LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ Dlr DOUZIÈME SIÈCLE
qui n'aimait que la table , s’y serait consolé , n’eût été que son frère lui fit crever les yeux1 * *. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage héréditaire de celte famille. Déjà les fils du Conquérant avaient combattu et blessé leur père*. Sous prétexte de justice féodale, Beauclerc, qui se piquait d'élre bon et rude justicier , livra scs propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les yeux et le nez. Leur mère , fille de Beauclerc, essaya de les venger en tirant elle même une flèche contre la poitrine de son père9. Les Plantagenets, qui ne descendaient de celle race diabolique que du côté maternel, n’en dégénérèrent pas.
Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l’empereur Henri V et femme du comte d’Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de Blois et de Champagne, qui à la même époque encourageait les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait également saint Bernard cl Abailard. I.ibres penseurs et poètes, c’est d’eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère, celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se soutenir en Angleterre qu’avec des étrangers, Flamands, Brabançons, Gallois même. Il n’avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres communes d’Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé , Étienne lie resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit canon4, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui la tinl une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens5 *. Elle ne l’en traita pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de scs barons (1133). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagcnel , comte d’Anjou cl fils de Mathilde, à qui nous avons
1 Math. Pari», p. 30. Lingard en doute, parce qu'au-
cun contemporain n’en fait mention. Maïs celui qui
laissa crever le* yeux h ses petites-filles (Ord. Vit., loc.
eit., p. 717. Angl. Sacra , II, 699 ), et qui Gt passer sa
fille en hiver, demi-nue, dans un fossé glacé, mérite-
t-il ce doute?
* Huntingdon, ap. Scr. fr., XI, 910. Hovcden, ibid.,
315. C'était Robert, révolté contre son père, et qui le combattit sans le connaître. On les réconcilia , ils se brouillèrent encore, et Guillaume maudit son Gis.
Math. Paris, p. 10.
vu tout à l’heure Élconorc de Guicnnc remettre sa main et ses Étals.
Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses dons. Boi d’Angleterre , maître de tout le littoral de la France, depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne celte suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain. Il prit l’Anjou, lo Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s’était jeté dans la ville pour la défendre (1159)*. Le Toulousain fut du moins oblige de lui faire hommage. Allié du roi d’Aragon , comte de Barcelone et de Provence , Henri voulait pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d’avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit le Bcrri , le Limousin, l’Auvergne, il acheta la Marche7. II eut même le secret de détacher les comtes de Champagne de l’alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent A quarante-sept de nos départements, et le roi de France n’en avait pas vingt8.
Dès sa naissance, Henri II s’élait trouvé environné d’une popularité singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri Beauclerc était Normand, sa grand’mère Saxonne, son I père Angevin. II réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir | en lui l’accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection d'Arthur. Il se trouva , pour mieux appuyer la prophétie, qu’il obtint de gré ou de force l'hommage des princes d’Écosse, d’Irlande, de Galles et de Bretagne, c’est-à-dire de tout le inonde celtique. Il fil chercher cl trouver le tombeau d'Arthur9, ce mystérieux tombeau dont la
• Order. Vit., ap. Scr. fr. XII, 716 : ... Sagittam ad j pat rem Iraxit.
4 Joann. Saresbcriens. Policrat.. np. Lingard, 11,341 . j 4 Guill. Nalmskur., ap. Lingard, II, 277.
! • Hist. du Languedoc, I. XVIII, p. 484.
7 Bened. Pctrokurg., p. 167. — Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. Gaufred. Vosiens, ap. Scr. fr., XII, 447.
8 yoy. Sismondi, VI, 4.
9 y»tf. le récit de Thierry , t. III, 86.
decouverte devait marquer la fin de l'indcpcndance celtique et la consommation des temps.
Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des vaincus. Il avait élc élevé à Angers, l’une des villes d’Europe où la jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C’était l'époque de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait être celle du pouvoir monarchique et de l’égalité civile. Inégalité sous un maître , c'clail le dernier mot que le monde antique nous avait légué. L’an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroy de Bouillon, l’amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio1 * * * *. K/empereur Henri V avait confirmé celle autorisation , sentant tout le parti que le pouvoir impérial tirerait des traditions de l’ancien Empire. Lejeune duc d'Anjou, Henri Plantagenct, fils delà Normande Mathilde , veuve de ce même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les traditions de l’école de Bologne. Dès 1124, l'ëvéquc d’Angers était un savant juriste a. Le fameux Italien Lanfranc. l’homme de Guillaume le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut, dit un des continuateurs de Sigebert de Gcmhlours, ce fut Lanfranc de Ravie et son compagnon Garnerius , qui. ayant retrouvé à Bologne les lois de Justinien, se mirent à les lire et A les commenter. Garnerius persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule , à de nombreux disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et s’y fit moine*. »
Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à l’époque de l’avéncinenl de
1 Abk. Urspergensis ehron., ap. Savigny,Ge*chiclite •1rs iUrmisclien redits im Miltclaltcr, IV, 10 : Dominus Wcrucrius libros leguro , qui dudûm ncglecli I livrant , ad pditionem Mathildæ comitissa renovavit.
7 Tout le clergé de celle ville était composé de légistes au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume le Maire ( 1990-1314), presque
tous les chanoines de son église étaient professeurs en droit. Bodin , Recherches sur l'Anjou, II, 239. Sur dixneuf évêques qui formèrent, l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit k Tuniversilé d’Angers. Ibid., 253.
* Roliert de Monte, «p. Sa vigny.Rœmisclien rrrht», etc., IV, 10. — Order. Vit., ap. Scr. fr., XI, 242 : • La renommée de sa science se répandit dans toute l’Europe , et une foule de disciples accoururent pour l'en tendre, de
Krauce , de Gascogne, de Bretagne et de Flandre. •
* Radcvicu*,U, c. 4, ap. Giesler, Kirchengeschicbte,
II, P. 2, p. 72. Scias itaque oraue jus populi in eondendis legibus tibi concessum , tua voluntas jus est , aient i
Henri II (11K4). Les jurisconsultes appelés par l’empereur Frédéric Barbe rousse , à la diète de Roncaglia (1158), lui dircnl, par la bouche de l'archcvèquc de Milan , ces paroles remarquables : •i Saches que tout le droit législatif du peuple vous a clé accordé; votre volonté est le droit, cari) est dit : Ce gui a plu au prince a force de loi ; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir à lui et et* lui *. »
I/empercur lui-même avait dit en ouvrant la diète : « Nous, qui sommes investis du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire impunément. Se donner toute licence, et changer l’office du commandement en domination superbe et violente, c’est la royauté, la tyrannie6. « Ce républicanisme pédantesque , extrait mot à mol de Titc-Live , expliquait mal l’idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce ii'élail pas la liberté qu'elle demandait, mais l'cgalilé sous un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.
Combien ccs légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par leur doctrine, on l’apprend par l’histoire, qui partout , désormais, nous les montrera près d’eux et comme pendus à leur oreille , leur dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard s’attacha Lanfranc , comme nous l’avons vu. Dans scs frequentes absences, il lui confiait le gouvernement de l’Angleterre6; plus d’une fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri , nouveau conquérant de l’Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait aussi étudié le droit ù Auxerre7. Thomas Becket, c’était son nom, était
dicitttr : «Quotl Principi placuit, legis babel vigorem, cum populus cl in cura orone suum imperium cl polestatem coucesscrit. » — Le conseiller de Henri II, le célèbre RAnulfc de Glanvillc, répète Celte maxime (de leg. cl consuet. reg. anglic., in proem.).
5 Rftdevicus, ibid.
* Acla SS. ord. S. Bened. Qqandô gloriosus rrx Willclmus mornbalur in Normaimiâ , Lanfraneus erat prineept et custo* Angliæ . snbjeclis sibi omnibus principibes.
7 Lingnrd, II, 318. — Vita qtiadrip., p. fi : Juri civil» operam dédit. J. de Salisbury (F.pist., p. 47, el ap. Scr. fr., XVI, 510) semble reprocher à Becket de porter dans sa querelle avec le roi l'esprit d’un légiste plutôt que d'un prêtre Proindè consilium roeuin... et nomma precum est , ut vos totà mente committatis ad Dominum et orationum suflragia ;... diflerte intérim omnes alias occupationes... Prosunt quidera leges et canones;sed mihi crédite quia nunenonerit bis opua... Quis à leclione legum au! cliam canonura coropunclua