‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 151 sur 398 · LIVRE IV. — PREMIERE MOITIE DU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — PREMIERE MOITIE DU DOUZIÈME SIÈCLE

Il y allait |>ourlant du christianisme tout entier : il était attaqué par la base. Si le poché originel n’était plus un péché, mais une peine , celte peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se défendait d’une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l’autorité et la foi.

Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s’élaient immolés , elles étaient superflues. (Jue devenaient tant de martyrs volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des moines, cl les tribulations des solitaires, tant de larmes versées devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile, qui n'avait que faire de tout cela.

L'Eglise était alors sous la domination d'un moine, d’un simple abbé de Clairvaux, de saint Bernard. Il él$it noble, comme Abailard. Originaire de la haute Bourgogne 1 , du pays de Bossuet et de Buffon, il avait été élevé dans celte puissante maison de Clleaux , soeur et rivale deCluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fil , un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva Cltcaux trop splendide et trop riche ; il descendit dans la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux dans la r allée d’ Absinthe* . Là, il put mener à son gré celte vie de douleurs, qu’il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre chose qu’un moine. Il eut pu devenir archevêque et pape. Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l’Europe. Une lettre de saint Bernard flt sortir de la Champagne l’armée

caslellis , h scliolaribus , non solùm inter scliolas, sot etiam Iriviatim, ncc h litteralii aut proveclis tantum, sed à pocrit et simplicibus, aut ccrtè stultis, de S. Trinitate,quse Deus est,disputaretur... S. Bernardi opéra, I, 309. — S. Bern. epist. 88 ad Cardinales : Irridclur cimplicium fides , eviscerantur arenna Dei , qux.slioius de ali Usinais rebus lemcrariè ventilantur.

I Sa mère était de Mont bar, du pays de Buflbn. Mont bar n'est pas loin de Dijon , la patrie de Bossuet.

II était né en 1091 .

* Neaudcr, lieilige Bcrnliard und sein Zcitaltcr,p.7.

9 Arnald. de Bonncvai , vita S. Bern., I. IV, c. 3. — Clironic. Turon,, ap. Scr. fr. , XII, 473. — f'~oyez S. Bcrn.,epist. 251, 220,220 ( S, Beruardi opéra, edid. Mabillou, 1690, fol», p. 303-910).

9 sur cette affaire Ica lettres de saint Bernard aux villes d’Italie (à Gènes, a Fisc, n Milan, etc.), à

du roi de France9. Lorsque le schisme éclata par l’élévation simultanée d’innocent II et d’Anaclet, saint Bernard fut chargé par l’Église de France de choisir, et choisit Innocent4. L’Angleterre et l’Italie résistaient : l’abbé de Clairvaux dit un mot au roi d’Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes d’Italie qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le saint, on s’arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée par des miracles.

Mais ce n’étaient pas là ses plus grandes affaires; scs lettres nous l’apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s’y donnait pas : son amour et sou trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi d’Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Ilommc de vie intérieure, d’oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux s’isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda où était le lac. Il buvait de l’huile pour de l’eau , prenait du sang cru pour du beurre9. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la Bible qu'il se nourrissait ; et il se désaltérait de l’Évangile. A peine pouvaitil se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu’un homme qu’on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à peine un peu de vie aux joues, et cette finesse, celte transparence singulière de tei rit que nous avons admirée dans By ron*. Ses prédications étaient terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris7; ils l’auraient tous suivi aux monastères. Pour lui. quand il avait jeté le souffle de vie sur celte multitude, il retournait vile à Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles8,

l'Impératrice, au roi d'Angleterre cl h l'Empereur, p. 158 $qq.

9 Guillelra. de S. Tbeodnrico, I. I, c. 7; I. III, c. 2.

4 Ibid. ,1. III , c. 1. — Üdo de Dingilo, ap. Scr. r. fr. , XII, 93 : — Gaufridus , e. I, in oper. S. Bern t. Il , p. 1117 : Sublilissima cutis in geuis modir robent.

7 Ibid., 1. I, c. 3.

8 Arnald. de Bonncvai, I. Il,c.6.— Guill.de S. Tlieod., 1. I, c. 4 : » Jusqu’ici tout ce qu'il a lu dans les saintrs Écritures, et cequ’il y sent spirituellement, lui est venu en méditant et en priant dans les champ» et dan» les forets, et il a coutume de dire eu plaisantant à ses amis, qu'il n’a jamais eu en cela d'autres maîtres que les chênes et les hêtres. * — Saint Bernard écrit h un certain Murdach qu'il engage à se faire moine : • Experto crede ; aliquid amplius in silvis invenies quàm in

et mimait un peu dans l’explication du Cantique des Cantiques qui l'occupa toute sa vie, son Ame malade d’amour

Qu’on songe avec quelle douleur un tel homme | dut apprendre les progrès d’Ahailard , les envahissements de la logique sur la religion, la prosaïque victoire du raisonnement sur la foi , la flamme du sacrifice s’éteignant dans le monde... C'était lui arracher son Dieu!

Saint Bernard n’était pas un logicien comparable à son rival; mais celui-ci travaillait lui-mérne à sa propre ruine. Il se chargeait de tirer les conséquences de sa doctrine, et l’appliquait dans sa conduite. Il était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. I.es hommes s'étaient lus devant lui ; les femmes regardaient toutes avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple, «4’cn étais venu au point, dit-il, que quelque femme que ! j’honorasse de mon amour, je n'avais à craindre aucun refus2. ■» Rousseau dit précisément le même 1 mot en racontant dans scs Confession* le succès de la Nouvelle Héloïse.

L’Héloïse du douzième siècle était nièce du chanoine Fulbert. Toute jeune, belle, savante, déjà « célèbre 5, clic fut confiée par sou oncle aux leçons d’Abailard qui la séduisit. Celte faute n'eut pas même l'amour pour excuse. Ce fut froidement, de propos délibéré, par passe-temps, qu'Ahaiiard trompa la confiance de Fulbert4. Ou sait qu'il en fut cruellement puni. Il renonça au monde , et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les persécutions ecclésiastiques vinrent l'y chercher. Mais il n'y trouva pas le repos. L'archevêque de Reims, I ami de saint Bernard , assembla contre lui un concile à Soissons. A bai lard faillit y être lapidé par le peuple; il eut peur, pleura beaucoup, brûla ses , livres et dit ce qu'on voulut. Il fut condamné sans J

libris. Ligua et lapides docebuut te quod à magigtris 1 ambre non posais... Au non moules stillant dulcedinen», et colles fluunt lac et raei, et ralles abondant fro- ! nuMito? • Opéra, t. 1, p. 110.

1 Arnold, de Bonneval, I. II, c. 6.

2 Abel. Liber Calamit. mear., p. 10 : • Tanti quippt tuuc nominie eraon, et juventutia et formie gratiA pr*cminrbam, ul quameumque tVraiuarum uoslro dignarer amore, nullam vercrer repulsam. •

3 Id.,ibid. : • Qu.c cùm per faciem non esset intima, per obuudantiam lillerarum erat soprema. Nam quô bouum hoc, littcratorûe scilicet scientiæ, in mulieri bus est rarius, eù amplifie puellam cummendabat , cl in loto rrgno nominatissimam fccerat. *

1 1Iékmeluiécrit:Concup»ccnliate mihi potins quart

être examiné. Ses ennemis prétendirent qu’il suffisait qu’il eût enseigné sans l'autorisation de l'Église

Enfermé à Saint-Médard de Sotssons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut obligé de fuir cet asile. Il s’était avisé de douter que saint Denis l’aréopagitc fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, c’était s’attaquer à la religion de la monarchie6. La cour qui le soutenait, l’abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de Champagne, sc cacha dans un lieu désert, sur l’Ardusson, à deux lieues de Nogenl. Devenu pauvre alors, et n’ayant qu’un clerc avec lui, il sc bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l’honneur de la Trinité, qu'on l’accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le Paraclct. Mais ses disciples ayant appris où il était, affluèrent autour de lui ; ils construisirent des cabanes7, une ville s’éleva dans le désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu’il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais ou le força encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante , dont il n'entendait pas la langue. C’était son sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu’il voulait réformer, essayèrent de l’empoisonner dans le calice. Dès lors, l’infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à sc réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. A l’instigation d'Arnaldo de Brescia , il demanda è saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. Le roi , les comtes de Champagne et de Nevers. une foule d'évèques devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec répugnance8, sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple et la pusillanimité de son rival le tirèrent d'affaire. Ahailard n’osa se défendre, et se contenta d’en appeler au pape, lnuoccnt II devait tout à saint

amicitia sociavit , libidinis ardor potiùa quàm amor.

* /'oy. Liber Calamitatum, p. 20, 91, Gaofred. Claravall., I. III, c. 5.

s II voulut aussi réformer les mœurs du couvent. Cela déplut à la cour, dit-il lui-méme. «■ Scie bain iu hoc régi» couailii esse, ut quô minus regularis abbatia ilia esset, magi* régi easet subjccta et utilis, quantum vidrlicet ad lucra temporalia. « Liber Calamit., p. 27.

7 Liber Calamit., p. 28 : Crêperont undique concurrere et reliclis civitalibus et castellis solitudinem iuhabitare, etc.

8 S. Bern.epist. 180 : « Abnui, tüm quia puer sum . et illc vir bellalor ab adolescente : tùm quia judic.ircra indignum rationem lidei humanis eommitti rntiunculis agitandam. ••

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