‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 163 sur 398 · LIVRE IV. — SECONDE MOITIE DU DOUZIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — SECONDE MOITIE DU DOUZIÈME SIECLE

glisc, était pour lui un martyr. Aussi l'accucillil-il avec faveur, ajoutant que la protection des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France '. Il accorda à Thomas et à scs compagnons d'infortune un secours journalier en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya demander vengeance contre l'ancien archevêque : « Et qui donc l’a déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma terre le moindre des clercs *. »

Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France , Thomas ne recula point. Henri ayant passé en Normandie, l’archevêque se rendit à Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché la seconde croisade , et le jour de l'Ascension , au milieu du plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon , les détenteurs des biens de l'Église de Kcnterbury, et ceux qui avaient communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des favoris du roi ; il ne le nommait pas lui-méme , et tenait encore le glaive suspendu sur lui.

Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, arrachait la soie qui couvrait son lit , et rongeait comme une bête enragée la laine et la paille ’. Revenu un peu à lui, il écrivit et Ut écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il envoyait à l'Empereur des ambassadeurs pour jurer de recorfnallre l'antipape1 2 * 4 *, et menaçait môme

1 Gervas. Cantuar.,ap.Scr. fr., XIII, 132 :Rcx Francis dixit : Ite, dicite domino vestro { Uenrico), quia, si ipse cunsuctudincs quas vocal avitas non voit dimittere, necego veternnam regum Francia: libertatem volo propellere quæ cunctis exulanlibus, et præcipuc personis ecclcsiasticis...

2 M.,ibid.,p. 128: Dicente leclore : • Quondam epiacopom, • quæsivit quia eum deposuisset, et ait : • Ego quidem rex sum, sicut et ipse ; ncc tamrn potsum terra: me* minimum qucmdam clericum deponere. •

5 Scr. fr., XVI, 215 : Pileum de capite projccit, balteum discinxit, vestes longius ahjrcit, stratum scricum quoderat supra lectum manu propriA removit, et ctrpil straraineas masticare festucas.

4 Friderici ep., ap. Epist. S. Thom., p. 108, 110 :

Légat i regis anglici... ex parle regis et baronum ejus apud Witxeburgh juraverunt quod... papam Pascbalem, quem nos leiicmus,ct ipse tenebil.., — l'oy. aussi la lettre de Henri, ibid., p. 100, et celle de Jean de Salisbury, p. 341.

6 J. Saresber., ap. Scr. fr., XVI , 584 : Cùm papam

blauditiis et promissis dejicere non prxvalerent , ad

de se faire musulman 4 ; puis il s'excusait auprès d’Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient parlé sans mission , puis il affirmait qu’il n'avait rien dit. En môme temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l’argent aux Lombards, alliés d’Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui donner une réponse contre l'archevêque6. Il allait jusqu'à offrir nu pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu’à ce qu’il fût rentre en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces lettres , se vanta d’avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape dans sa bourse 7 . Les moines de Ctleaux, menacés par lui pour les posscssionsqu'ils avaient dans ses Étals, firent entendre doucement à Beckct qu'ils n’osaient plus le garder chez eux. Le roi de France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s’empêcher de s’écrier : « O religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous avons crus morts au siècle, bannissent, en vue des choses du siècle, l’exilé pour la cause de Dieu *!»

Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa passion contre Beckct, s’était humilié devant le faible Louis, s’était reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils , et promis de partager ses Étals entre ses enfants 9. Louis se porta donc pour médiateur; il amena Beckct à Monlmirail en Perche, où se rendit le roi d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant l’honneur du royaume , et l’archevêque, l’honneur de Dicu,0.« Qu’atlcndcz-vous donc? dit

minas converti su ut , mentientes quod rex eorura Noradini citiûs sequeretur errores et profana: rcligionis iuiret consortium quAm in ccclesiA Cautuariensi Thomnm pateretur diutiüs episcopari.

6 J. Saresber., ap. Scr. fr., XVI, 602, Epist. S. Thom., p. 002. — Beckct s'en plaignait près de l'évêque d’Oslie : u Quid civitalibus Italiac nocuimus unquAm? In quo Icsimus sapidités Bononioe? Qui verô , sollicitai» precibus et promissis... nolucrunt dare consensum.

7 Scr. fr. XVI, 312 : Ovans quod Herculi davam detraxisset. — Ibid., 505 : Quia uunc D. papam et omnes cardinales habet in bursA suA.

* Vita quadrip., p. 85 : u 0 religio, ô rcligio, ubi es? Ecce enim quos crcdcbamus sæcuIo mortuos , etc. — /'oy. aussi Gcrvais de Kentcrbury , ap. Scr. fr., XIII , 130; Louis envoya au-devaut de l'archevêque une escorte de trois cents hommes.

9 Ep. S. Thom., p. 424. — A Monlmirail , Henri sc remit, lui, ses enfants, scs terres, ses hommes, ses trésors , A la discrétion de Louis. J. Saresber., ap. Scr. fr., XVI, 503.

19 Prrseculor noster... adjecit : Salvis dignitatibus

le roi de France ; voilà la paix entre vos mains *.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants des deux ualions l’accusaient d’obstination. Un des barons français s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d’agile. Les deux rois remontèrent à cheval sans saluer Rocket , qui se retira fort abattu *.

Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l’archevêque. Il n’eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple. C'est peutêtre alors qu’il bâtit l’église dont on lui attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se perpétuait parmi les chefsde l’ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, mattreThéodise.archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Bccket, les titres de légiste et d’architecte s.

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat , essaya de transporter à l'archevêque d’York les droits de Kenlcrbury , et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans l’ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi , et ne sachant plus ce qu’il faisait, illui échappa de s’écrier que <• depuis ce jour il u’élait plus roi 4, » parole fatale, qui ne tomba pas eu vain dans l’oreille du jeune roi cl des assistants.

Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la cour de Rome , écrivait au pape, aux cardinaux , des lettres terribles, des paroles de condamnation :« Pourquoi mettez-vous dans ma roule la pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d’épines?... Comment dissimulez-vous l’injure que le Christ endure eu moi, en vous-mème, qui devez tenir ici-bas la place de Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Eglise, porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant,

suis. Ep. S. Tliom., p. 504. — Salvo in omnibus ordine suo et honore Dei et saiicDe Ecclcsiæ. Roger de tlovcden, p. 403. Ep. S. Tliom.. p. 503 sqq. Vila quadrip., p. 95. — Nos pères, dit-il, ont souffert parce qu’ils ne voulaient pas taire le nom du Christ , et moi , pour recouvrer la faveur d’un homme, je supprimerais l’honneur de Dieu! Jamais! jamais! Gcrvas. Cant., ap. Scr. fr., XIII, 133.

1 Gcrvas. Cant., ap. Scr. fr., XIV, 400.

3 Mais Louis se repentit d’avoir abandonné Bccket ; peu de jours après , il le lit appeler. Bccket vint avec quelques-uns des siens, pensant qu’on allait lui intimer l'ordre de quitter la France. — Invcueruiit regem tristi vultu sedentem, nec , ut solrbat, areliiepiscopo assurgeiitcm. CnnsiderAiitibus autem illis, et diutiüs facto silentio, rex tandem, quasi iuvitus abeundi daret

les mutilant, leur arrachant les yeux ; d'autres , il les a forcés de sc justifier par le duel, ou par les épreuves de l'eau cl du feu. El l'on veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Us sc taisent, ils se tairont les mercenaires ; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, se joindra à nous...»

« Je pouvais fleurir en puissance , abonder en richesses et en délices, être craint et honoré de tous. Mais puisqu’enfin le Seigneur m'a appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j’ai choisi, par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d’endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères, plutôt que de faire bon marché de U liberté de l’Église. Qu’ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent dans leurs mérites l'espérance d’un temps meilleur. Moi , je sais que le mien sera court , cl que si je tais à l’impie sou iniquité, je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois. •»

Il écrivait encore : « Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés ; ceux qui avaient pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés par l'Église romaine, nousqui, seuls dans le monde occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut de la montagne ; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté terrible, qui éteint le souille des rois. Four nous , morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui , prêts à tout souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu’il nous trouve digues d'eudurer la persécution pour sa justice*!

licentiam, subitù rairantibus cunctis prosi liens, obortis lacrymis projecit te ad pedes archiepiacopi , cum singultudiccu* : • Domine mi pater, lu tolus vidisti. • El congeraiuauscum sutpirio : »Verè,ait,tu solus vidisti. Nos u unies c.eci sumus... Pan i tco, pater, ignosce, rogo, et ab hic culpi me miserum absolve : regnum meum et meipsum ex hàc horà tibi oflero. » Gcrvas. Cautuar., ap. Scr. fr., XIII, 33. Vit. quadrip., p. 96.

9 Ce fut Lanfranc qui bitit, sur l'ordre de Guillaume le Conquérant, l’église de Saint-Etienne de Caen, dernier et magnifique produit de l’architecture romane.

* Vita quadrip., p. 103-103. Pater filio diguatus est miuistrare , et sc regem non esse protestari. Epist. S. Thom., p. 070, 790.

9 Epist. S. Thum., p. 774, et Scr. fr., XVI, 418,

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