LIVRE IV. — SECONDE MOITIE Dl DOUZIEME SIECLE
rcuscmenl la principale église , où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants *. On entendit bientôt leurs cris; le vainqueur lui-méme ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.
Cet horrible événement brisa le cœur du roi. Il devint tout à coup docile au pape , se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais permettre au neveu d'innocent d’occuper le siège de Bourges. Le pontife avait exigé qu’il renonçât à ce serment ; cl Louis se repentait et d’avoir fait un serment impie, et de ne l’avoir pas observé. L’absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans qu’avait duré l’interdit. Au .milieu de ces agitations d’une âme timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple chrétien d'Édesse, égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des Français d’outre-roer. Ils déclaraient que s’ils u'étaient secourus, il n’avaient à attendre que la mort. Louis Vil fut ému ; il se crut d’autant plus
1 Anonyra. Hist. Franc. , ap. Scr. fr. , XII, 1 16 : El mille trecentæ animas divers! sexûs et aetalis sunt igné COiisumpUe.
* » Il voulut plus tard la conduire lui -même. Persuadé qu'il fallait épargner de nouveaux dangers au roi des Français , et â l’armée revenue de la terre sainte, que l’un et l’autre avaient & peine eu le temps de respirer de leurs fatigues , il engagea les évéques du royaume à se réunir pour délibérer sur cette affaire, les exhortant et les excitant à ambitionner pour euxmémes la gloire d’un succès refusé aux rois les plus puissants. Ayant échoué trois fois daus ses démarches auprès des évéques , et reconnaissant trop jusqu'où allaient leur faiblesse et leur lâcheté, il crut digne de lui de se charger seul , au défaut de tous les autres, d’accomplir le noble voru qu'il formait. Il aurait préféré certainement cacher, pour un temps du moins, tout ce qu'avait de magnifique le dévouement de sa piété , â cause de l'incertitude des événements, et pour éviter qu'on l'accusât de jactance; mais l'immensité des préparatifs trahit sa munificence. Il commença donc â s'occuper avec ardeur des moyens d’euvoyer à Jérusalem, par les maius des chevaliers du saint Temple, tout l’argent nécessaire à la réussite d’un si grand projet, et à prendre ces fonds sur l'augmentation de revenus que scs secours et son habileté avaient procurée à sou monastère, et certes, nul ne sera fondé à s’en indigner, s'il réfléchit combien les soins de Sugcr élevèrent les produits de toutes les possessions de son église, et combien sou mnuastère a, dans le temps de sou administration, acquis du nouveaux domaiues et accru le nombre de ses églises. Toutes ces dispositions, il les prenait eu apparence , comme s'il pensait à faire partir à sa place des hommes à lui , mais la vérité est que, si
obligé d'aller au secours de la terre sainte , que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix , et qu’en lui laissant le trône , il semblait lui avoir transmis l’obligation d’accomplir son vau (1147).
Combien cette croisade différa de la première , c’est chose évidente, quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le dissimuler à eux-mêmes. L’idée de la religion, du salut éternel, n'était plus attachée à une ville, à an lieu. On avait vu de près Jérusalem et le saint sépulcre. On s’était douté que la religion et la sainteté n’étaient pas enferméesdans ce petit coin de terre qui s’étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le roi de la croisade 2. Saint Bernard lui-méme qui la prêcha à Vézclai et en Allemagne, n’était pas convaincu qu’elle fût nécessaire au salut. Il refusa d’y aller lui - même , et de guider l'année , comme on l'en priait *. Il n’y eut point celle fois l’immense entrainement de la première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nousditqucpoursept
la vie lui eût été prolongée, il serait allé de sa personne en Orient. » Vit. Sugerii , ap. Scr. fr., XII ,
* En 1 138 , il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem (Operum, t. I, p. 85; Voy. aussi p. 525). — En 1139 , il écrit à l'évêque de Lincoln , au sujet d'un Anglais nommé Philippe , qui , parti pour la terre sainte , s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit. « Philippus vester voleus proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit , et cilô perveuit quô volebat... Stantes sunt jâm pedesejus in alriis Jérusalem; et quera audierat in Euphrata, inventum in campis silvte libenler adorai in ioco ubi stcterunl pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergù non curiosus tantum spectator , sed et devotus hibitalor , et civia conscriptus Jérusalem, non autem terrense hujus, cui Arabise mons Sina coiijunctus est, qux servit eum filiis suis, sed libère illius, que est surs uni mater nostra. Et ai vultis scire , Clarx-Vallis est (p. 64). — Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie : ■ Ceux qui volent à la recherche de la Canba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d’uue vallée sans culture; ils y entrent, afin d’y voir Dieu; ils le cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes : O adorateurs d’une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? Adorez l'autre maison , celle que cherchent les élus ! • (Ce beau fragment, dû i un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M. Victor Ilugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de la première édition.)
femmes il restait un homme Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armées qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII 3. Les Allemands étaient en grand nombre celte fois. Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évéques de Toul et de Metz , les comtes de Savoie et de Moutferrat , tous les seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Ncvers. de Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan , de Courtcuay , et une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Élconore, dont la présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses Gascons. C’est la première fois qu’une femme a cette importance dans l'histoire.
Le plus sage eùlété de faire roule par mer, comme le conseillait le roi de Sicile. Mais le chemi n de terre était consacré par le souvenir de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C’était le seul que pût prendre la multitude des pauvres qui, sous la protection de l’année, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France préféra celle roule. Il s’était \ assuré du roi de Sicile, de l’empereur d’Allemagne, 1 * Conrad , du roi de Hongrie . et de l'empereur de Constantinople, Manuel Comuène. La parenté des deux empereurs , Manuel et Conrad , semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi l’expédition ne fut point entreprise à l’aveugle. Louis s’efforça de conserver quelque discipline dans l'armée de France *. Les Allemands, sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n’égalait leur impatience et leur brutal emportement. L’empereur Manuel Cumnène, dont les victoires avaient restauré l’empire grec, les servit à souhait ; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans l’Asie par la route la plus courte , mais la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'iconium. Là ils eurent occasion d’user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces (tentes
1 $.Beru.,ep. 240, ap. Baron., XII, 321.
3 Sismondi, Histoire des Français, V, 326. Guillaume de Tyr ( I. X VI ), dit, d'après le témoignage de plusieurs croisés , qu'il pouvait y avoir dans chacune des deux armées euvirou soixante -dix mille hommes armés de cuirasses, sans compter les gens de pied et la cavalerie
légère. — Odon do Deuil va plus loin : « J'ai entendu dire à des Grecs que les croisés avaient passé la mer
au nombre de neuf cent mille cinq ceut soixante-
six. n
* l oy. Sism., V, 331.
* üoûrÇ*;, Al«jn4«. Joann. Cinnam., I. Il, c. 18.
rapides où la cavalerie turque voltigeait , apparaissant tantôt à leur côté, et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs, des Français même. Pousse, pousse, Allemand! criaient ceux-ci. C’est un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les traduire 4 *.
Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force d’en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes désastres. D'abord la tête de l'armcc, ayant pris les devants, faillit périr. Chaque jour, le roi, bien confessé et administré, se lançait à travers la cavalerie turque6. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne savons malheureusement aucun détail *. Les croisés accusaient de tous leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides , et leur vendaient au poids de l'or les vivres que Manuel s'était engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-méme que l’empereur trahissait les croisés 7. La chose fut visible, lorsqu'ils arrivèrent à Antiocheltc. Les Grecs qui occupaient cette ville , y reçurent les fuyards des Turcs ®. Cependant Louis s’était conduit loyalement avec Manuel. A l'exemple de Godefroy de Bouillon, il avait refusé d'écouler ceux qui lui conseillaient à son passage de s’emparer de Constantinople *.
Enfin ils arrivèrent à Salalic dans le golfe de Chypre. Il y avait encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu’ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon , et d’un corps de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger ■•. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens , et s’ern-
6 Odon de Deuil ; • ... Et à son retour, il demandait toujours vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de toutes ses œuvres. »
6 Odo deDiog.,1. XI,p. 64,09.
7 • L'empereur, dit-il , invitait par des lettres pressantes le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands. f'oj. Biblioth. des Croisades, III , 400. — Les croisés l'appelaient l’Idole de ConstanLinople. Odon de Deuil.
t* Odo de Diog., I. Vil.
* Id., p. 48.
»® Id.. p. 71.