‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 141 sur 398 · UN KL IV. — LA CROISADE. 1005-1 (MM · texte numérisé non relu

UN KL IV. — LA CROISADE. 1005-1 (MM

sait-on, frayée autrefois de marcher sans se lasser vers le soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage ; la délivrance était arrivée.

Il y en avait assez dans l’Orient pour les faire tous riches. D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n’en était besoin ; c’eût été tenter Dieu. Ils déclarèrent qu’ils auraient pour guides les plus simples des créatures, une oie cl une chèvre *. Pieuse et touchante confiance de l’humanité enfant!

[1093] Un Picard, qu’on nommait trivialement Coucou Piètre (Pierre Capuchon, ou Pierre l’Ermite, à Cucullo ), contribua, dit-on , puissamment ; par son éloquence à ce grand mouvement du peuple ’. Au retour d’un pèlerinage à Jérusalem , il décida le pape français Urbain II à prêcher In croisade à Plaisance, puis à Clermont1 * * 4. La prédication fut à peu près inutile en Italie ; en France tout le monde s’arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés milrés. Ce fut le triomphe de l’Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l’Empereur et le roi de France, y furent condamnés , aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces, et n’y suffirent pas 4.

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du monde. On vit les

1 Per viam quam jamdudutn Carolus Magnus, miri-

ficua Francoroni rex , aptari fecit usque Constantinopolim. Anonymi gesta Franc. Hierosolym., ap. Bongars, p. I. Robert. IKonach., p. 33. — Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait lui-mème commander la croisade.

* Albert. Aqucns., I. I , c. 31. Ansercm qurmdnm divine spiritu asserehant alllatum , et capellam non minus eodetn rcpletam ; et hog sibi duces feccraut. — C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes sous la conduite d’un loup, d’un pic et d'un bœuf; qu'une vache mena Cndmus en Béotie, etc.

* Guibert. Nov., 1. II, c, 8 : « Le petit peuple, dénué de ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre l'Ermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, Hans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. 11 partit de là , j'ignore par quelle inspiration ; mais nous le vimes alors parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout : le peuple l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ail jnmais rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution de toutes les choses qui lui

hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu’ils avaient aimé. Leurs riches châteaux , leurs épouses, leurs enfants, ils avaient hâte de tout laisser là. Il n’était besoin de prédications ; ils se prêchaient les uns les autres, drt le contemporain, et de parole et d’exemple. u C’était , continue-t-il , raccomplissemenl du mol de Salomon : Ims oautcrelle» n’ont point de rois , et elle s s'en r ont ensemble par bandes. Elles n’avaient pas pris l’essor des bonnes œuvres, ccs sauterelles, tant qu’elles restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu’elles se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles s’élancèrent cl prirent leur vol. Elles n’eurent point de roi ; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de guerre... Rien que la prédication ne se fût fait entendre qu’aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?... Vous auriez vu les Écossais, couverts d’un manteau hérissé, accourir du fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu’il débarqua dans nos ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait leur langue ; eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, il faisaient signe qu’ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.

» Il y avait des gens qui n'avaienl d’abord nulle envie de partir, qui se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain.

étaient données. Il ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-mème des dons , et rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu’il faisait ou disait , il semblait qu’il y eut eu lui quelque chose de divin ; en sorte qu'on allait jusqu’à arracher les poils de sou mulet, pour les garder comme reliques : ce que je rapporte ici, non comme louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et par-dessus, un manteau de hure qui lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pied* nus , ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin et de poissons, n

4 Souvenez-vous encore , dit-il , de ces paroles tic Dieu même qui a dit à l’Église : •J’amènerai vos enfants de l'Orient , et Je vous rassemblerai de l'Occident. « Dieu a amené vos enfants de l’Orient, puisque ce pays de l'Orient a doublement produit les premiers principes de notre Église, et il les rassemble de l'Occident, en réparant les maux de Jérusalem par les bras de ceux qui Ont reçu les derniers les enseignements de la foi, c'est-à-dire, par les Occidentaux. Guibert. Nov., I. II, c. 4.

4 « Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge. » Albcric. Tr. Font., ap. Leibnitr.ii Accessiones historié* . 1 , 147.

les moqueurs eux-raémes, par un mouvcmenl soudain, donnaient tout leur avoir pour quelque argent , et partaient avec ceux dont ils s'étaient d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les vieillards tremblants sous le poids de l’âge?... Vous auriez ri de voir les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants ; et ces petits, à chaque ville ou château qu’ils apercevaient, demandaient dans leur simplicité : N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons 1 ? »

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer , s’armer , se compter ; hommes de peu de foi ! Les petits ne s'inquiétaient de rien de tout cela : ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre l’Ermite marchait a la télé, pieds nus, ceint d'une cordc. D’autres suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient Gautier tant avoir. Dans tant de milliers d'homines, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français, et partirent, sous la conduite d’un des leurs, nommé Gotlcsschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du Danube, la roule d’Attila, la grande route du genre humain 3.

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent ainsi , farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient,

• Giiibert. Nov., I. Il, c. C.

3 Les environs do Rhin prirent peu de part A la croisade. — Orientales Franco*, Saxones, Tboringos, Bavarios, Alcmannos, propt er sclu sma quod Irmpore inter regnu m et sacerdotium fuit , hæcexpeditio minus permovit. Alberic., ap. Leibnitz. Access., p. 1 10. — t 'oyez Guibert, 1. II, c. 1.

• Ann. Comnen., lib. X, p. 387. Ut<c «al ti; ? -r.ptpov to Tara* TirfiXia.ucVi] «/«ou et ii'OoTj x#< carets àv*/*îf

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• Order. Vital., 1. IV, ap. Scr. fr., XII , 590 : Facie obcsA , corpore pingui , brevique staturA. L. V, p. 003. L. VIII, p. 624 : Torpori et ignaviæ subjectus. — l'oyez aussi Guibert de Notent , I. II , c. 10, Raoul de Caen, c. 15 (ap. Muratori, V, 391), Guillaume de Malmesbury, I. I (ap. Scr. fr., XIII, 8-9) , Guillaume de Newbridge ( ibid., 93 ), etc.

5 Willelm. Tyr., I. VIII, c. 6, 9, 10. — Guibert. Novig., I. VII, c. 8 - Au siège «le Jérusalem • il (it crier

l'Empereur leur fournit des vaisseaux , et les fil passer eu Asie, comptant sur les flèches des Turcs. L'excellente AnncComnène est heureuse de croire qu’ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d’ossements, et qu’on en bâtit les murs d'une ville *,

Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes , des grands , des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Etienne de Blois, Robert Courte -lieuse, fils de Guillaume le Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux , point de chef. Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert 4 , l'homme du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désœuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu’au bout.

Le comte de Toulouse, Raymond de Sainl-Gillc, était , sans comparaison, le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les comtés de Roucrgue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Celte grandeur lui donnait bien d’autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses 5; tout le Midi le suivait : les seigneurs d 'Orange, de Forez, de Roussillon, de Montpellier, de Turcnue et d'AIbret , sans parler du chef ecclésiastique de la croisade, l’évéque du Pu y , légal du pape, qui était sujet de Raymond. Ces gens riuMidi, commerçants, industrieux et civilisés comme les Grecs, n’avaient guère meilleure réputation de piété, ni de bravoure4. On leur trouvait Irop de savoir etde savoirfairc, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient

dans toute l'armée par les hérauts , que quiconque apporterait (rois pierres pour combler le fossé, recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et trois uuils. » Radulph. Cadom.,c. 15, ap. Muratori, V, 391 : Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et plu* tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le 6icn arriva et lui donna le pas. C’est qu'en effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres , elle travaillait non comme les Fraucs A se ruiner , mais A s'engraisser de son mieux. « — Raymond reçut aussi force présents d'Alexis ( ... quibusdedie in dicmdcdomo régis augebatur. Albert. Aq., I. II , c. 34 , ap. Bongars , p, 305). Godefroy en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres chefs. Willelm. Tyr., I. II , c. 19.

* Guibert. Nov., 1. Il , c. 18 : « L'armée de Raymond ne le cédait à aucune autre, si ce n'est A cause de l'éternelle loquacité «le ers Provençaux. » — Railulph. Ca-

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