum pauperioribus... IHuribus cnim ernt mentis desiderium mori priusqunm ad propria revrrtcrentur.

1 Hammei . Hist. des Assassins.

3 Gcsta consulum Andegav., ap. Scr. fr., X , 950 : llcludeudo dixerunt uullo modo ad sepulcrum opta- 1 U ta pervenire possc, nisi super illud mingeret... Quod vir prudens, licct in vit us, auniiit. Qu.rsitA igitur arietis vrsicâ , piirgatû alquc mtmdalA , et optimo vino albo

princes de l’Occident. Alexis Coniuène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à son passage; ces ambassadeurs célébraient , avec le génie hâbleur des Grecs , les richesses de l’Orient, les empires, les royaumes qu’on pouvait y conquérir; les lâches allaient jusqu'à vanter la beauté de leurs filles et de leurs femmes * , et semblaient les promettre aux Occidentaux.

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de l’Espagne n'était qu'une croisade ; chaque jour on apprenait quelque victoire du Cid , la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement importantes que Jérusalem. Les Génois , les Fisans, conquérants do la Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de Jérusalem, les Fisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et y massacrèrent, dit-on, cent mille Mores *. Toutefois, l’on sentait bien que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de détourner et d'atlirer chez eux tout l’or que les pèlerins portaient dans l'Orient; ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin . et se firent une terre sainte dans le Campo-Sanlo de Fisc.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du moyeu âge , les hommes conservaient des larmes pour les misères de Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la fin du monde, sc lit entendre encore , et leur dit d'aller en Palestine pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la puissance des Sarrasins avait atteint sou terme. Il ne s’agissait que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, di-

repletA ; «juin etiam aptè inter ejus fetnora poaita est, et cornes discalcea tus. .. accessit, vinumque $uj>cr sepulcrum fudit.

2 Ingulfus , ap. Gibbon , XI , 958. Additameuta Sigiberto Gemblnc., ap. Scr. fr.,Xl, 058. Baron., Annal.

« cclcs., ad ann. 1004.

* Gibbon, IX. 998.

4 Guibcrt. Novig.,l.I,c.4,ap.Bongars.p.470. Iufcrl «leniquè ( imperatnr) ut videlieet (prælcr baie univers* pulchcrrimarum feminarum voluptat* tralumtur. •

*> Michaud, Histoire des Croisades , t. I. — Vvy. la Irl Ire de Gerbcrt, ap. Scr. fr., X, 490.

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