LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE
frères de leur père. On citait sur celui-ci le mot de saint Bernard 1 : « Il vient du Diable , au Diable il retournera. « Richard, l’un d’eux, en disait autant que saint Bernard *. Cette origine diabolique était pour eux un titre de famille, et ils la justifiaient par leurs œuvres. Lorsqu'un clerc vint , la croix en main . supplier l’autre fils, Geoffroy, de se réconcilier avec son père , et de ne pas imiter Àhsalon : « Quoi, tu voudrais, répondit le jeune homme , que je me dessaisisse de mon droit de naissance? — A Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre détriment.— Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de Bretagne. 1 1 est dans la destinée de notre famille que nous ne nous aimions pas entre nous. C’est là notre héritage, et aucun de nous n’y renoncera jamais *. »
II y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, aïeule des Plantagcnels. Son mari, disait-on, avait remarqué qu’elle n’allait guère à la messe, et sortait toujours a la secrète. Il s'avisa de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu’elle avait à sa droite ; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais 4. C’est à peu près l'histoire de la Mcllusine de Poitou et de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme cl moitié serpent. Mellusinc avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari l’ayant surprise, elle disparut. (3c mari, c'était Geoffroy à la Grand’ Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu’il devait mourir quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des cris.
La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille d’une génération diaboli- j que, c’est Éléonorc de Guienne. Son mari la punit des rébellions de scs fils , en la tenant prisonnière dans un château fort, elle qui lui avait donné tant d'Élats. Cette dureté de Henri H est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes du Midi.
* J. Bromlon, ap. Scr. fr., XIII, 213 : B. Bernardus abbas, rtge Francis præsentc, aie prophetavit : • De Diabolo venit, et ad Diabolum ibit. •
* ld., ibid. Richardus... asserens non esse mirandtim , si de tali généré procèdent» mutuô seae infestent , taricjuàm de Diabolo reverlrntes et ad Diabolum transeuntes.
’ Id., ibid.
4 Id., ibid. Rejrcto pallio per quod tenebatur...cum reliquis duobus (iliis , per fenestram ecclesis... evolavit.
'■ La prophétie riait : u Agtn In rupti ferderi* Itrlid
L’un d’eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime l’espérance qu’Éléonnre sera bientôt délivrée par ses fils. Selon l’usage de l’époque, il applique à toute celle famille la prophétie de Merlin 8 :
« Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé le vénérable Thomas de Kcnterbury. C'est la reine Aliénorquc Merlin désigne comme u l'Aigle du traité rompu... •* Réjouis-toi donc, Aquitaine, réjouis -toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l’Aquilon va s’éloigner. Malheur à lui! Il a osé laver la lance contre son seigneur, le roi du Sud...
» Dis-moi, aigle double *, dis-moi, où donc élaislu, quand tes aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre le roi de l’Aquilon... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs , la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale aux temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de leur guitare... Aujourd’hui , je t’en conjure, reine double, modère du moins un | peu les pleurs. Reviens , si tu ppux , reviens à les | villes, pauvre prisonnière.
» Où est la cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d’autres, bannis, errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne l’écoute; car le roi du Nord le lient resserrée comme une ville qu’on assiège. Crie donc , ne te lasse point de crier; élève la voix comme la trompette, pour que les fils l’entendent, car le jour approche où les fils te délivreront, où lu reverras ton pays natal 7. »
Ce fut le sort du roi Henri, dans scs dernières années, d’être le persécuteur de sa femme et l’exécration de scs fils. Il se plongeait dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu’il était, grisonnant, chargé d’un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosainondc, dont il avait toujours les bâtards
nidification» gaudebit. • Raoul de Diceto et Mathieu Paris (ann. 1189) l’appliquent h Eléonore. — Joann. Saresbrr., ap. Scr. fr., XVI , 534 : • Instat teroput , ut aiunt, quo Aguila rupti fatderi» , joxta Merlini vaticînium, frrnum deauralura est quod apro ejus dalur aut modo fabricatur in sinu Arraorico. » Par ce sanglier, il entend Henri II.
« Aquila bitpcrtüa. Il désigne ainsi Éléouore. « Die, aquila biapertita, die : ubi, etc. «
7 Richardus Pictaviensis, ap. Scr. fr., XII, 420-21. Je suis, dans les dernières lignes, la traduction de M. Thierry.
autour de lui. Il viola sa cousine Alix *, héritière de Rrclagnc, qui lui avait été confiée comme otage, et lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui n’était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant *.
Cependant, la fortune ne $c lassait pas de le frapper. Il avait reposé son cœur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est comme amant cl comme père qu'il fut frappe, line tradition veut qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher Rosainondc 3 4 * * * * * * il , et qu'elle l'ail tuée de sa main. Son indigne conduite à l’égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils , Henri et Geoffroy ; ils moururent. L’alnc avait souhaité du moins voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si ordinaire chez ces princes, que le vieux roi hésita pour venir , et il apprit bientôt qu'il n’était plus temps *.
Il lui restait deux fils : le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. Richard trouvait que son père vivait longtemps: il voulait régner. Le vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France, Philippe- Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d’Angleterre, une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat et couchaient daus le même lit. La prédication de la croisade suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l’Anjou , par le roi de France , à l’ouest, par les Bretons , au sud, par les Poitevins. Malgré l'intercession de l’Église , il fut obligé d’accepter la paix
1 J. Saresber., ap. Scr. fr., XVI, 591 : Imprcguavit,
ut proditor, ut adulter, ut iucestu*.
3 Bromton, ap. Scr. fr., XIII, 314 : Quam post raortero Rosamundæ defloravit.
3 ld., ibid. lluic puellx fcccrat rc.\ ajuid Wodcstoke mirabilis architecture caraeraro, ope ri Dedalino simi- Irm, ne forsati à regiuâ facile deprehenderetur.
4 Peu de temps après la mort de son (ils, il fil pri-
sonnier Bertrand de Boru. • Avant de prononcer l’ar-
rêt dn vainqueur contre le vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance , en traitant
avec dérision l'homme qui a’était fait craindre de lui, et s’etait vanté de ne pat le craindre. • Bertrand, lui dit-il, vous qui prétendiez n’avoir en aucun temps be-
soin de la moitié de votre sens, sachez que voici une occasion ou le tout ne vous ferait pas faute.— Seigneur,
répondit l’homme du Midi, avec l’assurance habituelle 1 *
que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, |
il est vrai que j’ai dit cela , et j’ai dit la vérité. — Et I moi, je crois, dit le roi, que votre sens a failli. — Oui , !
| que lui dictèrent Philippe et Richard ; il fallut qu’il s’avouât expressément vassal du roi de France, et sc remit à sa miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes scs provinces du continent ; c’était le plus jeune de ses fils , et, à ce qu’il semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver, malade et alité qu’il était, il demanda les noms des partisans de Richard dont l’amnistie était unccondilion du traité. Le premier qu’on lui nomma fut Jean , son fils. « En entendant prononcer cc nom, saisi d’un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards : « Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon cœur, mon fils de prédilection, celui que j’ai chéri plus que tous les autres, et pour l’ainour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s’est aussi séparé de moi? » — On lui répondit qu’il en était ainsi, qu’il n’y avait rien de plus vrai. — « Eh bien, dil-i) , en retombant sur son lit cl tournant son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra , je n’ai plus de souci ni de moi ni du momie *. »
La chute de Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle ne se releva qu’imparfai- Icment sous Richard, et ce fut pour tomber sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri 11 et Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.
La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans le respect des peuples? Celte diplomatie rusée, patiente, qui savait si bien amuser, ajourner , saisir l’occa-
seigneur , répliqua Bertrand d’un tou grave, il m’a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fila, est mort ; cc jour- là j’ai perdu le sens , l’esprit et la connaissance. — Au nom de son fils, qu’il ne s’attendait | nullement à entendre prononcer, le roi d’Angleterre I fondit en larmes et s’évanouit. Quand il revint à lui, il 1 était tout changé ; scs projets de vengeance avaient disparu, cl il ne voyait plus daus l’homme qui était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu’il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l’arrêt de mort ou de dcpossrssion auquel Bertrand eût pu s’attendre : » Sire Bertrand, sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens pour mou fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au monde; et moi , pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir et votre château. Je vous rends mou amitié et mes bonnes grâces, et vous octroie cinq cents marcs «l'argent pour les dommages que vous avez reçus . n Thierry, 111,350.
5 Thierry, 111,381.