‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 155 sur 398 · I.1VUK IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE. i · texte numérisé non relu

I.1VUK IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE. i

Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la triste croisade de Louis VU, que nous allons raconter, le roi de France semble enfonce dans son hermine ; il régente le roi d'Angleterre, comme son vassal et sou fils; méchant fils, qui bat son père. Le descendant de Guillaume le Conquérant quel qu’il soit, c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats , gros ventre, brave cl avide, sensuel cl féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violant, fort mal avec l’Église. Il faut dire aussi qu’il n’a pas si bon temps que le roi de Fraucc. 11 a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont il n’entend pas la langue. Il faut qu’il contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, qu’il repousseaux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là , le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d’un tour. Il est son suzerain d’abord ; il est tils aîné de l’Église , fils légitime; l'autre est le bâtard , le fils de la violence. C’est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour lui, cette vieille mère, avec son frein

1 On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant (roy. plus haut). Quami donc accouchera ce gros homme? disait le roi de France. Lorsqu'il fallut l’enterrer, la fosse se trouva trop étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des somme» énormes (Gazas ccclesiasticas conviens profusioribus insumebat. Guill. Jfaimsb., I. III, ap. Scr. fr., XI, 188). Les auteurs de l’Art de vérifier les Dates (XIII, 15), rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Beaudoin de Flandre lui refusa sa fille Mathilde, • il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les trvees, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés. • — Son fils aîné Robert était surnommé Courte - H eute , ou Bas -Court ( Order. Vit., ap. Scr. fr., XII , 590 : ... facie obesâ , corpore pingui brevique staturA , undè vulgù Gam - luiro» cognominatus est , et Brerù-ocrva ); il se laissait ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., j>. 602 : Histrionibus et parasitis ac merelricibus ; item, p. 08 1 ).— Le second fils du Conquérant , Guillaume le Roux, était de petite taille et fort replet ; il avait les cheveux blonds et plats , et le visage couperosé ( Lingard , t. II de la trad., p. 107). • Quand il mourut , dit Orderic Vital , ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des iudigents ou de pauvres femmes (Scr. rer. fr., XII, 079). • — Ibid. Légitimant conjugem nuuqoàra habuit; sed obsccenis foruicationibug et frequeutibus murchiis inexplcbiliter inlncsit. P. 055 : Protervus et lascivus. P. G24 : Ergà Dcura et ecclesue frequentationem cultumque frigidusextitit. — Suger., ibid., p. 12 : Lascivité et animi desideriis dedilus... Ecclcsiarum crudelis cxaclor, etc. — Huntingd., p. 216 : Luxurisc scclus taccndum exercebat , non oc-

rouillé, qu'on appelle la loi2. L’autre s’en moque; il est fort , il est chinaneur , en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu, l’autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d’un côlc à Robert le Diable, de l’autre à la fée Mélusine. « C’est l’usage dans notre ! famille, disait Richard Cœur-de-Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous venons, et nous : retournons au diable s. » Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né endurant : le roi d’Angleterre peut lui voler sa femme et ses provinces 4 ; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui poussent sous son hermine. Le saint homme de roi sera tout à l’heure Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.

Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se développer. C’est le roi de l’Église et de la bourgeoisie . le roi du peuple et de la loi. En ce sens, il a le droit divin. Sa force n’cclate pas par l’héroïsme ; il grandit d’une végétation puissante, d’une progression continue, lente

cultè, sed ex irapudentiA coram sole, etc. — Henri Beauclerc , son jeune frère , eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtard». Suivant, plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies ( Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard , se souillaient des plus infâmes débauches (Huntingd., p. 218 : Sodomiticâ labedicc- ! bantur, cl crant irretiti. Gervas., p. 1339 : Luxuriæ et ! libidinis omui tabe maeulati ). Glaber (ap. Scr. fr., X , 51) remarque que dès leur arrivée dans le* Gaules , les Normands eurent presque toujours pour princes des bâtards. — Les Piantagcncts semblèrent continuer celte race souillée. Henri II était roux , défiguré par la grosseur énorme de son ventre , mais toujours à cheval et à la chasse ( Petr. Blés., p. 98 ). Il était, dit son secrétaire, plus violent qu'un lion (Léo et leonc Iruculentior, dura vchementiùs excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang , son teint s’animait, sa voix tremblait d’émotion (Girald.Cambr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage , il mordit un page à l'épaule, llumet , son favori , l'ayant un jour contredit , il le poursuivit jusque sur l’escalier, et ne pouvant l'atteindre , il rongeait de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n’ai vu d’homme ineutir si hardiment (Ep. S. Thom..., p. 5G6). Sur ses successeurs, Richard et Jean, voyez plus bas.— L'idéal, c'est Richard III ,1c Richard III de Shakspeare, comme celui de l'histoire.

3 The rusty curk ofold father anlic the law. Shak., I part of king Henri IV, sc. 2.

* De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes. J. Broroton, ap. Scr. fr., XIII, 215.

4 II enleva à Louis VU sa femme Élt-ouore, le Poitou, ; la Guienne, etc.

et fatale comme la nature. Expression générale d’une diversité immense, symbole d’une nation tout entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est faible en lui ; c’est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il vil dans l'universalité, dans le peuple, dans l’Église, fille du peuple ; c’est un personnage profondément caf/io/tyuedans le sens étymologique du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le Jeune, saint Louis, sont les types de cet houpéteroi. Tous vrais saints quoique l’Église u'ait canonisé que le dernier 1 2 , celui qui fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais moins heureux , et ridicule par ses infortunes politiques et conjugales. La femme lient grande place dans l'histoire de ces rois. Par ce côté , ils sont hommes ; la nature est forte chex eux : c'est presque l’unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec l’Eglise; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade , Robert pour la reine Berlhe , Philippe Ier pour Bcrtrade; Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée de la royauté du moyen âge. la domination de la femme est celle d'une mère, de Blanche de Castille. On sait qu’il se cachait dans une armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la bonne Marguerite.

Louis le Gros, sur son lit de mort , reçut le prix

1 Encore Louis VII est -il saint lui -même , suivant quelques auteurs. On lit dans une chronique française , insérée au douzième volume du Itrcueil des Historiens de France , p. 236 : « Il fu mors...; sains est , bien le savons; • et dans une chronique latine (ibid.) : • ... Et sanctu6 repotalur , prout aliàs in libro vit» sus Irgimus. •

2 f 'oy. une charte de Lonis VII, ap. 8cr. fr., XII,

00. .. Eccleaiam parisiensem , in cujus claustro , quasi in quodam maternai! greraio, incipieutis vit* et pueritiac nostrac cxrgimus trmpora.

* f oi/ . sa vie par Guillaume, moine de Saint Denis,

1. I , c. 8 , 0 ; ap. Scr. fr., XII , 195. — Un poëte dit de lui :

Qui tlùm F rançonna populos cum reçe gubcroai,

Post regem quasi rex , sceptra sccunda teoes.

(f'oy. Caseneuve, Traité du Franc-Alleu, p. 178.) Suger était né, probablement, aux environs de Saint- Omer, en 1081 , d'un homme du peuple nommé Hélinand. — Lorsque Philippe 1** confia aux moines de Saint-Denis l’éducation de son fils Louis le Gros , ce fut Suger que l'abbé en chargea. — Sa conduite, comme celle de ses moines, excita d’abord les plaintes de saint Bernard (cp.78,cd. Mabillon); mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-méme ( ep. 300 ), une vie exemplaire. — Il écrivit lui-même un livre sur les cou-

de cette réputation d'honnêteté qu’il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine , qui sc sentait aussi mourir , ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes États, qu’en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille une reine. Lejeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître de Notre-Dame * ; c’était un enfant sans aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres ; le vrai roi fut son précepteur, Sugcr, abbé de Saint-Denis*. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage , semble lui avoir enflé le cœur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons , le comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à celte conquête du Midi. En même temps, le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi . avait risqué de nommer son neveu à Parchevècbé de Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape sc réfugia sur les terres du comte de Champagne , dont la sœur venait d'élrc répudiée par un cousin de Louis VU. Louis et son cousin, frappés d’anathème par le pape , sc vengèrent sur le comte de Champagne, ravagèrent scs terres et brûlèrent le bourg de Vilry. Les flammes gagnèrent malheu-

structions qu'il fit faire à Saint Denis, etc. » L’abbé de Cluny ayant admiré quelque temps 1rs ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et s’étant retourné vers la très-petite cellule que cet homme , éminemment ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria : Cet homme nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-méme, mais uniquement pour Dieu. • Tout le temps , eu effet , que dura son administration , il ne fit pour son propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort , afin d'y recueillir sa viê, qu’il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation ; là , il évitait le tumulte et fuyait la compagnie de6 hommes du siècle; là, comme le dit un sage, il n’était jamais moins seul que quand il était seul ; là , en effet , il appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait avec eux ; là, il n'avait pour se coucher, su lieu de plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile , mais une couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant le jour, des tapis décents. • Vita Sugerii, I. Il, c. 9, p. 108.

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