LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ Dl ÜOLZ1ÈME SIÈCLE
férence aux grandes pécheresses; il enseignait dans i les plus odieux séjours la clémence de Dieu , son incommensurable miséricorde, a Un jour qu’il était venu à Rouen , il entra dans un mauvais lieu, et s’assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu’il est venu pour faire folie. Lui , il prêche les paroles de vie. et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres, lui dit : «Oui es-tu, toi qui dis de telles choses? Tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des crimes, et qu’il n’y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!... » A l’instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les lit passer du démon au Christ1.»
C’était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel enseigner la nuit et le jour, au milieu d’une foule de disciples des deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui1. Les railleries amères de scs ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. 11 couvrait tout du large manteau de la grâce.
élevée dan* le cloître , ne connaissant que les choses spirituelle* et la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde , il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes élevées dans le cloître. — Il recommande aussi de parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir grossièrement.
1 Quidam die, cum venisset Rolhomagum, lupanar ingressus.sedeusquead focura, pedes calefacturus, meretricibu* cireumdatur æstimanlibus eum causé forai candi esse ingrrssum. Sed prædicante ro verba vitæ, oc misericordiam Christi eis promittente, uns è meretricibus, qute cæteris prxerat, dixit ci : Qui es tu qui talia loqueris? scias pro certoquia per viginti quinque annos quibus linne domum ad perpetranda scelera sum ingressa, nunquam aliquis hue advenit qui de Deo loqueretur, vel de ejus misericordiâ præsumere no* faceret. Tamen si scircra vera c**e, etc. Statim cas de civitate eduxit , et ad errmum cum eis gaudens perexit , ibique peraclA pamitentiA, Cbristo féliciter transmisit. Manuscrit de l'abbaye de Vaulx Cernay, cité par Bayle, article FoiiTivasoLT.
* Lettre de Marbodus , évêque de Rennes, A Robert d'Arbrissel : « Mulierum cohabilationcm, iu quo généré quondam pcccasti, diceris plus amare... Has ergo non solùm communi niensà per diem, sed et communi occubitu per noclem digeris, ut refermit, accubante simul et discipulorum grege, ut inter utrosque médius jaceas, olrique sexui vigiliarum et somui leges pneflgas. • D. Morice, 1,409. • Feminarum quasdam, ut dicilur, u irais
La grâce prévalant sur la loi, il se Al insensiblement une grande révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge devint le dieu du monde ; elle envahit presque tous les temples et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie chevaleresque. La mère de Dieu fut proclamée pure et sans lâche. L’Église mystique de Lyon célébra la fête de l’immaculée conception (11 34) * , exaltant ainsi l’idéal de la pureté maternelle , précisément à l'époque où Héloïse exprimait dans scs fameuses lettres le pur désintéressement de l’amour,
La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Berlrade de Monlforl gouverne à la fois son premier époux, Foulques d'Anjou, et le second, Philippe 1er, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se trouve trop heureux, de s’asseoir sur l'escabcau de ses pieds 4. Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle*. Les femmes, juges naturels-des combats de poésie et des cours d’amour, siègent aussi comme juges, à l’égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Leroi de France reconnaît expressément ce droit*. Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux , le fameux Simon de Monfort.
familiarité r tecum habitare permittis et cum ipsis ctiam et inter ipsas noctu fréquenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando egisti, novum et inauditum, sed iufructuosum martyrii genus invenisti... Mulierum quibusdam, aicut faraa sparsit, et nos antè diximug, sæpc privatim loqueris rarum accubitu uovo martyrii généré cruciaris.» Lettre de Geoffroy, abbé de Venddmc , à Robert d'Arbrissel , publiée par le P. Sirraond ( Daru , Histoire de Bretagne , 1 , 520) ; « Taceo de juvenculis quas sine examine rcligionem professas, mutalA veste, per diversascellulas protinûs inclusisli. liujus igitur facli temeritatem miserabilis exitus probat ; aliæ cnitn, urgente parlu, fractis ergastulis, elapsae sont; aliæ in ipsis ergastulis' pepererunt. * Ctvpcus nascentis ordinis Fontebraldeusis, t. I, p. 09.
5 Cette fête, selon quelques écrivains, aurait existe en Normandie dès l'an 1072, sous le nom de la Fête aux Normands. Gilbert, Description de la cathédrale de Rouen. Dom Pommcraye, Histoire de la Cathédrale de Rouen.
* Vit. Lud. Gros*., ap. Scr. fr., XII , 31 : Licet tboro omninn répudia! um , ili mollitîcavcrat , ut... scabello pedum ejus saepiùs residens, sc si praestigio fieret, voluntati ejus omuinô obsequerclur.
5 Cliart. ami. 1 1 15, pro Bellov., ap. Guizot, V, 325 : Si quelque plainte est portée devant lui ou devant son épouse... — La septième année de notre règne, et le premier de celui de la reine Adèle. • — Adèle prit la croix avec son mari. Odo de Diog., ap. Scr. fr., XII, 94. — Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la régence.
* En 1 134, Ermengarde de Narbonne succédant à son
Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale , les femmes y rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle : en Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en Flandre, Hainaut, Vermandois. en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des mœurs et le progrès de l’équité , rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent avec elles les souverainetés dans des maisons étrangères ; elles mêlent le monde, elles accélèrent l’agglomération des États, et préparent la centralisation des grandes monarchies.
Une seule, entre les maisons royales, celle des Capots, ne reconnut point le droit des femmes; elle resta à l’abri des mutations qui transféraient les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l’élément féminin, l’élément mobile put s'y renouveler; l’élément mâle n’y vint point du dehors, il y resta le même, cl avec lui l’identité d’esprit, la perpétuité des traditions1. Cette fixité de la dynastie est une des choses qui | ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalilé de notre mobile patrie.
Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous venons de parcourir dans ce chapitre, c’est une tentative d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été une occasion , une impulsion. L’occasion venue, la teutalive eut lieu : affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce retentissement de la croisade ,
frère, demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation déjuger, chose interdite aux femmes par Constantin, lib. 21 de procur., et Justinien, lih, ait. de rec. et arbitr., ainsi que dans le Digeste, lib. XII, §9 tle Judic.,
I. II, de Rcgul.juria. f'oy. dans l)uchesnc,t. IV, ia réponse du roi... « apud vos dceiduntur uegotia legibus irnperatorum ; benignior longé eat consuetudo regni nostri, ubi si meliorscxus defuerit, mulieribus succedercet bærcdilatem administrareconceditur.
1 • Les successions d'États ne peuvent avoir lieu que par l'admission des femmes à l'héritage dea souveraineté#. Qu’on suppose tous les fiefs masculins, ou le principe qui plus tard prit le nom de la loi saliqoc, adopté dons tous les États, il est évident que chaque souveraineté aura pour principe un chef national, les Français un Français, les Anglais un Anglais, les Espagnols un Espagnol. Ls souveraineté indivisible passant toujours à l'ainé , le chef de chaque famille ne pourra jamais avoir qu'un État à la fois ; les chefs des branches cadettes demeureront concitoyens et sujets. Si , à l'extinctiou de la branche aînée, ils viennent à hériter du trône, ils réuniront tout au plus à ce trône leur apn-
comme la croisade elle-même , devait avoir toute sa puissance et son effet en France , chez le plus sociable des peuples.