‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 170 sur 398 · LIVRE IV. — 1200. INNOCENT III, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — 1200. INNOCENT III, ETC

mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur la question dubà ton droit ou courbé! Au temps de Grégoire Vil, l’Église c’était la liberté ; elle avait soutenu ce caractère jusqu'au temps d’Alexandre 111, le chef de la ligue lombarde. Mais Alexandre lui-mcine n'avait ose appuyer Thomas Bccket ; il avait défendu les libertés italiennes, et trahi celles d’Angleterre. Ainsi l'Église allait s’isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le devancer, ; comme elle avait fait jusqu’alors, elle s'clîorçait de l’immobiliser, ce mouvement, d’arrêter le temps au passage, de fixer la terre qui tournait sous elle et qui l’emportait. Innocent III parut y réussir; Boni face VIII périt dans l'effort.

Moment solennel, et d’une tristesse infinie. L’espoir de la croisade avait manqué au monde. L’autorité ne semblait plus inattaquable; elle avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre , mais sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive, multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque 1 * jour, et reculait devant scs enfants. C'était comme * dans les jours séculaires de la grande semaine de la création : la nature s'essayant, jeta d’abord des produits bizarres , gigantesques , éphémères , monstrueux avortons dont les restes inspirent l’horreur.

Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle, qui se produisait sous la main de l’Église irritée et tremblante, c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens : Christ na rien eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu ; il est reproduit au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L’homme déclare que la Un est venue,

1 II proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe

et de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert d’habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins. Bul.ru s, Hisloria Universit. Parisiensis, 11, 08. — Per matronas et mulierculns... errores suos spargere. — Vrluti Rex, stipatus satellitikus , vcxillum et gladium profèrentbus...dec)amabat. Epistol. Trajcctens.cccles.,ap. Gicseler, II, 2«*»« partie, p. 470.

3 11 se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les doctrines gnostiques. — C'était un gentilhomme de Loudéac ; d’abord ermite dans la forêt de Broceliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter les premières paroles de l’Évangile, à la messe. Il se crut désigné par ces mots : • Per Eum qui venturus est judicare, etc., • et ac donna dès lors pour fils de Dieu.

qu'en lui-méme est celle Un ; il croit à soi, et sc sent Dieu ; partout surgissent des Messies. El ce u’est pas seulement dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi de l’incarnation , l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatcmilcs d’Égypte en ont donné l’exemple. Le chef des Assassins déclare aussi qu’il esl l’iman si longtemps attendu, l'esprit incarné d'Ali. Le méhédi des Almohades d'Afrique et d’Espagne esl reconnu pour tel par les siens. Eu Europe, un Messie parait dans Auvers, et toute la populace le suit *. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux gnosticisme d'Irlande 3. Amaury de Chartres, et son disciple, le Breton David de Dinan , enseignent que tout chrétien est matériellement un membre du Christ s, autrement dit, que Dieu est perpétuellement incarné dans le genre humain. Le fils a régné assez, disent-ils ; règne maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l’idée de Lcssing sur l'éducation du genre humain.

Rien n'égale l’audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à l’université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple Pierre le Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne ; on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L’esprit d’innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de professer le droit, et ne font qu’ouvrir renseignement aux laïques. La métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que scs commentateurs, apportés d'Espagne, vont cire traduits de l'arabe par ordre des rois de Castille cl des princes italiens de la maison de Souabe (Frédéric H et Manfred). Ce n’est pas moins que l'invasion de la Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote

Il s'attirait de nombreux disciples, qu’il appelait Sapience t Jugement , Science f etc. Guill. Neubrig., I. I : Eudo, iiatione Brito, aguotnen habens de StclIA, illileratus et idiot a . . . scrmone galtico Eon;... eralqiic per diabolicas prxstigias potcus ad capieudas simpliciun animas... ccclesiarum maxime ac mouaslcrioi um infesta tor. t 'oif . aussi Othon de Freysingen , c. 54, 55; Robert du Mont ; Guibert de Nogent ; Buda-us , II , 241 ; D. Morice, p. 100 ; Roujoux, Histoire des ducs de Bretagne, t. II.

5 Rigord., ibid,, p. 575 : ... Quod quilibet Chrislianus teneatur credere sc esse membrum Chrisli. — Concil. Paris, ibid. : Omnia onum , quia quidquid est , est Deus, Deus visibilibus indutus instruments. — Filius mcarnatus, i. e. visibili lorm.e subjectus. — Filius usquè nuuc operatus est, sed Spiritus saoctus ex hoc nuncusquèadmuiuliconsummalioneminchoatoperari.

prend place presque au niveau de Jésus-Christ Défendu d'abord par les papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout bas les Arabes et les juifs, avec le panthéisme d'Avcrrhoès et les subtilités de la Cabale. La dialectique entre en possession de tous les sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion chrétienne, il s’écria tout à coup : «0 petit Jésus, petit Jésus, comme j’ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la rabaisser 1 * 3. »

Telle est l’ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. Par le philosophisme, par le républicanisme, par l'industrialisme, il attaque le non-moi sous trois formes. Il brise l’autorité, il dompte la nature. L'école de Paris s’élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux municipes du Midi , la logique entre l'industrie et le commerce.

Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur deux points à la fois : le rationalisme vaudois dans les Alpes, le mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Has.

C'est qu'en efTet le Rhin est un llcuve sacré, plein d’histoires cl de mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre Mayence et Cologne, où il perce sa roule à travers le basalte et le granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes saiutes , de Cologne, de Mayence cl de Strasbourg, il s'adoucit, il devient populaire, scs rives ondulent doucement en belles plaines; il coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des pécheurs. Mais une immense poésie dort sur le lleuvc. Cela n'est pas facile à déiinir ; c’est l’impression vague d’une vaste, calme cl douce nature , peut-être une voix maternelle qui rappelle l’homine aux éléments, cl, comme dans la ballade, l’attire altéré au fond des fraîches ondes : peut-être l’attrait poétique de la Vierge, dont les églises s’élèvent tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle , cette merveille de Cologne , avec ses flamboyantes roses , et ses rampes aériennes dont les degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n’existait

1 Avcrrhota, ap.Gicsclcr,2n>« part., p. 378 : Aristote-

les est excmplar, quod uatura invertit ad demonstrandam ultimam pcrfectioncm humanam.—C. Agrippa disait au xiv« siècle : Aristoteles fuit pnecursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in gratuitis.

3 Matb. Paris, ap. Scr. fr., XVII, 081. Dieu le punit : il devint si idiot, que son (ils cul peine à lui faire rapprendre le Pater.

i pas, mais la Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin , simple femme allemande ; belle ou laide, je n'en sais rien , mais si pure, si touchante et si résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l’Annonciation à Cologne. L'ange y présente à la Vierge, non un beau Us, comme dans les tableaux italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du cœur maternel. La Vierge aussi a eu sa Passion ; c'est elle, c'est la femme qui a restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé par les béguines d'Allemagne et des Pays- Bas 3. Les chevaliers, les nobles minnesinger chantaient la femme réelle , la gracieuse épouse du landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la Warlbourg. Le peuple adorait la i femme idéale ; il fallait un Dieu-femme à celte douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la rose ; simplicité et profondeur , rêveuse enfance d’un peuple â qui il est donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.

Ce génie mystique devait s’éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l’industrialisme des Pays- Bas. Mais l’industrie ellc-méme avait créé là uu monde d’hommes misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour renfermait dans les ténèbres d'uri atelier humide ; laborieux et pauvres, méritants et déshérités, n’ayant pas même en ce monde cette place au soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants; ils apprenaient par oui-dire ce que c’était que la verdure | des campagnes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par le mariage, cl souffraul des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les visita au douzième siècle , illumina leurs sombres demeures, et les berça du moins d’apparitions cl I de songes. Solitaires et presque sauvages , au milieu des cités les plus populeuses du monde, ils embrassèrent le Dicudclcur dmc, leur unique bien.

| Le Dieu des cathédrales, le Dieu riche des riches cl des prêtres , leur devint peu à peu étranger. Qui

* Malh. Paris, ton. 1350, ap. Gieseler, II, 3“» part., I p. 339 : ln AletnauniA mulierum continantium, quae se ! Beguinas volunt appellari , multitudo aurrexit iunumerabilis, adeô ut tolam Coloniam mille vel plures inhabitarent.

— Uegkin, du saxon beggen, dans Ulphilas bedgan ( en allcm. beiett), prier. Mosheim, de Bcgbardie et Béguinsbus, p. 98, sqq.

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