‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 165 sur 398 · LIVRE l\. — SECONDE MOITIÉ Dl1 DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE l\. — SECONDE MOITIÉ Dl1 DOUZIÈME SIÈCLE

cuiidc fois que ccs paroles homicides sortaient de sa bouche, mais alors, elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal , telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l’un à l’autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à Bccket. Leur honneur était compromis , s’il mourait autrement que de leur main.

Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous eti même temps à Saltwcrdc *. Rcnouf de Broc leur amena un grand nombre de soldats, u Voilà donc le cinquième jour après Noël, comme l’archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à l'archevêque ; ils s'asseyent a terre devant scs pieds, sans le saluer ni en leur nom, ni au nom du roi. Il se tenaient en silence, le christ du Seigneur se taisait aussi2. »

Enfin Renaud fils d'Ours prit la parole : « Nous l'apportons d'outre- mer des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en public ou en particulier.» Le saint fil sortir lessicus; mais celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres , et qu’il vil bien qu’il n’avait rien de pacifique à attendre, il fil rentrer tout le monde, et leur dit : «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci 5. »

Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l’ordre de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d’être coupable de lèsc-majeslé. Ils auraient voulu le prendre subtilement par scs proies, et à chaque instant, ils s’embarrassaient dans les leurs, llç l’accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, saisissant à tout hasard un mot de l’archevêque, ils s’écrièrent : « Comment,

bus vobis fortune coinilibus, triumplians exultât in solio! » — Omncs quos nutriverat... malcdixit , quod de sacerdote uuo non vindicarcnt... Ibid., et J. Saresber. epist., ap. Ser. lr., XVI, 510.

1 Vit. quadrip., p. 120.

3 Ibid., p. 121... Salutati, ut moris ernt, à nonnullis tu inlroitu conaidetilibus , resalutatis cis , sed voce submissé... et considrnles au te pedes rjus in terré... per moram aliquantulam compresseront silet.lio, iiinoeeiitissimo Cbristo Domini nihilomiuùs taceute.

* Ibid., p. 122.

* Ibid., p. 126... Ad banc voeem unus illorum : « Miiuc , Mime. Eliainsi lotam terrain iulrrdiclo sub-

vous accusez le roi de perfidie ? Vous nous menacez, vous voulez encore nous excommunier tous?» Et l’un d'eux ajouta : « Dieu me garde ! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu’il a jetés dans les liens de l’analhèiuc. » Ils sc levèrent alors en furieux, agitant leurs bras, et tordant leurs gants 4. Puis s'adressant aux assistants, ils leur dirent : « Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le représenter en temps et lieu.» — «Eh quoi ! dit l'archevêque , croiriez -vous que je veux m’échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun homme vivant.» — «Tuas raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu n’échapperas pas*.» I/archcvêquc rappela en vain Hugues de Morvitle, le plus noble d’entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus raisonnable *. Mais ils ne l’écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.

La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s’arma devant l’avant-cour, et prenant une hache des mains du charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les gens de la maison , entendant les coups de hache , supplièrent le primat de se réfugier dans l'église qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l’y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer que l’heure de vêpres avait sonné. « Puisque c'est l'heure de mon devoir, j’irai à l’église, » dit l'archcvèquc; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître a pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef par une grille ontr'ouverte.

Quand il entra dans l'église, il villes clercs en rumeur qui fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre vœu d’obéissance, s'écria-t-il. nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient pas de faire de l'église une bastille. » Puis il fit entrer ceux des siens qui étaient restes dehors.

A peine il avait le pied sur les marches de l’autel, que Renaud fils d’Ours parut à l’autre bout de l’église, revêtu de sa colle de mailles, tenant a la main

jicies, et nos omnes excommunicabis... * Iilis igilur exilicutibus, et ira et convieiis frena laxantibus, chirotecas coutorquentibus, brachia furiosè jactanlibus, et tàm gestibus corporum quàm vehementiâ clamorum manifesta iusauiz indicia dantibus , arcbicpiscopus etiaui surrexit.

* VU. quadrip., p. 126... • Quid est hoc? Numquid me fugé labi velle putatis?... • — Satellites inquiunt : » Vcrè, verè, volente Deo, non effugies.»

* Ibid. Sccutus est eos usque ad ostium thalami, Uugonem de More Villé, qui exteris , sicut uobilitate generis, ilà et virtutc rationis debrbat pramiuerc , ut sccum reversus loqucrrlur , inclamans.

sa large épée à deux tranchants, et criant: »A moi, à moi, loyaux servants du roi! » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la léLe aux pieds et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer ! la grille du chœur, lui -même le leur défendit et quitta l’autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l’escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on arrivait au faite de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s’avancaient. Une voix cria : « Où est le traître? » Becket ne répondit rien. « Où est l'archevêque? » — « Le voici , répondit Rocket, mais il n’y a pas de traître ici ; que venez- vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil vêlement? Quel est votre dessein?» — « Que tu meures. » — «Je m’y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque . grand ou petit. » Dans ce moment il reçut , par derrière un coupdc plat d'épée entre les épaules, et celui qui le porta lui dit : « Fuis, ou tu es mort. »

Il ne fit pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de l'église , se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux , et déclara fermement qu’il ne sortirait point, elles contraindrait à exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres *. — El se tournant vers un autre 2 qu’il voyait arriver l’épée nue, il lui dit : « Qu’est-ce donc , Renaud ? je l'ai comblé de bienfaits, et lu approches de moi tout armé, dans j l'église? » Le meurtrier répondit : « Tu es mort. »

— - Puis il leva son épée, et d’un même coup de revers trancha la main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Dcckcl à la téle. Un second coup, porté par un autre Normand , le renversa la face contre terre, cl fut assené avec une telle violence que l'épée se brisa sur le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Maulrail, poussa du pied le cadavre immobile, en disant : « Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le royaume cl fait insurger les Anglais. »

Ils disaient en s'en allant : « Il a voulu être roi, et plus que roi; ch bien! qu'il soit roi maintenant9! » El au milieu de ces bravades, ils n’étaient

• Thierry, III, 213.

2 Vit. quadrip.,p. 130. — A l’exception deee passage, tout l'alinéa est emprunté littéralement à M. Thierry, t. III, p. 211-214.

* Ibid., p. 133. ..«ModO ait rex, modo ait rex.» Et in hoc similes illis qui Domino in cruec pendenti irmiltabant.

pas rassurés. L’un d'eux rentra dans l’église, pour voir s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit jaillir la cervelle 4. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.

C’est en effet une chose vivace que l'homme ; il n’est pas facile de le détruire. Le délivrer du corps, le guérir de celte vie terrestre, c'est le purifier, l’orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait. Dès qu’il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son martyre, il se trouva d’un coup grandi de kenterbury jusqu'au ciel. « Il fut roi, » comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut d’accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome, qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d’une componction hypocrite , et pleurant i chaudes larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison épiscopale, et qu’ils trouvèrent dans les habits de l’archevêque les rudes ciliccs dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se disaient (oui lias, comme le centurion de l'Évangile : « Véritablement, cct homme était un juste9. » Dans les récits de sa mort tout le peuple s’accordait à dire que jamais martyr n’avait reproduit plus complètement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à l'avantage de Thomas, « Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré ; Thomas a péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des Saints- Innocents fl. »

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le inonde lui attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne*, l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. I/nrchevéque de Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. 11 apaisa la clameur publique à force d’hypocrisie. Ses évéques normands écrivirent à Rome que pendant trois jours il n’avait voulu ni manger ni boire : « Nous

4 Vit.quadrip., p. 133. ... llle qnippè ethnicus latoa Domini aperuit , iate verè ebriatianua Christ» Domini capile gladium infixit.

6 Ibid., p. 157.

4 Ibid., p. 135.

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