‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 148 sur 398 · LIVRE IV. — PREMIERE MOITIÉ 1HI DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — PREMIERE MOITIÉ 1HI DOUZIÈME SIÈCLE

qui ont fondé le roi. Sans elles , H n’aurait pas repoussé les Normands. Os conquérants de l’Angleterre et des Deux-Siciies auraient probablement conquis la France. Ce sont les communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont les bourgeoisie* 1 , qui , sous la bannière du saint de la paroisse, conquirent la paix publique entre l’Oise et la Loire; et le roi à cheval portait en télé la bannière de l’abbaye de saint -Denis *. Vassal commecomte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puise! . et l’exécrable férocité des Coucy.

Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l’Église. La féodalité avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre petit roi, entre les

y en eut de ceux qui cher le comparèrent ( payèrent); car il en fit plusieurs mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avaient desservi. » Gr. Chron. de Saint-Denis, ap. Scr. fr., XII, 190. — Uiat. Ludov. VII, p. 194, roy . aussi p. 190, etc. 11 abolit la commune de Vczelay. Chron. de Saint-Denis, p. 900.

1 • Nulle part, dit M. Guizot, la bourgeoisie , le tiers état, n'a reçu un aussi complet développement, n'a eu une destinée aussi vaste, aussi féconde quYn France, Il y a eu des communes dans toute l'Europe, en Italie, en Espagne, en Allemagne, eu Angleterre, tout comme en France. Et non-seulement il y a eu partout des communes; mais les communes de France ne sont pas celles qui , en tant que communes, sous ce nom , et au moyen ige, ont joué le plus grand rdlc et tenu la plus grande place dans l'histoire. Les communes italiennes eut enfanté des républiques glorieuses; les communes allemandes sont devenues des villes libres, souveraines, qui oui eu leur histoire particulière, et ont exercé beaucoup d'influence dans l'histoire générale de l’Allemagne: lea communes d’ Angleterre se sont alliées à une portion de l'aristocratie féodale, ont formé avec elle l’une dea chambres, la chambre prépondérante du parlement britannique, et out ainsi joué de bonne heure un ri)lc puissant dans l’histoire de leur pays. Il s'en faut bien que les communes françaises, dans le moyen âge et sous ce nom, se soient élevées à cette importance politique , 1 ce rang historique. Et pourtant c'est en France que la population des communes, la bourgeoisie, s'est développée le plus complètement et le plus efficacement , et a fini par acquérir dans la société la prépondérance la plus décidée. Il y a eu des communes dans toute l'Europe ; il n'y a eu vraiment de tiers état qu'en France. Ce tiers état qui est venu aboutir en 1789 à la révolution française, c'est là une destinée, une puissance qui appartient à notre histoire seule, et que vous chercheriez vainement ailleurs. •> Leçon I,t. V, p. 198.

3 C'est la fameuse Oriflamme. Elle devint l'étendard des rois de France , lorsque Philippe I” eut acquis le Vexin, qui relevait de l’abbaye de Saint-Denis. Scr. rer. fr., XI, 594; XII, 50.

n. «leartrr.

vastes dominations de scs vassaux *. Et plusieurs de ceux - ci étaient de grands hommes, au moins des hommes puissants par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu’élail-cc qu’un Philippe 1er, ou même le brave Louis VI, le gros homme pAle 4, enlre le* rouge* Guillaume d’Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, conquérants et pirates 6 . les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume de Poitiers et les Foulques d’Anjou , troubadours ou historiens , enfin les Godefroy de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroy de Bouillon?

Le roi, qu’opposait -il à tant de gloire et de puissance? pas grand’chose, à ce qu’il semble; ce qu’on ne peut voir ni toucher... le droit. Un vieux droit , rafraîchi de Charlemagne , mais préché par

5 « La souveraineté propre du roi de France s’étendait sur l’Ile-de-France et une partie de l’Orléanais, ce qui répond aux cinq départements de la Seine, de Seineet-Oise, Seine-et-Marnc, de l'Oise et du Loiret ; encore s’eu fallait-il de beaucoup que ce petit pays, qui n’avait guère que trente lieues de l'est à l'ouest , et quarante du nord au sud, fût entièrement soumis à la couronne ; nous verrons au contraire que la grande affaire de Louis le Gros, pendant tout son règne, fut de réduire à l’obéissance les comtes de Chaumont et de Clermont, les seigneurs de Montlhéry,deMontforl l’Amaury.deCoucy, de Montmorency, du Puiset, et un grand nombre d'autres barons, qui , dans l’enceinte du duché de France et du domaine propre des rois, sc refusaient à leur rendre aucune obéissance.

» Au nord de ce petit État, le comté de Vermamlois, en Picardie, qui appartenait au frère de Philippe, ne répondait guère qu’à deux des départements actuels, et le comté de Boulogne qu'à un seul. Mais le comté de Flandre en comprenait quatre ; il égalait en étendue le royaume de Philippe, et le surpassait beaucoup en population et en richesse. La maison de Champagne, divisée entre ses deux branches, de Champagne et de Blois, couvrait seule six départements, et resserrait le roi au midi et au levant : la maison de Bourgogne en occupait trois, le roi d’Angleterre, comme duc de Normandie, en possédait ciuq. le duc de Bretagne cinq autres , le comte d'Anjou près de trois. Ainsi les plus proches voisins du roi, parmi les grands seignrurs, étaient ses égaux en puissance. Quant aux pays situés entre la Loire et les Pyrénées, et qui comprennent aujourd'hui trentetrois départements , quoiqu'ils reconnussent la souveraineté du roi de France, ils lui étaient réellement aussi étrangers que les trois royaumes de Lorraine, de Bourgogne et de Provence, qui relevaient de l’empereur; ces derniers répondent aujourd'hui à vingt et un départements. » Sisraondi , Histoire des Français, t. V, p.7.

4 11 fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute sa vie. Ordcr. Vit., 1. XI, ap. Scr. fr. , XII , 005.

fr Voy. l’histoire de Robert le Frison.

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les prêtres, cl renouvelé par les poèmes qui commencent alors. Enfui de ce droit royal , les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans héritier devait revenir au roi , comme à sa source. Cela lui donnait une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Celle qualité d'héritier universel était éminemment populaire. F.n attendant, l’Église le soutenait, l'alimentait ; elle avait trop besoin d'un chef militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où Philippe Ier épousa ( 1092) scandaleusement Bertrade de Montfort, qu’il avait enlevée à son mari, Foulques d’Anjou. L’évéque de Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança l’interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Seul is, Arras, etc. *.

Louis VI qui , dans sa vieillesse, fut appelé le Gros , avait clé d'abord surnommé l' Éveillé. Son règne est en effet le réveil de la royauté. Plus vaillant que sou père, plus docile à l'Église, c'est pour elle qu’il üt ses premières armes , pour l’abbaye de Saint -Denis, pour les cvéchés d’Orléans et de Reims *, Si l’on songe que les terres d’Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix , on sentira combien leur défenseur faisait œuvre charitable et humaine. Il est vrai qu'il y trouvait sou compte; les évêques, à leur tour, armaient leurs hommes pour lui. C’est lui qui protégeait leurs pèlerins , leurs marchands , qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes ; ils assurait la grande roule de Tours et d’Orléans a Paris, et de Paris à Reims. Le roi et le comte de Dlois cl de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de l'Anjou , de la Normandie, de la Flandre ; celle-ci avauçait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène de la royauté , le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs prosaïques de Bric cl de Hurepoix ont eu leurs lliadcs. Les Montfort et les Garlandc soutenaient souvent le roi; lesCoucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient

1 /’oy. Sismomli, IV, 529.

3 Suger., Vila Ludovic! Grossi, c. 2, 3, 4, 5 et 6, ap. Scr. fr., XII, iuit.

3 Philippe I«r disait à son fils , Louis le Gros : Age ,

fili, serva excubaus t uri ira, cujusdevexaliouc pcuè cou* senui, cujus dolo cl irauduleuU ucquitià nuuqaûm pa-

contrc lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint -Denis; mais au delà on ne chevauchait plus que la lance sur la | cuisse; c’était la sombre et malencontreuse forêt de Monlmunrcncy. De l’autre côté, la tour de Mont- Ihéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.

I.a croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. truand les chrétiens y furent assiégés, il laissa la ses compagnons d’armes, ses frères de pèlerinages, se fit descendre des murs avec une cordc, à l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le surnom de Donneur de corde. Cela humanisa le fier baron; il donna à l'un des fils du roi sa fille et son château *. C'était lui donner la roule eulrc Paris et Orléans.

L’absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry , voulut retourner en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit qu’on n’était point un chevalier accompli sans avoir clé à la terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à quelques bons contes1 * 3 4. De son duché d’Aquilaiuc,

| ne lui souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre | de le lui céder pour quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, j toutes ses maîtresses \ Pour les Languedociens , c’était une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse Jourdain était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem : elle fut offerte au comte d’Anjou, qui l'accepta et s’y ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations commerçantes et industrielles du tanguedoc, à la bonne heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à Penvi des Pisans et des Vénitiens.

Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routesde la croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas I besoin d’autre croisade que l’Angleterre; elle suf- | lisait bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France , plus grand chaque jour par

ccra bu lia m et quietem haberc potui. Suger., Vit. Lud. Grossi, c. 8,ap. Scr. fr., XII, IG.

4 11 voyageait quelquefois dans ce seul but.

3 Guibcrt. Nov., 1. Vil. Examina conlraxerat puclilium.

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