LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ Dl DOUZIÈME SIÈCLE
alors au service de l'archevêque de Keutcrbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le ! parti de Mathilde et de son (ils. Ayant reçu seule- | ment les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il était, dit-on, (ils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte *. Sa mère semblait lui fermer les dignités de l’Église, et sou père celles de l’Etat. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareilles gens pour exécuter scs projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait, il 1 mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles médiocres3, abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout. L’aristocratie normande s’était épuisée dans les guerres d'Élienuc. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou cl d’Aquitaine. Riche de ses Étals palri- j moniaux et de ceux de sa femme, il pouvait encore i acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C’est ( le conseil que lui avait donné Rocket3. Celui-ci était devenu l’homme nécessaire dans les affaires cl dans les plaisirs. Souple et hardi , homme de ; science, homme d'expédients , et avec cela bon compagnon 4 , partageant ou imitant les goûts de son maître, nenri s’était donné sans réserve à cet homme, et non-seulement lui , mais son (ils , son héritier. Becket était le précepteur du (Ils, le chancelier du père3. Comme tel, il soutenait àpreinenl les droits du roi contre les barons, contre les évé-
ques normands. Il força ceux-ci à payer Ycscuage, malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître en Angleterre , avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena dans le midi de la France, à la conquête de Toulouse , sur laquelle Eléonore de Cuicnne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, cl comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi6, il est évident qu’un armement si disproportionné avec la fortune du plus riche particulier, était mis sous le nom d’uu boinine sans conséquence pour moins alarmer les barons.
line vaste ligue s’était formée contre le comte de Toulouse, objet de la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d’Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne, étaient d’accord avec le roi d’Angleterre. Celui-ci semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de France s’y était jeté, et défendait à Henri comme suzeraiu de rien entreprendre contre une ville qu’il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait pas Becket7 ; il conseillait de brusquer l’attaque. Mais Henri craignit d’être abandonné de ses vassaux, s’il risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour dédommagement que
surgit?... Mallem vos psalraos ruminare, et B. Gregorii morales libres resolvcrc, quàm scholastico more phi- Josophari, etc...
1 Elle 11e savait que deux mots intelligibles pour les habitants de l’Occident , c'étaient Londres, et Gilbert , le nom de son amant. A l’aide du premier, elle s’embarqua pour l'Angleterre ; arrivée à Londres , elle courait les rues eu répétant : Gilbert! Gilbert! et elle retrouva celui qu’elle appelait. Bromptou , p, 1054. Thierry, Conq. de l’Angleterre, III, 112.
3 Radulpli. Niger,*ap. Lingard, 11,315 : Servis generosas copulans, pedaneie conditionis fecit uoiversos.
3 Lingard, II, 523.
4 Brompton , Chron., p. 1058. J. Saresberiensis ep. (ap. Epist. S. Thomæ, edid. Lupus, 1082, p. 414).
3 Scr. fr., XIV, 452 : Filii sui llcnrici tulorem fecit et pat rem.
6 Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, 11,325. — Lingard, p. 321 : • Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier voyageait eu France. Quand il entrait daus une ville, le cortège s’ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs natiouaux ; ensuite venaient scs chiens, accouplés. Ils étaient suivis de huit chariots, traînés chacun
« par cinq chevaux , et menés par cinq cochers en habit ! neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé | par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîne.
tantôt en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés 1 de tonneaux d’alc pour distribuer h la populace; uu autre portail tous les objets necessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre è coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa vaisselle d’argent et sa garderube : les deux autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme, sur chacun desquels était un singe , avec un valet ( groom ) derrière, sur ses genoux ; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore d’autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers , les officiers de la maison , les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-méme, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on | entendait les habitants du pays s'écrier : • Quel homme ! doit donc être le roi d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage? » Steph., 20, 2.
3 Lingard, II, 324.
la gloire d’avoir comba lt u et désarme un chevalier ennemi *,
L’culrclien des troupes mercenaires que Beckel avait conseillées à Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre scs barons, exigeait des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été richement dote par la conquête. Henri voulut avoir l’Eglise dans sa main. Il fallait d’abord s’assurer de la tête, je veux dire de l’archevêché de Kenlerbury. C’était presque un patriarcal, une papauté anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second lui-même3, à son bon ami BccLct ; réunissant alors les deux puissances, il eut élevé la royauté à ce point qu’elle atteignit au seizième siècle, entre les mains de Henri VIII, de Marie et d’Élisabeth. Il lui était commode de mettre la primalic sous le nom de Beckel, comme naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai , un Saxon; mais le Saxon Breaktpear * venait bien d’élre élu pape précisément à l’époque de l’avénement de Henri 11 (Adrien IV). Beckel luimême y répugnait : * Prenez garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi4. » Le roi ne l’écouta pas, et le fil primat, au grand scandale du clergé normand.
Depuis les Italiens Larifranc cl Anselme, le siège de Kenlerbury avait été occupé par des Normands. Les rois et les barons n’auraient pas osé confier à d’autres celte grande et dangereuse dignité. Les archevêques de Kenlerbury n'ctaienl pas seulement primats d’Angleterre j ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les trouvons presque toujours à la tète des résistances nationales, depuis le fameux Dunslan 5, qui abaissa si impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton , qui fit signer la grande
1 Lingard, II, 325.
3 Le prédécesseur de Beckel au siège de Kenterbury lui écrivait : In aurc et in vulgis aonat vobis esse cor uuum cl animant unam (Blés., epist. 78). — Pctrus Celtenais : Secundum post regem in quatuor regnis quis te ignorai ? ( Marteu., Thés, anecd., III. ) — Le clergé anglais écrit à Thomas : In familiarrm gratiam tant lati vos mente suscepit, ut dominatiouis sux loca quai boréal i Oceno ad Pyreuxum usquè porrecta sont, poteslati veslrac cuucta subjcccrit, ut in hia solum boa bealos repu tarit opinio , qui in vestris poteraut oculis complaccre. Epist. 8. Thom., p. 190.
9 C’est le seul Anglais qui ait été pape.
4 Citissimè à me auieres animant ; et gratia , quæ
nunc inter nos tanta est , in alrocissimum odium con-
vertetur. Script, fr., XIV, p. 453.
Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l’Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.
Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom , embrasse une grande partie de l’Angleterre méridionale. Il est placé en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme l’avant-garde ; cl c'était en effet le privilège des hommes de Kent de former l’avant-garde de l’armée anglaise. Leur pays a dans tous les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c’est le premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hcngist, puis Guillaume le Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une terre sacrée. L’apôtrc de l'Angleterre, saint Augustin y fonda son premier monastère. L’abbé de ce monastère et l’archevêque de Kenlerbury étaient seigneurs de ce pays et les gardiens de ses privilèges. Us conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à llüstings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c’claicnl les hommes de Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Us tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie de leurs libertés 6. Quoi qu’il en soit de celle douteuse victoire, ils restèrent libres , au milieu de la servitude universelle, et ne connurent guère d’autre domination que celle de l’Église. C’est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
Le principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore aujourd’hui ce comté , c'est la loi de succession , le partage égal entre les enfants. Celte loi, appelée par les Saxons garel-kind1 * , par les
9 S. Dunslan, archev. de Kenlerbury, fit des remontrances à Edgar, et lui lit faire pénitence. 11 ajouta deux clauses à leur traité de réconciliation : 1° Qu’il publierait un code de lois qui apportât plus d’impartialité dans l'administration de la justice -, 2« qu’il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces, des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple. — Et même , selon Liugard , le véritable texte d'Osberu doit être : ... Justas legum rationes sanciret , uancitaa contcriberet , acriptaa per omîtes fines imperii sui poputis custodiendas mandaret, au lieu de tonclot contcriberet teripturo*. — Liugard , Antiquités de l’Église anglo-saxonne , I, p. 489.
6 Thoru., p. 1780, ap. Liugard, II, 7.
7 foi/, plus haut, liv. I.