‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 142 sur 398 · LIVRE IV. — LA CROISADE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LA CROISADE

dans leurs cités demi - moresques ; leurs mœurs étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines. Raymond , en parlant, laissa ses États à un de scs bâtards *.

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition ; mais uii certain Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père , n’avait rien eu en héritage queTarcnle et son épée. Un Tancrèdc , Normand par sa mère , mais , à ce qu'on croit, Piémontais du côté paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi , quami on lui apprit le passage des croisés. 11 s'informa curieusement de leurs noms , de leur nombre , de leurs armes et de leurs ressources 3, puis, sans mot dire , il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène , la fille d'Alexis, qui le vit à Constantinople, cl qui en eut si grand’pcur. Elle l’a observe avec l'iulérél et la curiosité d'une femme 5. « Il passait les plus grands d'unecoudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine; il n’était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux , les mains chardon*., c. 61 : « Autant la poule diffère du canard, autant les Provençaux différaient des Francs par le* mœurs , le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et avides, âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... Leur prévoyance leur fut bien plut en aide pendant la famine , que tout le courage du monde â bien des peuples plus guerriers ; pour eux, faute de pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de légumes ; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre : de lâ ce dicton que chantent encore les enfants : » Les Francs â la bataille, les Provençaux i la victuaille. * Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par avidité , et â leur grande honte ; ils vendaient aux autres nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et s’ils pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et la béte mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et fringant : nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, effrayes de ce prodige, te disaient Allons-nous-en, l’esprit du démon a souillé sur cette béte. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas toucher : Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de ccttc viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la perle s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre.

nues et un peu grandes. A y faire attention , on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau très-blanche, et scs cheveux liraient sur le blond ; ils ne passaient pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe ; scs joues et son menton étaient rasés; je crois pourtant qu’elle était rousse. Son œil , d'un bleu tirant sur le vert de mer (yiawèv) , laissait entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cœur ardent qui battait dans celte vaste poitrine. Il y avait de l’agrément dans celte figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Celte taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n’était point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un frémissement de menace4... Il n'était qu'artificc et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise. #

Quelque grandes choses que Bohémond ail faites, la voix du peuple, qui est celle de Dieu , a donné la gloire de la croisade à Godefroy3, fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de Lolbicr, roi de Jérusalem. La famille de Godefroy, issue, dit-on , de Charlemagne, était déjà

chacun arrachait son morceau, et l'envoyait «tans sou ventre ou au marché, n

1 Guibert. Nov., I. II, c. 18 : Naturali cuidam suo filio comitatu quera regebat rclicto.

3 Id., I. III, C. 1. ■ Lorsque cette innombrable armée, composée des peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué dans la Fouille, Bohémond , fils de Robert Guiscard , ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu’ils allaient enlever Jérusalem , ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de haut parage , abandonnant , pour ainsi dire, l’éclat de leurs honneurs, se. portaient h cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s’ils trans- | portaient des armes , des provisions , quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu’il faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait été prescrit ; qu'enüu renonçant â l'orgueil des cris d'armes , ils s’écriaient tous humbles et fidèles : • Dieu le veut! •

3 Ann* Comnenx Alexias, édit. Paris, p. 404; Venise, p. 519.

* Aon il [xot xal 6 y àurov xolf üiarç î>.

Ann* Comnen.v Alexias.

3 Né àBaisy près Nivelle, dans un château qu'on montrait encore â la fin du dernier siècle.

signalée par de grandes aventures eide grands malheurs. Son père, Euslache de Boulogne, beau-frère d'Édouard leConfesseur, avail manqué l’Angleterre, où les Saxons rappelaient contre Guillaume le Conquérant *, Son grand-père maternel, Godefroy le Barbu, ou le Hardi , duc de Lothicr et de Brabant, qui échoua de même en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la UUc de toute la Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingicns. Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Beatrix d’Este, mère de la fameuse comtesse Malliildu, fut indignement retenue prisonnière par Henri 111 , qui finit par lui ravir son patrimoine, cl donner la Lorraine à la maison d’Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens l’abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroy de la croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de l'Empire 1 2 3,cet étendard que la famille dcGodefroy avait fait chanceler, et contre lequel Mathilde souleuail celui de l'Église. Mais Godefroy le raffermit : du fer de ce drapeau *, il tua l'anti-César, Rodolphe, le roi des prêtres ( 1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau, sur les murs de Borne, où il monta le premier 4 * *. Toutefois, d’avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une grande tristesse pour celte âme pieuse. Dès que la croisade fut publiée, il vendit ses terres à l'évèque de Licge, et partit pour la terre sainte. Il avail dit souvent,

1 Thierry, Histoire de la Conquête de l'Angleterre , t. I".

2 Willelm. Tyr., I. IX ,c. 8 : Couvocatis ad se priacipibus , imperator quxrit cui tutè posait impériale committere vexillum et tantorum exercituum committere primiccrium? Cui de commuai cousilio datum est responsum : Domiuum ducem Lotharingie: Godefridum p ne omnibus ad id oncris idoneum et suflicientcm esse. • Cui... tradidit Aquitain, rouit tim invito et reniteuti. t'oy. aussi Alber. Tr. Fout., ap. Leibnilzii Accession, histor., I, 182.

3 Willelm. Tyr., ibid. Confractâ et dissolutâ acie Radulphi, présente imperatorc et de principibus aliquot, vexillum, quod gestaL.it, régi per vitalia pcetoris immersit ; et co transverberato, ad terram dejccit exanimem : dénué signuin , licet cruentaium, crigcns impériale. — Alberic., loco citato.

4 La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit vœu de se croiser et fut guéri. — Alberic., p. 180 : Godefridus... in oppuguando Romain partem mûri quxsibi obligerai, primus irrupit, posteà, prae nimio laborc, in niiniâ siti nimium viuum hauriens, fèbrem quarta-

natn nactus est. Audita nutrm famà viæ llierosolyiiii-

tarne, illiic se iturum vovit,si beus illi redderel saui-

lalem. Quo volu émisse», lires ejus penitùs refloroc-

ront.

étant encore tout petit, qu'il voulait aller avec une armée à Jérusalem *. Dix mille chevaliers le suivirent avec soixante- dix mille hommes de pied. Français, Lorrains, Allemands.

Godefroy appartenait aux deux nations ; il parlait les deux langues *. Il n’était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la tète; mais sa force était prodigieuse 7. On dit que d'un coup d’épcc, il fendait un cavalier de la tète à la selle; il faisait voler d'un revers la tête d’un bœuf ou d’un chameau 8. En Asie, s'ctanl écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un I ours : il attira la bêle sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles morsures. Cet homme héroîqucétaitd’uncpureté singulière. 11 ne se maria point, et mourut vierge ù trente-huit ans *.

Le concile de Clermont s'elait tenu au mois de novembre 1098. Le 18 août 1090, Godefroy partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa roule par l’Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois , son gendre, le frère du roi de France et le comte de Flandre ; ils allèrent par l'Italie jusqu’à la Fouille ; puis les uns passèrent à Durazxo , les autres tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de Sainl-Gille. s’acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalniatic. Bohémond , avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts de la Bulgarie. Celait le plus court et le moins dangereux ; il valail mieux

3 Guibert. Nov., 1. II, c. 12 : DicebaL se desiderare proficisci Hicrosolymam, et hoc nou simpliciter, ut olii, sed cum violentiâ cxercitûs, si sibi suppeteret, magui. — Sa mère , sainte Ida , rêva un jour que le aosoleil descendait dans sou sein. Cela signifiait, dit le biographe contemporain , que des rois sortiraient d’elle. Acta SS., 13 avril , p. 141 .

* Alberic., ap. Leibnitz. Access., 1 , 180 : Hic eliara inter Francos, Gcrmanos et Teulouicos, qui quibusdam amaris et iuvidiosis jocis fréquenter rixari soient, tanquàm in termirto utriusque genlis nulritus, utriusque li ligua: scius, medium se iuterposuit , ac ad commvaudum mullis rnodis relormavit.

1 Willem. Tyr., I. IX , c. 5 ; Robustus sine excmplo, c. 22. Alberic., p. 184. Rtd. Cadom., c. 53.

“ Robert. Monach., I. IV, IX, ap. Bougars, p. 50,75. — Une autre fois il coupa un Turc par le milieu du corps... Turcus duo factus est Turci : ut inferior aller iu urbem equitarct, aller arcilcueux iu flumiuc naturel. Rad. Cadom., c. 35, p. 504. Guibert. Nov.,1. VII , c. Il, 12.

9 Rad Cadom., C. 14, p. 201 : llumilitale, mantuc tudinc, sobrietate , justitià, castitate insignis; potins monaeborum lux qtiktn mililum dux cmicabat. — Il I avait amené uuc colonie de moines, qu'il établit à Jéruj salera.

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