LIVRE I. - CELTES. — IBÈRES. - ROMAINS
pendant longtemps sou tombeau était toujours couronné «le fleurs nouvelles'. Sous Vcspasicn, un faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le titre qui porta Ilél.igahal à l'empire, fut d'être cru petit-fils de Seplinic-Sévère et fils de Caracalla.
Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter cette innovation à Auguste. Sucloue en accuse la négligence de Tibère. Mais Josèphc dit expressément qu’il en agit ainsi » pour soulager les peuples. » En cfTct, celui qui restait dans une province finissait par la connaître, par y former quelques liens d’affection, d'humanité, qui modérait la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un fermier impatient de faire sa main, pour aller jouira Rome. On sait la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l’offre du hérisson qui veut l’en délivrer ; d'autres viendraient affamées, dit -il; celles-ci sont soûles cl gorgées.
Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince, et responsables envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S’enrichir , c'était tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux qued’étre sévère par avidité.
Ce maître était un juge pour les grands cl pour les petits. Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice* Dans Tacite, un accusé qui craint les préjugés populaires, veut être jugé par Tibère, comme supérieur à de tels bruits ; il pensait d’ailleurs qu'un juge unique discerne mieux le vrai J. Sous Tibère, sous Claude, des accuses échappent à la condamnation par un appel à l'empereur s. Claude, pressé
de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare qu'il jugera lui-même, pour mou- ‘ Ircrdanssa propre cause, combien il serait juste dans celle d’autrui1 * 3 4 * *; personne sans doute n'aurait : ose décider contre l'interet de l'empereur.
Domilien rendait In justice avec assiduité cl in- - telligence ; souvent il cassait les sentences des cenlumvirs, suspects d'être influencés par l’intrigue11.
! Adrien consultait sur les causes soumises à son jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes *. Septimc-Sévèrc lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et dans le repos de sa villa-, il jugeait, et entrait volontiers dans le détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son assiduité à remplir les fonctions déjugé7. Ce zèle des empereurs pour In justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, cl remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.
Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours «l’heureux développements. Le jurisconsulte N’crva, aïeul de l’empereur de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le fondateur de l’école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller de Tibère8 * *. Papinicn et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et d’Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital , Brisson, sous Henri II, Charles IX et Henri III. Le droit civil se rapprochant «le plus en plus de l’équité naturelle, et par conséquent du sens commun des nations, devint le plus fort lien de l’Empire, et la compensation de la hrannic politique.
Cette tyrannie des princes, celle des magistrats
1 Non dcfucrunl qui per longum tempus vernis. esti-
visque floribus lumulum ejus ornarent , ac modô imagines pnrtextatas in Ruslris pneferrent , modo édicta , quasi viventis, et brevi magno inimicnrum malo reversuri. Quin ctiam Vologesus , Parllinrum Rcx , missis ad scnatiim legatis de inslaurandâ societate, hoc etiam magnoperc oravit, ut Neronis memoria coleretur. Dcnique cum post viginti annos cxslitissct conditionis inccrliB , qui sc Nerouem esse jaclaret , tnm favorahile nomen ejus apud Parlhos fuit, ut vehrmenter adjutus, et vix redditus sil. Suet., iu Nerone, c. 37.
3 Petitum est à principecognitionemexciperet : quùd
ne reus quidem abouchât , sludia populi et patrum
metueus contrit , Tiberium spernendis rumoribus va-
lidons..* veraque... judice ab uno facilius disccrni :
odium et invidiam apud multos valcrc... Paucis fami-
liarium ndhibitis, minas accusantium, et hinc procès
audit, integramqne causant ad senntum remittit.Tacit.,
A imal. , lit, c. 10.
3 Nessalinus... à primoribus civitatis revincebatur : iisque inatantibns ad imperatorem provocavit. Tacit., Annal., I. VI, e. 3. — Vulcatius Tnllinus, ac Marcello»,
I senatorcs, et Calpurnius, eques romanus , apprllnto principe instantero damuationem frusl rati. Ibid., I. XII,
| e. 28. — Deux délateurs puissants, Domitius Afer, et ! P. Dolabclla, s'étant associés pour perdre Quintilius Va rus, arcslitit tnmen senatus et opperiendum irape- { ratorem censuît, quod untim urgent ium malorum suffugium in tempos erat. Ibid., I. IV, c. CG. i 4 Alium interpellât um ab adversariis de projirià lito, negantomque eognitionis rrm, sed ordinarii juris esse, ngere causant confestim apud se coegit, proprio negotio documeutum daturum, quàra æquus judex in nlicno , negotio futurus csscl. Suelon., in Claudio, c. 5.
5 Jus diligenter et induslriè dixit , plcrumquc et in i ibro pro tribunali extrà ordinem ambitiosas ccnlumvirorum sententias recidit. Suet., in Dom., c. 8.
c Quùm judicaret (Adrianus), in consilio habuit, j uon araicos suos... solïim, sed juriscousultos. Spartian.
7 Amm, Marcellin, I. XXII, c. 10. — Libanais , orat. I parent., e. 90, 01. — S. Greg. de Naz., orat, IV»
N Tacit., Annal., I. VI, c. 20. Cocccius Nervi, ; eontiiiuus principis , omnis divini bumaniqur juris | scient. *
bien autrement onéreuse, M’était pas la cause principale de la ruine de l’Empire. Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement, ni à l'adini- j nislration. S'il eût été simplement de nature administrative, tant de grands cl bons empereurs y eussent remédié. Mais c’était un mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une société nouvelle ne vint remplacer la société antique. Ce mal était l'esclavage ; les autres maux de l’Empire, ; au moins pour la plupart , la fiscalité dévorante, i l’exigence toujours croissante du gouvernement militaire, n’en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet direct ou indirect. I/esclavagc n’é- | lait point un résultat du gouvernement impérial. 1 Nous le trouvons partout chez les nations antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête romaine. S’il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans l'Empire, c’est d’abord j que l'époque romaine nous est mieux connue que , celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la guerre, sur la conquête de 1 l'homme (l’industrie est la conquête de la nature), ce système devait, de guerre en guerre, de pro- ! seriplion en proscription, de servitude en servi- , tude, aboutir vers la fin à une dépopulation ef- Croyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces sauvages d’Amérique, sc vanter d'avoir mangé cinquante nations.
J’ai déjà indiqué, dans mon llistoire romaine , comment la classe des petits cultivateurs ayant j peu à peu disparu, les grands propriétaires qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu’on leur imposait; ils disparurent bienlùt à leur tour. Appartenant en grande partie aux nations civilisées de l'antiquité. Grecs, Syriens, Carthaginois, ils avaient cultivé les arts pour leurs | maîtres. Les nouveaux esclaves qu'on leur subsli- !
1 Un a trouvé à Antibes l'inscription suivante :
mil SEPTKtTRt OMIS AN.SOH XII QUI ASTIPOLI IfC TII F. AT RO BIOVO SALTAVIT RT PL A CVIT
« Aux mânes de l'enfant Septentrion, Age de douze ans, qui parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut. » Ce pauvre enfant est évidemment un de ces esclaves qu’on élevait pour les louer à grand prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plu6 tragique que celte inscription dans sa brièveté, rien qui tasse mieux sentir la dureté du monde romain... I ■ Parut deuu jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut. *
tua Thrares, Germains. Scythes, purent tout au plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient laissés. D’imitations en imitations, tous les objets qui demandaient quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux qu'employait l’Etal. Le pauvre soldai qui payait la livre de viande cinquante sous3 de notre monnaie, et la plus grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissements à sa misère , et de faire des révolutions pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il était obligé d’acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires révoltés disent dans Tacite : « On estime à dix as par jour notre sang et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes, des tentes; qu'il faut payer les congés qu’on obtient, et sc racheter de la barbarie du centurion, etc.* »
Ce fut bien pis encore, lorsque Dioclétien eut créé une autre armée, cçllc des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir militaire, un pouvoir judiciaire , trop souvent confondus. Il créa , ou du moins compléta, le pouvoir administratif. Cette institution si nécessaire n’eu fut pas moins à sa naissance une charge intolérable pour l’Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l’industrie. Consumant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations in-
Pas un regret. N'est-cc pas IA en effet «ne destinée bien remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C’est encore une singularité qu'on lui ait élevé un tomlicau. Nais les Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un monument « aux mânes d'un vase de cristal. «
* y* y. M. Moreau de Jonnès. Tableau du prix moyen des denrées d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé : Une paire de raiigœ ( la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre de viaude de bœuf ou de mouton , 2 fr. 50 c.; de porc , 3 fr. 00 c.; le vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.; un lièvre, 53 fr.; un poulet, 15 fr.; un cent d'buitres, 22 fr. , rtc.
5 Tacit., Ann., I, 17. — L'cmpcrcur Guit par être obligé d'habiller et nourrir le soldat. / ’oy . Lamprid., in Alex. Scv., L1II.