‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 150 sur 398 · LIVRE IV. - PREMIERE MOITIE DU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - PREMIERE MOITIE DU DOUZIÈME SIÈCLE

mière croisade ; le Nominalisme, comme on l’appelait, fut étouffé pour quelque temps.

Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Renierbury, combattirent Bérenger et Rossclin. Saint Anselme, esprit original, trouva déjà le fameux argument de Descarlcs pour l’existence de Dieu : Si Dieu n’existait pas , je ne pourrais le concevoir*. Ce fut pour lui une grande joie d’avoir fait cette découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre : « L’insensé a dit : Il n’y a pas de Dieu. » Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse : Petit livre pour l’insensé1 * 3. Ces premiers combats n’étaient que des préludes. Grégoire VII défendit qu’on inquiétât Bérenger8. C'était alors la querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre l’Empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la sphère de l’intelligence, lorsque la question descendrait de la politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, Abailard après Bérenger.

L’Église semblait paisible. L’école de Laon et celle de Paris étaient occupées par deux élèves de saint Anselme de Kcnterbury, Anselme de Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient : les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire 4 5 *, les lnstitutes furent aussi traduites8 ; le droit fut enseigné en face de la théologie , à Orléans et a Angers s. L’existence seule de l’école de Paris était une nouveauté et un

1 Proslogiotn , c. 9.

3 Libellas pro insipiente.

* Greg.epist. Spicileg. d’Achery, ed. 9, t . III, p. 413. Le* partisans de l’empereur accusèrent Grégoire d’avoir ordonné un jeûne aux cardinaux , pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui avait raison sur le Corps du Christ , Bérenger ou l'Église romaine? Quis rectius senti ret de corpore Domini , romanave ecclesia , an Bcrengarius ? Eccardi corpus histor. medii xvi , t. II , p. 170.

* y oy. l’Histoire littéraire de France.

5 Ibidem.

* Ibidem , et Savigny , Geschichte des Rccmischen Rcehts irn Mlttdalter, 1839 , b. III , p. SCO.

7 Chaucer dit d’une abbesse anglaise de haut parage : • Elle parlait français parfaitement et gracieusement , comme on l’enseigne à Stralford-Albbow , car pour le français de Paris, elle n’eu savait rien. ® For frencli of Paris, was to Uir un-know. — Cité par Aug. Thierry, t. IV, p. 400.

8 Epistola I , Heloiss.r ad Abel. (Abel, et Hel. opéra, edid. Duchesne) : Quod cnim bon uni animi vel corporis tuam non exornabat adolescent iain ? — Abelardi Liber Calarnitatum mrarum.p. 10: Jurent uti* et forma* gratiâ.

danger immenses. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce grand nom ' (VUnivertité commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade , l’avaient porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France, à la France centrale , à Paris , une force immense d’attraction. Le français de Paris devint peu à peu proverbial7. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son centre politique ; cette ville allait deve- ; nir la capitale de la pensée humaine.

Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c’était un beau jeune homme8, brillant, aimable, de noble race*. Personne ne faisait comme lui des vers d’amour en langue vulgaire; il les chantait lui-méme *°. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le temps : lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou les rabbins de Troycs, de Vitry ou d’Orléans. Il y avait alors deux écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis Notre-Dame , et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui soumit des doutes, l’embarrassa, se joua de lui, et le condamna an silence. U en eût fait autant d’Anselme de Laon . i si le professeur , qui était évêque, tic l’cùt chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier errant de

9 Né en 1070 près de Nantes , il était fils aîné , et | renonça à son droit d’aincssc.

10 Abel. Liber Cfllam., p. 19. Jàtn (à l’époque de son amour) si qua invenire licebat carmina , erant amatoria, non philosophie sécréta. Quorum etiam carminum

, pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nûsti, freqoen- 1 tantur et decantantur regionibus , ab bis mnximè quos ; vita simul obleclabat. — Heioissoe epist. I* : Duoautem. j faleor, tibi specialitcr ineraut quibus feminarum qua- ! rumlibet animos st allai allicrrc pote ras ; dictandi vide- I licet, et cantandi gratia. Qtuc cæleros miniraè philo- ! sophns assccotos esse novimus. Quibus quidem quasi , ludo quodam laborcm exercitii rerreans philosophici , pleraque araatorio métro vel rhytbmo composite reli- I quisli carmina, quae prx nimiA suavitatc tàm dicta- | minis quàm cantûs sxpiùs frequentata , toum in ore I omnium nomen incessanter tenebant : ut etiam illite- ! ratos melodix dulcedd tui non sineret immemores esse.

1 Atque hinc maximè in amorera tuum feminre suspira- 1 haut. Et cûm horum pars raaxima carminum nostros dccantaret «mores, multis me regionibus brevi tempore nonciavit , et multarum in me feminarum aceendit invidiam.

la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit lui-méme qu’il n’avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole *. Vainqueur dès lors et sans rival , il enseigna à Paris et à Melun , où résidait Louis le Gros, et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers encourageaient 9 un homme de leur ordre qui avait battu les prêtres sur leur propre terrain , et qui réduisait au silence les plus suffisants des clercs.

Les prodigieux succès d’Abailard s’expliquent aisément. Il semblait que pour la première fois l’on entendait une voix libre, une voix humaine. Tout ce qui s’était produit dans la forme lourde et dogmatique de renseignement clérical , sous la rude enveloppe du latin du moyen âge, apparut dans l’élégance antique , qu’Abailard avait retrouvée. Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait. A peine laissait-il quelque chose d’obscur et de divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là l’Eglise eût bégayé, et qu’Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main. Rien n’embarrassait ce beau diseur; il ramenait la religion à la philosophie, la morale à

1 Liber Calam., p. 4. Et quoniam dialeclicoram rationum armaluram omnibus philosophie documenté prjetuli. bis armis alia commutavi cl tropheis beilorum conflictus præluli disputationum. Prximlè diverses disputaudo perambulaus provincial.. . — On voit par une autre de ses lettres qu’il avait d’abord étudié les lois.

7 Liber Calam., p. 5. Quoniam de poteutibus terne nounullos ibidem habebat (Guilielmus Cnmpcllcnsis) lemulns, fretus eorum auxilio, voti mei compos exil ti.

5 P. Abclardi Ethica , scu liber dictus Scito te ipsum (apud Bcrn. Pezii Thesaur. anecdotorum , pars S* , p. 637): ... Opcraliouem peccati nihil addere ad reatum. — Nihil animait), nisi quod ipsius est, coinquinal : hoc est consensus, quera soluramodô pcccatum esse tliaimus. P. 038. — t'oy. aussi p. 65t. — Commenta r. in Epist. ad Roman, (ap. Abel, et Hcl. opéra, p. 522) : Opéra indiflerenlia sunt in se , scilicrt nec bona nec main , sive remuneratione digna , videntur, nisi aecuudûm radier m intentionis , quœ est arbor bonuro vel malum proferens fructum.

4 Ibid., p. 055 : Non possnmus dicere mnrtyrum vel Cbristi jiersecutores (qtiùm placere Deo crederent ), in hoc pcccAsse. — Il faut donc croire , ajoute-t-il , que Dieu ne les a punis que temporairement , et seulement pour l'exemple.

6 Ibid., 054 : Cüm parvulos originale pcccatum dicimus habere, vel nos omnri in Adam pcccâsse , talc est, ac si diceretur pcccato illius originem nostnc paenc

l'humanité. Le crime n'est pas dans l'acte, disait-il. mais dans l'intention 9 , dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni d’ignorance. Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur *. Qu’est-ce que le péché originel? Moins un péché qu'une peine s. Mais alors pourquoi la rédemption, la passion , s’il n’y a pas eu péché ? C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour d celle de la crainte *.

Qu’es l-ce que le péché? ce n’est pas le plaisir, mais le mépris de Dieu7. L'intention est tout, l'acte n’est rien. Doctrine glissante, qui demande des esprits éclairés et sincères. On sait comment les jésuites en ont abusé au dix-septième siècle; combien était-elle plus dangereuse dans l’ignorance et la grossièreté du douzième !

Cette philosophie circula rapidement : elle passa en un instant la mer et les Alpes1; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits, hommes et femmes, discouraient sur les plus graves mystères5. Le tabernacle était comme forcé; le saint des saints traînait dans la rue. Les simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l’Église se taisait.

vel daranalionis sententiam incarnate, l'oy. aussi Commentar. in Epictol. ad Roman. (Abel et Hel. opéra , p.508). «Mais Dieu punit donc des innocents ? Cela eat injuste cl atroce. — Peut-être, répond-il, cela ne l’eatil pas en Dieu. * Ibid.

1 Commciilar. in Epist. ad Rom., p. 550-533 : Redemptio itaque nostra est ilia summn in nobis per passioncm Cbristi dilectio... ut amore ejus poliûs quàtn timoré cuncta impleamus. — « En effet, qu’est-ce donc que Jésus-Christ serait venu racheter? Ce ne peut être que lea élut. — El alors , h quoi bon? » Ibid. — Saint Bernard lui adresse sur cette erreur une véhémente invective. (S. Bt-ruardi opéra, ed. Mabillon, 1000, 1. 1, p. G50 et 055.)

1 Etbica , ap. B. Pezii Th., 1. 111, p. 027 : Pcccatum coiilemptus Creatoria cal. — f'oy. aussi p. 638. — Ab.iilard , dans son Éthique ( p. G33 , etc.) , emploie le mot roluntas dans te sms de détir. Il distingue , il est vrai , la volonté (roaaeastfs) du désir; mais la seule confusion des termes a dé souvent produire une dangereuse équivoque. Dans le Commentaire surl'Épilre aux Romains, il prend roluntas pou r volonté.

1 Guill. de S. Theodor. epist. ad S. Bcrn. (ap. S. Bernardi opéra, t. I, p. 303) : Libri ejus transeunt marin, transvolant Alpes. — Saint Bernard écrit en 1140, aux i cardinaux de Rome : Legite,si placct , librum Pétri Abclardi , quem dicit Tlieologiæ ; ad manum enim est, cura, sicut gloriatur, à pluribus lectitetur in Curiè.

9 Les évêques de France écrivaient au pape, en 1 1 40 : ! Cüm per totam frrè Galliam , in civitalibus , vicia el

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