‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 149 sur 398 · LIVRE IV. - PREMIÈRE MOITIÉ 1)11 DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - PREMIÈRE MOITIÉ 1)11 DOUZIÈME SIÈCLE

l'absence et la préoccupation des barons. II commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris , une lettre de l'empereur Henri IV , qui se plaignait au roi des Celtes de la violence du pape '.Son litre faisait une telle illusion sur scs forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion des Altnoravidcs qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De môme, quand le héros de la croisade, ce glorieux Bohémond , prince d'Antioche, vint implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en épousant la sœur de Louis le Gros *. Hoir mond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses compatriotes : le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.

Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda cl obtint le litre de sénéchal du roi de France1 * *. C'était le droit de mettre les plats sur la table ; mais la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de celte domesticité volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.

Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à Brcnncville dans un combat de cavalerie où les deux rois se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'cul point de résultat. Dans celte célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit Orderic Vital, trois hommes de tués 4. Qu'on dise encore que les temps chevaleresques sonlle5 temps héroïques (1119).

Celle défaite fut cruellement vengée par les milices des communes, qui pénétrèrent en Normandie

1 Sigebert. Gcmblac., ap. Struv., 1, 850.

* Suger., Vila Lud. Gr., e. 9, XII, p. 18 : Tanta elenim et regni Fraucorum et domini Ludovici prarconabatur strenuitas, ut ipsi cliam Sarraceui hujus lerrore copulx terrerentur.

* Hugo de Cleeriis, de Senrscalcià , ap. Scr. fr., X ,

et y commirent d’affreux ravages. Elles étaient conduites par les évêques eux-mêmes , qui ne craignaient rien tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer un parti bien plus avantageux encore de In protection ecclésiastique, lorsque Calixtc II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre , Henri Beauclerc , comme le violateur du droit des gens , et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. •> Les évêques, dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui ravageait toute la province ; aussi m'ordonnèrcnt-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous les faibles : les loyaux barons de France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de l'armée chrétienne. Le comte de Ncvers revenant paisiblement, avec mon congé, de cette expédition , a été pris et retenu jusqu'à ce jour par le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute sa terre sous l'anathème. Lorsque le roi eut parlé, les prélats français attestèrent qu'il avait dit la vérité. » Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l’empereur, sans se faire encope un ennemi du roi d’Angleterre.

Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur*. Ce droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et selon le monde.

Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit sous sa protection Guillaume Cliton , fils de Robert. Il essaya en vain de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon , eut été massacré par les hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour comte le

4 Ordcr. Vît., 1. XII , ap. Scr. fr., XII, 723 : Trea solummodô interemptos fuisse comperi.

* Le» moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité , et mit en prison plusieurs moines. (Suger. Vila Ludov. Grossi , p. 48.) — Ainsi l'exception prouve ici la règle.

HISTOIRE DK FRANCK.

Normand Guillaume Clilon. On s'habituait ainsi ù regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.

Plus lointaines encore , et non moins Relatantes, furent ses expéditions dans le Midi. A l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu au roi son comté '. Celte possession . dont le roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l’importance lorsqu'on 11 lit le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berri, appela le roi à son secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en faveur de l’évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte d’Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d’Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. C’était uu grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du comte d’Auvergne, ne furent point écoulées. Quelques années après, l’évèquc du Puy en Vélay demanda un privilège au roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).

On vit dès l’an 1121 combien le roi de France était devenu puissant. I/empercur Henri V , excommunié au concile de Reims , gardait rancune aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l’engageait d'ailleurs à envahir la France. L’empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. A l’instant toutes les milices s’armèrent1 2. Les grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogue, le comte de Nevers, celui de Verinandois, le comte même de Champagne qui faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de Bretagne,

1 Chronica reg. Fr., ap. Scr. fr., XI , 304. Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Réchia avait aussi cédé le GAtinais, pour obtenir sa neutralité.

2 Suger,, Lud. Gr., ap. Scr. fr., XII, 50 : Rex ut cura tota Francia sequatur, potenler invitai. Indiguata igilur hostium iuusitatam audaciam usilata Francité nuimositas, circuroquaquc movens mililarem dcicctum...

3 II y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les plus distingués qui pnrureut furent d'abord des Allemands, comme Othon de Freysiugcti, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe, puis les

Normands d’Italie et de France , Guillaume Malaterra , Guillaume de Jumicgcs , et le chapelain du conquérant «le l'Angleterre, Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glabcr, et un siècle après, entre une foule d'historiena de la croisade,

■ l’Aquitaine, d’Anjou, accoururent contre les Al- ; Jcniands , qui n’osèrent pas avancer. Cette unani- ! mite de la France du Nord sous Louis le Gros, contre l’Allemagne , semblait annoncer un siècle d’avance la victoire de Bouvines , comme son expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au treizième siècle.

Telle fut , après la première croisade , la résurrection du roi et du peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de Saint-Denis. Montjoye Saint-Denya fut le cri de la France. Saint- Denis et l’Eglise, Paris et la royauté, en face l‘uu de l’autre. Il y eut un centre, et la vie s’y porta, un cœur de peuple y battit. Le premier signe , la première pulsalion, c’est l’clan des écoles, et la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes de Picardie, éclata dans j l'Europe par la voix du logicien breton. Le disciple d’Abailard , Àrnaldo de Brescia, fut l’écho qui I réveilla l'Halie. Les petites communes de France curent, sans s’en douter, des sœurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du monde antique.

La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le Scol3, s’était renouée par notre grand Gcrbert, qui fut pape en l'ail 1000. Élève ù Cordouc et maître à Reims4, Gerberl cul pour disciple Fulbert de Chartres, dont l’élève, Bérenger de Tours, effraya l'Église par le premier doute sur l'Eucharistie. Peu après, le chanoine Rossclin do Compïègne osa loucher à la Trinité. Il enseignait de plus que les idées générales n'étaient que des mots : « L'homme vertueux est une réalité , la vertu n’est qu’un son b. » Celle réforme hardie ébranlait toute poésie, toute religion; elle habituait à ne voir que des personnifications dans les idées qu’on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la poésie à la prose. Celle hérésie logique fil horreur aux contemporains de la pre-

l'cloq tient Guibert de Nogent ; Raymond d'Agiles appar- | lient an Midi.

j 4 Depuis longtemps des écoles de théologie s’étaient j formées aux grands foyers ecclésiastiques : d'abord à Poitiers, A Reims, puis au Bec, au Mans, à Auxerre, A Laou et A Liège. Orléans et Augcrs professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé s'ouvrir A Béziers, A Luncl, à Marseille. De savants rabbins enseignaient A Carcassonne; dans le Nord même , sous le comte de Champagne, A Troyes et Vilry, et dans la ville royale d'Orléans.

3 Saint Anselme parle * de ces hérétiques dialecti- . t iens qui ne font consister les substances essentielles que dans la parole, qui ne conçoivent la couleur que «Uns uu corps, la sagesse que daus une Ame. « De fide i; Trinilalis . c. 2.

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