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LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE

Bernard , et il haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia 1 * , qui courait alors l'Italie , et appelait les villes a la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci Tarait prévenu en sc réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. I/abbé Pierre le Vénérable répoudit d'Abailard; il y mourut au bout de deux ans.

Telle fut la lin du restaurateur de la philosophie au moyen Age, (ils de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux. Sous un autre point de vue , il peut passer pour le précurseur de l’école Awmaine et sentimentale, qui s’est reproduite dans Fénelon et Rousseau. On sait que Bossuet, dans sa querelle arec Fénelon, lisait assidûment saint Bernard. ()uant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard , il faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le républicanisme classique et l’éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du Contrat social, et dans les lettres de l’ancienne Héloïse, on entrevoit la Nouvelle.

Il n’est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n’a pas oublié Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux3, avec autant d’intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C’est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d’amour.

La chute de l'homme fit la grandeur de la femme : sans le malheur d'Abailard , Héloïse eût été ignorée ; elle fût restée obscure et dans l’ombre ; elle n’eùl voulu d’autre gloire que celle de son époux. A l'époque de leur séparation , il lui fit prendre le voile, et lui bâtit le Paraclel, dont elle

1 S. Beru. epist. ad papam, p. 183 : Proccdit Gobas ( Abclardus)... antécédente quoqne ipsum cjus armigero, Arnaldo de BrixiA. Squnma squamie conjungitur. et nec spiraculura inccdit per cas. Si quiriem sibilavit apis, quse erat in FranciA, api de ItaliA, et vénérant in

unumadversûs Dominant. — Epist. ad episc. Constant.,

p. 187 '■ Utinam tàm tante esset doctrime quàm dis-

tricts est vite ! Et ai vultisseire, liomo est ucque man-

docatis, neque bibeus,solo cum diabolo eturiens et sitieussangaincm animaram. — Epist. ad Guid.,p. 188 :

Cui caput columbaj, cauda acorpionis est; quem Brixin evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit. Germa ni* akominatar, Italia non vult recipere. — 11 avait eu aaaai pour maître Pierre de Bruis. Bulæus, Hist. Uni-

vers! t. Paris., Il, 155. Platiua dit qu’on ne sait s'il fut

prêtre, moine, ou ermite. — Trithcmios rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux : ■ Sein

qoôd me brevi clam occidctis?... Ego testent invoro ccelum et terrant quôd annoiitiavcrim vobis ca qu;e

devint abbesse. Elle y tint une grande école de théologie , de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables s’élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard , Héloïse fut déclarée chef d’ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour si constant et si désintéressé, auquel la froideur et la dureté d’Abailard prêtent un nouvel éclat. Comparons le langage des deux amants.

«Fulbert, dit Abailard, la livra sans réserve à ma direction , afin qu’à mon retour des écoles je m’occupasse de l'instruire, et que, si je la trouvais négligente , je la châtiasse sévèrement. N’élait-ce pas donner pleine licence à mes désirs? de sorte que si je ne réussissais pas par les caresses , j'en vinsse à bout par les menaces et les coups9. »

Cette lâche brutalité d'un pédant du douzième siècle fait uu étrange contraste avec l’exaltation et le désintéressement des sentiments exprimés par Héloïse : Dieu le sait! en toi , je ne cherchai

que loi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l’unique objet de mon désir. Je n’ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l’hymenée; je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je trouvais plus doux celui de ta maltresse, celui ( ne te fâche point) de ta concubine (concubinœ tel scortf). Plus je m’humiliais pour toi, plus j’espérais gagner dans ton cœur4 * * * *. Oui! quand le maître du monde, quand l’empereur eût voulu m’honorer du nom de son épouse, j'aurais mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme cl son impératrice (fou* dici meretrix . quàm illiu* imperatrix) h. » Elle explique d’une manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'élre la femme d’Abailard : « .Vent- ce

mihi Dominus praecepit. Vos autera conteranitis me et creatorem restrum. Nec tnirum ai hominem me pcccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cura etiam si 8. Petrus hodiè resurgeret, et vitia vestra qu.e nimis multiplicata saut , reprehenderet , ei minime paceretis. n Ibid., 100.

3 A Paris, an cimetière de l’Est.

9 Abel, liber Calamit., p. 11 : Eatn totara magisterio nostro commisit , ut quoties mihi à scholis reverso vacaret , ei docendæ operam darem, et eam, si negligentem sentirem, vehementer constringerem. — Qui cùm eam mihi non solura docendam, verùm etiam vcliementer constringendam traderet , quid aliud agebat , quàm ut votis meis licenlinm penitüs daret, et occasionem , etiam si nollcmus, oflerret ; ut quam videlicet blanditiis non possem, minis et verberibus faciliùs

! llecterem.

I 4 Heloiss» epist. 1", p. 45.

4 ld., ibid.

pas été chose incsséanlc et déplorable, que celui que la nature avait créé pour tous , une femme se l’appropriât et le prit pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants , les bavardages des nourrices , le trouble et le tumulte des serviteurs et des servantes1 * ? »

La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il intitule les siennes : « A l'épouse de Christ, l’esclave de Christ.» Ou bien : « A sa chère sœur en Christ, Abailard , sou frère en Christ3. » Le ton d'Héloïse est tout autre : « A son maître , non , à son père ; à son epoux , non , à son frère ; sa servante, son épouse, non. sa fille, sa sœur; à Abailard Héloïse3! ■> La passion lui arrache des mots qui sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle : « Dans toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de l'offenser plus que Dieu même; je désire te plaire plus qu’à lui. C’est ta volonté, et non l’amour divin, qui m’a conduite à revêtir l’habit religieux *. » Elle répéta ccs étranges paroles à l’autel mémo. Au moment de prendre le voile , elle prononça les vers de Cornélic dans Lucain : « O le plus grand des hommes, 6 mon époux, si digne d’un si noble hyménée! Faut-il que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur celte tête illustre? C’est mon crime, je l’épousai pour la ruine! je l'expierai du moins, accepte celte immolation volontaire3 *! »

Cet idéal de l’amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques, avant Fénelon, l’avait posé dans ses écrits comme la lin de l’âme reli-

1 C’est Abailard qui rapporte ces paroles. Calamit.,

3 Ileloitsoe dileclissimse sorori suae in Cliristo, Abelardus (rater ejus in ipso.

* Domino tua, imô patri ; conjagi soo , imô fralri; ancilla sua, imô filia ; ipsius uxor, imô soror; Abeiardo Délaissa. Epist. 1".

4 Hcloies. epist. 2".p. 00 : In omni (Deus scit !) vit» mcz statu , te magis adbûc oflendere quîim Deum vereor; tibi placer»- ampliùt quâra ipsi appeto. Tua me ad religion!* habituai jussio, non divins traxit dilectio.

* Lucan.,1. VIII :

. . «... O maxime conjux I O llialamii indigne meis ! lioc juri* hahehat In tantum fortuna capul! Cur impia nu psi,

Si miaerum factura fui? N une accipe pceuas.

Scd «]uas ipoutc luam.

6 Comment, in epist. ad Roraanos, p.622.

7 L’ordre de Fontcvrault eut trente abbayes en Bretagne. Daru , 1 , 521. — Fondé vers 1 100, «I comptait

gieuse6. La femme s’y éleva pour la première fois dans les écrits d’Héloïse , en le rapportant encore , il est vrai, à l’homme, à son époux, à son dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte Catherine et sainte Thérèse, qui choisirent plus haut leur époux.

La restauration de la femme, qui avait commencé avec le christianisme, eut lieu principalement au douzième siècle. Esclave dans l’Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée par la jurisprudence impériale, elle fut reconnue par la nouvelle religion pour l’égale de l’homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s’en défiait. Il sc connaissait faible et tendre. Il la repoussait d’autant plus qu'il sympathisait de cœur avec elle. De là, ces expressions dures, méprisantes même, par lesquelles il s’efforce de se prémunir. La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques et dans les capitulaires par ce mol dégradant , mais profond : / as infirmius. truand Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme cl la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève, dont la séduction a perdu Adam , et qui le poursuit toujours dans ses fils.

lin mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait traîne dans la bouc. Gc fut surtout un Breton . Robert d’Arbrissel, qui remplit cette mission d’amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ, fonda pou/ elles des asiles , leur bâtit Fonlevrault , et il y eut bientôt des Fonlevrault par toute la chrétienté7. L’aventureuse charité de Robert s’adressait de pré-

déjà, selon Sugcr (epist. ad Eugen. Il), en 1145, près de eiuq mille religieuses. Bulæus, II, 7,— Acta SS., FrbruAr., t. III, p. 007 : Serves et ancillts Del plus quâm ad duo vcl circiter ad tria millia congregavit. — Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; 1rs hommes travaillaient. — Malade, il appelle ses moines , et leur dit : « Delibcrale vobiscum , dura adbûc vivo, ulrùtn permanere velitis in vestro propoaito; ut scilicct, pro animarum vestrarum salute, nbcdialis ancillarum Christ i praerpto. Scitis enim quia quæcumque , Deo coopérante, alicubi ædifienvi , carum potentatui al que dominatui subdidi... Quo audito, penè omnes unanimi voce dixerunt : Absit hoc, etc. * Avant de mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dileclissimi mci , qund quidquid in mundo sedificavi , ad opus sanclimonialium nostrarum feci : risque potestalcm omnem facultalum raearum præbui : et quod bis majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute, carum servi tiosubmisi. Quamobremdisposui abbatissam ordinare. «Considérant qu’une vierge

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