LIVRE IV. - SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE
Irlandais gahhatl cine (établissement de famille ) est commune, avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande et à l’Écossc, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.
I*cs grands légistes italiens , qui occupèrent les premiers le siège de Kenlerbury , furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent , qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant, voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des autres provinces, « Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui étaient versés dans les usages de leur patrie ; et il délivra scs hommes des mauvaises coutumes qu’Eudcs voulait leur imposer » Dans une autre occasion : « le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et de réunir tous les hommes du comté. Français et surtout Anglais , versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrives à Penendin , ils s'assirent tous , et tout le comté fut retenu là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il fut décidé, accordé et jugé : que, tout aussi bien que le roi. l 'archevêque de Kenlerbury doit posséder ses terres avec pleine juridiction , en toute indépendance et sécurité *. »
Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays : « Pour moi, dit Anselme, je crois que c’est un vrai martyr, celui qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous (leux pareillement pour Christ , qui est la justice et la vérité*. » C’est Anselme qui contribua le plus au mariage de Henri Reauclerc avec la nièce d'Edgard, dernier héritier de la royauté saxonne;
cette union de deux races dut préparer, quoi qu’on ait dit , la réhabilitalion des vaincus. Le même archevêque de Kenlerbury reçut, comme représentant de la nation , les serments de Beauclerc, lorsqu’il jura pmir la seconde fois sa charte des privilèges ' féodaux et ecclésiastiques 1 * * 4 * *.
Ce fut une grande surprise pour le roi d’Angleterre d’apprendre que Thomas Becket, sa créature,
| son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa nou- ' velle dignité. Le chancelier, le mondain , le courtisan , se ressouvint tout à coup qu'il était peuple.
1 Le fils du Saxon redevint Saxon , et fil oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme eux ft. Désormais il s’éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenlerbury, ne fut pas le moins puissant *.
Henri , profondément blessé , obtint du pape une bulle qui rendait indépendant de l’archevêque l’abbé du monastère de saint Augustin. Il l’était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles somma plusieurs des barons de restituer au siège de Kenlerbury une terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu’il ne connaissait point de loi pour l'injustice , et que ce qui avait été pris sans bon litre devait être rendu 7. Il s'agissait dès lors de savoir si l’ouvrage de la conquête serait détruit, si l’archcvèque saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche delà bataille d'Haslings. L'épiscopat que Guillaume le Bâtard avait rendu si fort dans l'intérét de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu’évêques ; l'intérêt temporel touchait ccs Normands tout autrement que celui de l’Église. La plupart se déclarèrent pour le roi , et se tinrent prêts à jurer ce qu’il lui plairait. Ainsi l’alarme donnée par Beckct à cette Église toute féodale, mettait
1 Vita S. Laufranci, ap. Acta SS. ord, S. Bencd.
* Spence, Origin of the Laws of Europa , 1820,
• Prxcepit rex comitalum totum absque mori con-
sidéré, et hommes comitatûs omîtes Francigenos , et
prxcipuê Anglos in antiquis legibus et consuctudini-
bus périt ns, in unum convenire. Qui cùm coiivenernnt apud Penendinam, nmnes consederunt, et totns comitalus per 1res dies fuit iki detentus — et ab omnibus illis prohis et sapientibas hominibusqui alTuerunt, fuit ! ibi diraliocinatum et etiam toto comitatu concordatum et judicatum : Qood sicut ipserex tcnct libéras et quietas in suo dominico, ità arcliiepiscopus Cantuarberiæ tenrt suas, lluic placito intrrfuerunt Gorsfridus épiscopus Constansiensia , qui in loto regis fuit , et justi-
tiam illam tenuit cornes Canlix, etc. Ricardus de Tunebrigge, etc.
5 Anglia sacra, t. H, p. 102. Martyr mihi videtor egregiiis qui mori maluit... sic ergô Johannes pro veritate, sic et Elphrgus pro justilii.
4 Liogard, 11, 181.
5 Vita S. Thonue quadripartite, p. 19,24, ed. Lupus,
* Lingard , 11,355. Les conseillers du roi attribuèrent & Becket le projet de se rendre indépendant. On rapporta qu*il avait dit à ses confidents que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il était lui-méme nécessaire à un roi incapable de tenir sans son assistance les rênes du gouvernement.
7 Gervas. Cantnar., ap. Thierry, III, 129.
le roi à même de se faire accorder par elle une I toulc-puissancc qu'aulrcment il n'eût jamais osé ' demander.
Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon (1164) : « La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d’après l'ordre du roi , avec son assentiment , par le haut clergé de l'Eglise, sur l’avis des prêtais que le roi y fera assister. — Lorsque dans ces procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale. Dans le dernier cas le rapport sera fait par un officier civil. El si le défendeur est convaincu d’action criminelle , il perdra son bénéfice de clcrgic. — Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l’on se soit adressé au roi , ou , en son absence , au grand justicier. — Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du roi. — Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par baronnie , et sont obligés aux mêmes services que les laïques. <>
Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Eglise au profit de Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance , on pouvait être sûr que les sièges vaqueraient longtemps , comme sous Guillaume le Roux, qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés , onze abbayes *. Les évêchés allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des agens du fisc , des scribes , des juges complaisants. L’Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d’aumùnes et
1 Petr. Blés., «p. Liugard, 11, 151.
3 llenri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon, / «y. la lettre de l'Évéquc, ap. Scr. fr., XVI. 210. — f'oy. aussi ( ibid., 572, 575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le teuir au courant de l’état des affaires de Thomas Bccket. — Eu 1100, l’évêque de Poitiers céda, et lit sa paix avec Henri 11. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.
5 Élu évêque en 1 170 par les moines de saint David . dans le comté de Pembroke ( pays de Galles) et chassé par llcnri II , qui mit à sa place un Normand ; réélu en 1 198 par les mêmes moines , et chassé de nouveau par Jean saus Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa lutte courageuse pour l'indépendance de l’Église galloise; mais sa patrie lui en garda une profonde reconnaissance. « Tant que durera notre pays, dit un poète gallois , ceux qui écrivent et ceux qui chantent se souviendront de ta noble audace. «
4 Scr. fr., XVI , 295. Thierry, III, ICO.
* Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de cc nom. Du temps de l'archcvéquc Thibaut .
d’écoles , d’offices religieux , devaient nourrir les Brabançons et IcsColereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L’Église anglicane, perdant avec l’excommunication l’arme unique qui lui restât, enfermée dans l'He sans relation avec Rome, avec la communauté du monde chrétien , allait perdre tout esprit d'universalité, de catholicité. Ce qu’il y avait de plus grave, c’était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la suppression du bénéfice de cleryie. Ces droits donnaient lieu à de grands abus sans doute ; bien des crimes étaient impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l’épouvantable barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douxièine siècle, on est obligé d’avouer que la juridiction ecclésiastique était alors une ancre de salut. Elle pouvait épargner des coupables; mais combien elle sauvait d’innocents! L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l’exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Bccket. Les libertés de l’Église étaient alors celles du monde.
Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers1 * 3, et plus lard dans le pays de Galles , par le fameux Giraud le Cambrien , auquel nous devons, entre autres ouvrages , une si curieuse description de l’Irlande 3. Les bas Bretons étaient pour Becket. Un Gallois lu suivit dans l’exil au péril de ses jours4, ainsi que le fameux Jeau de Salisbury 4. Il semblerait que les étudiants gallois aient ^orlé les
ce fut Jean de Salisbury qu’on accusa de toutes les tentatives de l’Église de Kenterbury pour reconquérir ses privilèges.
— Il écrit, en 1159 : Regis tota in me ineanduit indignatio... Quùd quis uoraen romauum apud nos invocat , mihi imponuut ; quêd in clectionibus cclcbrandis , in causis ccclesiasticis examinandis, vel umbram libertalis audet sihi Anglorum ecclesia vindicare, inibi imputatur, ac si domiuum Cauluaricnscm et alios episcopos qoid lacéré oporteat solus instruam... J. Saresber. epist., ap. Scr. fr., XVI, 490. — Dans sou Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), il avance qu’il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer ( Aurestyranni mulcerc... tyrannum occidere...soquum et juslum). — Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère iutére&sé ( il s’inquiète toujours de 1a confiscation de ses propriétés , Scr. fr., XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craiutif, p. 509 ; il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II , p. 514, etc., et donne ü Bccket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre