LIVRE IV. — SECONDE MOITIE MJ DOUZIÈME SIÈCLE
... * Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit toujours le parti de Dieu qu’on immole, de sorte que Uarabas se sauve, et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l’heure six ans révolus , que, par l’autorité de la cour pontificale, se prolongent nia proscription et la calamité de l’Église. Chex vous, les malheureux exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu’ils sont les faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacrilèges , les homicides , les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire librement, que s’ils comparaissaient devant saint Pierre même, le inonde aurait beau les défendre , Dieu rie pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien ! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perle le roi d’Angleterre, et, s’ils veulent, tous les rois du monde : moi. Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité à l’Eglise, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste , je remets à Dieu sa propre cause; c’est pour lui que je suis proscrit ; qu'il remédie et pourvoie. J’ai désormais le ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle , ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice et l’innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l’Église. Plût à Dieu que la voie de Rome 1 * n’eùt déjà perdu tant de malheureux et d'innocents ’!... »
Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva plus de danger à abandonner Thomas qu’à le soutenir. Le roi de France avait écrit au pape : « Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches trompeuses cl dilatoires3 ,» et il n’était, en cela, que l’organe de toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l’archevêque d'York pour usurpation des droits de Kenlerbury. et il menaça le roi, s’il ne restituait les biens usurpés. Henri s'effraya ; une entrevue eut lieu à Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit
1 fVa ltomann; M. Thierry n’a pas pris ce mot au
sens mystique. Il traduit : « le voyage de Rome. »
3 Epist. 8. Thom., p. 773-773, et Scr. fr., XVI, 417. Nescio quo paeto pars Domini seraper mactalur in Curià. ut Barrabbas evadat et Chrislus occidatur... Jàm in tinem sexti anni proscriptio uostra... Utinim via Roman. i nou gratis peremisset lot misères innocentes !
3 Scr. fr., XVI, 503 : Ne ulteriùs dilationcs suas frustratorias prorogarct. / oy. aussi Epist. S. Thom., p. 597.
4 Grrvas. Cant., ap. Scr. fr., XIV, 134. Vit qoadrip.,
p. 107. Epist. S. Thom., p. 804.
6 Will. Strphanides, p. 71, ap. Thierry, III, 200.
4 On avait choisi cette messe , parce qu’on ne s’y
satisfaction, montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir l’élricr au départ4 *. Cependant l’archevêque et le roi, avant de se quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu’ils avaient fait l’un pour l’autre. Au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux sur Henri d’une manière expressive , et lui dit avec une sorte de solennité : « Je crois bien que je ne vous reverrai plus.» — « Mc prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi. L’archevêque s'inclina et partit6.
Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une inesse des morts*. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs. Un clerc de l’archevêque en fil la remarque, et dit : «■ Je crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre;» à quoi Thomas répondit : * IMaisc à Dieu qu’elle soit délivrée, même au prix de mon sang 7! » — Le roi de France avait dit aussi : » Four moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre, s’il vous refuse le baiser de paix.» El le comte Thibaut de Champagne ajouta : « Ce n'est pas même assez du baiser 8. »
Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. A son départ du couvent de Ponligny, dit l'historien contemporain, l'ahhc lui vit, pendant le souj>er, verser des larmes. Il s’étonna, lui demanda s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son pouvoir. « Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la fin qui l’attend. — Quoi de commun, dit l’abbé en badinant , entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez de boire?» L'archevêque répondit: « Il est vrai , j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps9, mais le Seigneur est bon, il justifie l’indigne cl l’impie ,0. »
Après avoir remercié le roi de France, Thomas
donnait pas de baiser de paix à l’évangile, comme aux autres offices. Vit. quadrip., p. 109.
7 Vit. qoadrip., p. 102 : Accessit ad cum unus de clericis suis, dicens... Cni archiepiscopus aie respondit : • Utinàm vel men sanguine liberetur! »
8 Epist. S. Thom., ap. Scr. fr., XVI, 400.
9 /oy . cependant dans Hovcden (apud Scr. auglicos post Bcdam, 1001 , Francofurti, p. 530), la vie austère et mortifiée que menait le saint. Sa table était splendide,et cependant il ne prenait que du pain et de l’eau. Il priait la nuit , et le matin réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq coups de discipline, autant le jour, etc.
10 Vit. quadrip., p. 86 : Subridcns abbas inquit : ...
cl les siens s’acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien île ce que Henri avait promis, ni argent ni escorte. Loin de là , il apprenait que les détenteurs des biens de Kenlerbury le menaçaient de le tuer, s'il passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les biens de l’archcvéché, avait dit : « Qu’il débarque, il n'aura pas le temps de manger ici un pain entier » L’archcvèque inébranlable écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus longtemps l’Eglise de Kenlerbury, la mère de la Bretagne chrétienne, périr pour la haine qu’on portail à son évêque. « La nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon église infortunée. J’y retourne par votre permission ; j’y périrai pour la sauver, si votre pitié ne se hâte d’y pourvoir. Mais que je vive, ou que je meure, je suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m’arrive à moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous cl vos enfants *! »
Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au mois de novembre, dans la saison des mauvais temps de mer ; le primat et ses compagnons furent contraints d’attendre quelques jours au port de Wissant. près de Calais. Une fois qu’ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d’ahord pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage ; mais cet homme leur dit qu’il était clerc et doyen de l'Eglise de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés sc tenaient en observation sur la côte d’Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque, u Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d’être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma route. C’est assez de sept ans d’absence pour le pasteur et pour le troupeau *. n « Je vois l’Angleterre . dit-il encore, et j’irai, Dieu aidant. Jesais pourtant cerlai-
Quid esculento , Icmulcnto, et martyr!... Archiepiacopus inqait : Fateor, corponris vnluptatibus indulgeo; bonus tamen Dominus, qui justificat impium, indigno ■liguatus est revelare mysterium.
‘ Scr. fr., XVI , 400.
3 Epist. S. Thom., p. 822 : Sed sive viviraus, sive morimur , vestri sumus et erimus semper in Domino, et quidquid nobis continuât et nostris, bcnefaciat vobis Deus et liberis vestris.
3 Scr. fr., XVI, GIS, ap. Thierry, III, 201.
4 Vit. quadrip., p. III : « Terram Angine video, et bivcnte Domino terram intrnbo, scicns tamen ccrlisftimè , quod milii iminineat paasio.
4 Ibid., p. 112 : In navi vexillo crueis, quod arcliiepiscopi Cantuarienscs coram se semper bajulare ronsueverunt , credo... vidercs turham paupernm...
nement que j'y trouverai ma Passion *.■ La fôle de Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.
Quand il approcha du rivage, et qu’on vit sur sa barque la croix de Kcnterbury qu’on portait toujours devant le primat, la foule du peuple sc précipita, pour sc disputer sa bénédiction. Quelquesuns se prosternaient, et poussaient des cris. D’autres jetaient leurs vêlements sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois , qu’il allait souffrir pour Kent , comme à Jérusalem il avait souffert pour le monde3. Celte foule intimida les Normands qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées *. Pour lui, il parvint à kenlerbury au sou des hymnes et des cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte : Je suis venu pour mourir au milieu de vous7. Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son intention les prières des agonisants 8.
Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait qu’il marchait environné d’uue foule de pauvres, de serfs , d'hommes armés; ce roi des pauvres s’élait rétabli dans son Irène de Kenlerbury, et avait poussé jusqu’à Londres. Il apportait des bulles du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l’absolution à Henri, et à l'archevêque la permission d'exrommunier. Le roi, ne sc connaissant plus, s’écria : •< Quoi, un homme qui a mangé mon pain , un misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté ! le voilà qui triomphe, et qui s’assied sur mon trône! et pas un des lâches que je nourris n’aura le cœur de me débarrasser de ce prêtre 9!» C’était la sc-
aliot achumi prosternantes , cjulantcs, lios ploranlcs, illns prit gaudio, et omnea conclamantea : BenêHiclu» qui eenil , etc. — P. 1 13 : Diceres Dnminum secundo ad Pataioucm appropinq tiare... et venire iterum montaruai in Chriato Dorami pro anglicatiA ecclesiA Cantuan«c, qui Hieroaolymis pro tntius mundi salute in sc ipso scmcl mnrluus est. — J. Sarcsber., ap. Scr. fr., XVI, 614 : Plcbs... sic de recepto pas tore gavisa est, ac si de coelo inter hoatincs Christ us ipse descenderct.
* Scr. fr., XVI, 613.
3 Vit. quadrip., p. 117.
8 Roger de Ilovcdcn, p. 521.
8 Vit. quadrip., p. 110 : a Unus homo, qui tnanducavit paitem mrum, levavit contra me calcaueum siium? Unus homo , qui manticato jumento et claudo, primé pronipit in curiam, dcpulso rrgum slemmatp, videnti-