‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 168 sur 398 · LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — SECONDE MOITIÉ DU DOUZIÈME SIÈCLE

sion , cl paraître au moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer i coup sûr une haute idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-méme contre l'Empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps , combattu pour les libertés de l’Église ? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait accepté l’hommage d’un roi en échange du sang d'un martyr. Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage, cl de le proclamer elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s’était trouvée dans le pape , et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent dans Arnaldo de Brixia , avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse, Thomas de Kentcrbury venait de loi apprendre à chercher ailleurs qu’à Rome l’héroïsme sacerdotal et le tèle des libertés de l'Église.

Ce ne fut point au pape que profila réellement la mort de saint Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France. Cest lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait abandonné qu’un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait porter ses adieux par les siens , le déclarant son seul protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de l’archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu’il eût en cela suivi son intérêt , les peuples lui en savaient gré. Le pape lui-méme, lorsque l’Empereur l’avait chassé de l'Italie, c’est en France qu’il était venu chercher un asile. Aussi quoique plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c’est avec

1 foy. plus haut.

1 Radevic. Frising., ad ann. 1157.

3 Suger., Vita Lud. Grossi, ap. Ser. fr., XII, 51.

4 Corunalio Phil. I, ap. Ser. fr., XI , 82 : Ipse legit, dàm adluic septennis esset : • Ego... defensionem exhibrhn , sicot rex in suo regno unicoique cpiscopo et ecclesi* sihi commis***,., débet. •

h Suger., Vit. Lud. Grossi, ap. Scr. fr., XII, 11. — Fragm. de Lad. VII, ibid., 00.

* Comme il revenait d’un voyage (1154), la nuit le surprend à Créteil. Il s’y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs de l'Église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils cessent aussitôt le service divin , résolus de ne le reprendre qu'après que le

! celle-ci qu'étaient scs relations les plus intimes . i les moins interrompues. Le seul prince sur qui l’Église pût compter, c’était le roi de France, ennemi i de l’Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église, que l’un ne peut snufTrir sans que l’autre souffre également. » Dans les temps même où l’Église châtiait le roi de France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de Philippe Iw, pendant qne le roi et le royaume étaient frappés de l'interdit pour l’enlévcmcnt de Bertrade, tous les évêques du Nord restèrent dans son parti , et le pape Pascal 11 lui-même ne sc fit pas scrupule de le visiter *.

En toute occasion , grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VU se vit appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont on craignait une invasion3. Louis VI fut de même soutenu à l’approche de l’empereur Henri V *, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe I«r, couronné à sept ans, lut lui -même le serment qu’il devait prêter4.

; Louis Vl fut élevé à l’abbayc de Saint - Denis , et ! Louis VII dans le cloître de Notre-Dame Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ( ne regarda avec respect et terreur les privilèges de l’Église *. Il révérait les prêtres , et faisait pas- | ser devant lui le moindre clerc. H faisait trois carêmes , égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint 7 . Que dis-je? le roi de France n'était-il pas saint lui-méme? Philippe Ier, Louis le Gros, Louis VU, louchaient les écrouelles, et ne pouvaient suffire à l’empressement du simple peuple. Le roi d’Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des miracles •.

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon

< monarque aura restitué h leurs serfs de corps , dit Étienne de Paris , la dépense qu’il leur a occasionnée. Louis fit réparation , et l’acte en fut gravé sur une verge que l’Église de Paris a longtemps conservée en ) mémoire de ses libertés. Art de vérifier les Dates, V, Î522,

7 Chronic. Normanniic , ap. Seript. fr. , XII, 789 : j Transfretavit in Angliam, |iergens ad S. Thomatn Can- ! tunriensem. — Roger de Hoveden remarque que c’est

la première fois qu’on vil un roi de Frauce en Anglef terre.

8 Guibert. Novig., 1. I, e. 1. Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France. Art de vérifier les Dates, V, 510.

Dieu, el selon le monde. Vassal de Saint-Denis. I depuis qu'il avail acquis le Vexin, il plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde1 *.

Il avail mis dans ses armes la mystique fleur de j lis , où le moyen âge croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au clergé3, sous prétexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce, et de l'invasion d’Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le cœur des prêtres. Celait un prince cauteleux, plus paciflque que guerrier, quelles qu’aient été sous lui les acquisitions de la monarchie. La Philippine de Guillaume le Breton , imitation classique de l'Enéide par un chapelain du roi , nous a trompés sur le véritable caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et de la protection de l'Eglise.

Appelé Auguste pour être né dans le mois d’août, nous le voyons d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s’étre égaré la nuit dans une forêt3. Le premier acte de son règne est éminemment populaire el agréable à l’Eglise. D'après le conseil d’un ermite alors en grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les juifs 4 *. Célail dans l’opinion du temps une profession de piété, un soulagement pour les chrétiens. Ceux que les juifs ruinaient, enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir *.

Les blasphémateurs, les hérétiques furent impi-

1 t-'oy. le dipldmc de Louis le Gros, an tome XII du recueil des Historiens de France, et la note des édi-

teurs.

3 Fragm. liistor., ap. Scr. fr., XII, 05.

3 Chronica rcg. franc., ibid., 914 : ... Rcmansit in silvâ sine societate Pliilippus ; undè stupf foetus concepit timorem, et tandem per carbonarium fuit rednctus Compendium ; et ex hoc timoré sibi contigit infirmitas, qu* distulit coronationcm.

* Id., ibid. ... Fecit spoliari omnes unà die... Reccsseruut omnes qui baplizari noluerunt. Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs. Rad. de Diceto, ap. Scr. fr., XU1 , 904. — Rigordus, vita Phil. Àug., ap. Scr. fr., XVII. Philippe remit aux debiteurs des juifs toutes leurs dettes , à l'exception d'un cinquième qu’il se réserva. Foy. aussi la chronique de Mailros, ap. Scr. fr., XIX, 950.

3 Le Shylock de Shakspcare n’est pas une vaine peinture de la dureté des juifs, et de la haine qu'ou leur portait.

* Guillclmi Britonis Philippidos I. I. • Dans tout son royaume il ne permit pas de vivre à une seule per-

loyablement livrés à l’Église, et religieusement brûlés 6. Les soldats mercenaires que les rois anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux l’association populaire des capuchon»1 . Les seigneurs qui vexaient les églises, curent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obligera ménager les prélats de celte province. Il défendit l’Église de Reims contre une semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les barons d'Olhon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et spolier l’Église *, comme faisaient les alliés d'Olhon, le roi Jean et les mécréants du Languedoc.

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