LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE
messages de Beckct; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.
Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de u'y voir autre chose que l’opposition des races, de ne chercher qu’un Saxon dans Thomas Beckct. L’archevêque de Kenterhury ne fut pas seulement le saint de l’Angleterre, le saint des vaincus. Saxons et Gallois, mais tout autant celui de la France et de la chrélieulé. Son souvenir ne resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le reçut à Auxerre, et en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une seule année, il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 930 livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-mème n'eut pas une offrande.
Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge , parce qu'il était peuple lui-meme par sa naissance basse et obscure , par sa mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée d’abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons 1 , ces goûta de jeunesse dont il ne guérit jamais bien , tout cela leur plaisait encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier , loyale et courageuse , et il n’en réprimait qu'avec peine les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie , lorsque les barons et les évéques de Henri semblaient prêts à le mcLtre en pièces, un d’eux osa l'appeler traître ; il se retourna vivement et répliqua : « Si le carac- ! tère de mon ordre ne me le défendait , le lâche sc repentirait de son insolence. »
Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée de cet homme , c'est qu’il sc trouva chargé , lui faible individu et sans secours , des intérêts de l’Église universelle, qui étaient ceux du genre humain. Ce rôle, qui semblait appartenir au pape, et que Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre ; il en avait bien assez de la lutte contre l’antipape, contre F'rédé-
arbitre de pouvoir qne pour le ma) ( Policrat., p. 97 ). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu’il reçut les leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène lit (Ibid., p. 51 1 ).
1 Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des jeunes gens dont l’un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d’aller voir l'oiseau ; cela faillit le trahir. Peut-être, dit l’auteur, la crainte qu’il en eut
rie Barberoussc , le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un politique, un patriote italien, il négociait, combattait, fuyait et revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand rot de la chrétienté , je parle de Henri II , lorsqu’il avait déjà contre lui l’empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et honteux ménagements ; il ne cherchait qu’à gagner du temps par de misérables équivoques, par des lettres et des contrelettres, vivant au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le patronage de l’Église , tandis que Becket souffrait I et mourait pour elle. Étrange politique , qui devait apprendre au peuple à chercher partout ailleurs qu’à Rome, le représentant de la religion et l’idéal de la sainteté.
Dans celte grande et dramatique lutte , Becket eut à soutenir toutes les tentations , la terreur, la séductions, ses propres scrupules. De là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla a la crainte. Il succomba d’abord dans l’assemblée de Clarendon , soit qu’il eût cru qu’on en voulait à sa vie, soit qu’il fût retenu encore par ses obligations envers le roi. Celte faiblesse est digne de pitié dans un boimne qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D’une part , il devait beaucoup à Henri , de l'autre , encore plus à son Église de Kent , à celle d’Angleterre, à l’Église universelle, dont il défendait seul les droits. Cotte incurable dualité du moyen âge , déchire entre l’Etat et la religion , a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes , de Godefroy de Bouillon, de saint Louis, de Dante.
u Malheureux! disait Thomas , en revenant de Clarendon, je vois l'Église anglicane, en punition de mes péchés , devenue servante à jamais ! Cela devait arriver ; je suis sorti de la cour, et non de l’Église ; j’ai été chasseur de bêles, avant d’être pasteur d'hommes. L’amateur des mimes et des chicus est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné de Dieu 3! »
Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. Beckct n’avait qu'à dire uu
ensuite, aura lavé le péché de sa vanité. Vita quadripartite, p. 65.
2 Vita quadrip., p. 41 : ■ ... De pastore avium factua suin pastor oviutn. Dudùtn fautor histrionum et canum sectator, tôt animarom pastor... Undèet plané video me jàm à Ilco derelictum. » Dura igitur dolor eum sic urgeret, exitus aquarum deduxerunt oculi ejus, inter continuas lacrymas siugultibus crebrô erumpenlibus.
mol; il lui offrait tout, il mettait tout à ses pieds; i c'était la scène de Satan , transportant Jésus sur la montagne, lui montrant le monde et disant : «Je te donnerai tout cela , si lu veux tomber à genoux , et m'adorer » Tous les contemporains reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et le plus hardi, est celui des Conformités du Christ et de saint François .
L'extension même du pouvoir royal , qui faisait le fond de la question , devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut pour lui la ruine , la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute cette puissance qui s’étendait sur tant de peuples, se brisât contre la volonté d'un homme ; qu'après tant de succès faciles , il se présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait *.
Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut contraint, malade et faible encore , de se présenter devant la cour des barons et des évéqncs. Le matin , il célébra l’oflice de saint Étienne , premier martyr, qui commence par ces mots : « Les princes se sont assis en conseil pour délibérer contre moi, » Puis il marcha courageusement , et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix d’argent*. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l’accusèrent d'avoir détourne les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous l’invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. I.cs voies de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles, et les lui jetaient. L'archevêque en appela au pape , se retira lentement , et les laissa interdits. Ce fut là la première tentation,
1 Vita quadrip., p. 100: «... Elccrlèomnia traderem in manastuas.» — Et posl die* archiepiscopus hoc régis verbum Heribcito de Bosaham retulit , adjiciens : • Et cum res milii dixisset sic, recorda tus sum verbi illius in Evatigelio : Ihtc omuia , etc.
* Joann.Soresber.,ap. epist. S.Thomee, p.253 : ...De Cantuariensi archicpiseopo gravissime conquérais, non sine geraitibus et suspiriis mullîs. Et lacryinatus est , diccns quod idem Canluariensis et corpus et ani-
ma m pariler aufcrrel.
* Roger dcltoveden, p. 494. Vita S. Thorax quadrip.,
* Vita quadrip., p, 58. Dix.it •* Siuile paupcrcs
la comparution devant llérode et Calpho. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui , il fit dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et lit comme la cène avec eux *. La nuit même il partit, et parvint avec peine sur le continent.
Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au moins la main sur ses biens , il partagea sa dépouille ; il bannit tous ses parents en ligne ascendante cl descendante , les chassa tous , vieillards , femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d’eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui en était la cause. L’exilé les vil en ciïel, au nombre de quatre cents , arriver les uns après les autres , pauvres et affamés , le saluer de leur misère et de leurs haillons ; il fallut qu’il endurât cette procession d'exilés. Par-dessus tout cela , lui arrivaient les lettres des évêques d’Angleterre, pleines d’amertume et d’ironie. Ils le félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut 1 * * 4 *. Ce sont les consolations des amis de Job.
L’archevêque accepta son malheur, et l’embrassa comme pénitence. Réfugié à Saint-Omer, puisa Pontigny, couvent de l'ordre de Cttcaux, il s’essaya aux austérités de ces moines 6. De là il écrivit au pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal , et déclarant qu’il déposait sa dignité. Alexandre III , réfugié alors à Sens, avait peur de prendre parti , et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon , mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale, u Allez, écrivait-il froidement à l’exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres. »
Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VU était trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait sou rival. C'était d'ailleurs . comme on a vu , un prince singulièrement doux et pieux. L'évéquc, persécuté pour la défense de l'É-
Christi... omîtes intrare nnbiscum , ut cpulemur iu Domino ad invicem. « Et implcta suut domuset alria ciacumquaqoe discumbeutium.
& Epist. S. Tbomx, p. 189 : Eral quidetn nobis sola tio , quod.. . famâ divulgante pervertit, vos in trausmarinis, agent em oihil altum saperc, vos in dorainum nostrum regem nullA marhinalionc insurgere, etc,
* «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un frère , qu'outre le repas délicat qu’on lui servait, il lui ap[K>rtât secrètement la pitance ordinaire des moines , et il s'en contenta h l'avenir. Nais ce régime, si contraire à ses habitudes , le rendit bientôt assez grièvement malade. • Vita quadrip,, p. 83.