‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 166 sur 398 · LIVRE IV. - SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE

qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions encore le roi à pleurer n La cour de Rome, qui d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas ; il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation ; il mit aux pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il imposa, dans cette tic, le denier de saint Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape l’exigerait *, et déclara l’Angleterre fief du saintsiège ».

Ce n’était pas assez d'avoir apaisé Rome ; il eût été quitte à trop bon marché. Voilà bientôt après que son fils aine, le jeune roi Henri , réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de celui qui l’a élevé, du saint martyr, Thomas de Kcntcrbury. Les motifs qu’alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu’ils puissent sembler aujourd'hui. D’abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu’il abdiquait. Le moyen Age prenait toute parole au sérieux. Celle deHenri II suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principo de toute jurisprudence : Qui v irgulA cailit, cnusâcadit.

D’autre part , Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang d’un martyr. I.CS autres, se souvenant qu’il avait offert de se soumettre n la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils de Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de

1 Ep. S. Thons., p. 8 57 : Tribu# foré dirbus cnnclusus in cubiculo , noc cibutn capcrc , nec consolatorr* admit tore sustinuit... Qui sacerdotem lamentabamur priroitüs, de régis salute ccrpimus dopera re. Vil . quadrip., p. 146.

3 Vit. quadrip., p. 148. Ep. 8. Thom., p. 873... Quod inveniet ducentos milites per annum integram suraptibus suis... in terrà HierosolymitanA... Quod prava slatula de Clarenduna , etc... dimitterel... Quod si necesse fucrit , ibit in Hispaniam, ad liberandam terram illam à paganis.

3 « Prxtcreà ego et major filius meus rex, jura mu s quod & domino Alrxandro papA et catliolicis ejus suc-

la nature. Nous avons vu que Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres enfants à son vassal. Les fils de Henri II prétendaient devoir sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, nenri luiméme regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant, puisqu’il ne se crut sûr de scs fils que quand ils les eut forcés de lui faire hommage.

Dans un voyage qu’il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses fils, sa femme Élconore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les envoyés de Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d’Angleterre, ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements royaux. « De quel roi d’Angleterre me parlezvous? dit T.ouis; le voici le roi d’Angleterre; mais si c'est le pcrc de celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce litre, sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne; et s’il sc prétend encore roi , après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de son fils, c’est à quoi l’on portera remède avant qu’il soit peu 4. »

Deux autres des fils de Henri , Richard de Poitiers, et Geoffroy, comte de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une activité remarquable, à la défense de ses Étals continentaux. Mais il entendait dire que son fils atné allait passer le détroit avec une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté de Kent. D’autre part, le roi d’Écosse devailenvahir l'Angleterre. Il se hâta d’engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du saint -siège pour l’Angleterre comme pour l’Irlande, ajoutant cette clause remarquable : « Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons véritables rois d’Angleterre, qu’autant que les seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques6. ■> Dans une autre lettre, il prie Alexandre III

cessoribus rrcipiemus et tenebirous regnum Anglia*. « Baron, annal., XII, 037. — A la fin de la même année il écrivait encore au pape : ■* Veslr® jnrisdictionis est regtium Anglix , et quantum ad feudatarii juria obligationera , vokis duntaxat teneor et astringor. Petr. Blet, epist., ap. Scr. fr., XVI, 650.

4 Guill. Neubrig., ap. Scr. fr., XIII, 113 : Scitote quia ille rex mortuusrst... porrô quôd adhuc pro rege ac régit... mature emendabitur.

4 Baron., XII, 637. Muratori , III, 463 : « Nos et successores nostri in perpetuum non rrputnbimus nos Anglisc veros reges, doncc ipsi nos catholicos rege* tcnucrint. »

HISTOIRE DK FRANCE.

de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine

Il ne crut pas encore en avoir fait assez : il se rendit à Kenterbury. Du plus loin qu’il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en habit de 1 * * laine, nu-pieds par la boue et les cailloux *. Parvenu au tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant : « C'était un spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants *. » Puis il se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évéques, abbés, simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de discipline. « Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur ; la différence, toutefois, c'est que l’un fut fouetté pour nos péchés, l’autre pour les siens 4. * « Tout le jour \ et toute la nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre d’aliment, sans sortir pour . aucun besoin. Il resta tel qu’il était venu ; il ne permit pas même qu’on mtt sous lui un lapis. Après I matines, il fil le tour des autels et des corps saints; puis, de l'église supérieure, il redescendit encore dans la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe; il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury 5. »

Il avait raison, ce semble, d’être joyeux : pour le moment, la partie était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Ecosse était devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n’osa tenter l’invasion. Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus varices. Les jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races diverses qui voulaient s’affranchir d’une union contraire à leurs intérêts et à leur génie. La Guicnne, le Poitou, faisaient eflbrt pour se détacher de l’empire anglais, comme la France de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l’unité de l’empire carlovingicn.

La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n’étaient point d’ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut

1 Patrimonitun B. Pétri spirituali gladio tueatur. Scr. fr., XVI, 650.

7 Vit. qu«drip.,p. 150 : Per vicoaet plateaacivitatis luteas... Robert de Monte, ap. Scr. fr., X11I,318 : Per paludes et acuta aaxa.

5 Robert de Monte, ibid. : Ut videntca ad lacryma* cogeret.

4 Robert de Monte, ibid. Imitait»* Rctlemplorem ;

former le centre d’une grande guerre dans l’Aquitaine. La prudence leur défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur mine. Mais c’était moins le patriotisme que l’inquiétude d’esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d’entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer quelque bon tour A son seigneur, le roi Henri 11, d’armer contre lui quelqu’un de ses fils, Henri, Geoffroy ou Richard ; puis, quand tout était en feu, d’en faire un beau sirvente dans son château de llautefort, comme ce Romain qui, du haut d’une tour, chantait l’incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait chance d’un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rnis une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la guerre.

Ce n’étaient dans celte famille qnc guerres acharnées et traités perfides. Une fois, le roi Henri venant A une conférence avec ses fils, leurs soldats tirèrent l’épée contre lui 6. C’était la tradition des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le Conquérant et de Henri VI avaient plus d'une fois dirigée l’épée contre la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu. La jalouse Éléonorc, passionnée et vindicative comme une femme du Midi, cultiva l’indocilité et l’impatience de ses fils, les dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvait le sang de tant de races diverses, normande, aquitaine et saxonne , semblaient avoir en eux , par-dessus l’orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des Guillaume d’Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les discordes de ces races d’où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaieut , c'est qu'ils se haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait dit : « De vous, il ne naîtra rien de bon 7. » Éléonorc elle -même eut pour amant le père même de Henri II * , et les fils qu'elle avait de Henri, risquaient fort d'être les

sed ille fccit propter peccata uoatra , iste propter propria.

6 Lætabundua à CanluariA recelai t. Gervas. Gant., ap. Scr. fr., XIII, 138.

c Roger de Hoveden , p. 536 ; ap. Thierry, III , 319.

7 • Nusquàro proies de vobia venions fructum facial lelicem. * J. Bromton, ap. Scr. frM XIII, 915.

* M., ibid.

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