‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 171 sur 398 · LIVRE IV. - 1200. INNOCENT 111, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - 1200. INNOCENT 111, ETC

voulait leur ùlcr leur foi , ils se laissaient brûler . pleins d'espoir, et jouissant de l'avenir. Quelque* ! fois aussi , pousses à bout , ils sortaient de leurs I caves, éblouis du jour, farouches, avec ce gros el dur œil bleu, si commun en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de leur aveuglement ( et de leur nombre. A Gaud, les tisserands occu- 1 paient vingt-sept carrefours, el formaient à eux seuls un des trois membres de la cité *. Autour d’Ypres, au treizième et au quatorzième siècle, ils étaient plus de deux cent mille J.

Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes, qui avaient foi dans la grosseur de | leurs bras et la pesanteur de leurs mains, des : forgerons qui , dans une révolte , continuaient de battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers ; des foulons, des boulangers, qui pétrissaient l'émeute comme le pain ; des bouchers qui pratiquaient sans scrupule leur métier sur des hommes. Bans la bouc de ces rues , dans la fumée , dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose qui porte à la tête : une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier coup de cloche sous la bannière du burgmeisler; pourquoi ? ils ne le savaient pas toujours , mais ils ; ne s’en battaient que mieux. C’était le comte , c'était l’évéque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, dans les privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés el chapelains à volonté*.

Bien loin de là au fond des Alpes, un principe diffèrent amenait des révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais, dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers, avaient commence à repousser les symboles, les images, les croix, les mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme cornmo en Allemagne, point d’illuminisme comme aux Pays-Bas ; pur bon sens, raison aride el prosaïque, esprit critique, sous forme grossière cl populaire. Dès le temps de Charlemagne , Claude

1 Oodegberst, Chroniques de Flandre , fol» 995.

1 Voy. plus haut, p. 195, note 3.

* El «le plus : ■» que nul bourgeois de Gand ne serait attrayable pour matière ecclésiastique hors la ville. • Osdrgbcrst, fol® 149.

* Pétri Veuerabilis epist. ad Arelat., Ebreduo. . Biens., Wapic. episcopos, ap. Gieseler,!!, P. 9*, p. 481. !

de Turin entreprit cette reforme sur le versant italien; elle fut reprise, au douxième siècle, sur le versant français, par un homme de Gap ou d’F.mbrun4, de ce pays qui fournit de maîtres d'écoles nos provinces du Sud-Est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys, descendit dans le Midi, passa le Rh6ne, parcourut ('Aquitaine, toujours prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule les suivait, laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, reparaissent à Lyon sous le marchand Faud ou Valdus; en Italie, a la suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit uii dominicain, n’est plus dangereuse que celle-ci , parce qu'aucune n'est plus durable *. Il a raison, ce n’est pas autre chose que la révolte du raisonnement contre l'autorité, de la prose contre la poésie. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s’annonçaient d’abord comme voulant seulement reproduire l’Église des premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les pauvres de Lyon. L'Église de Lyon , comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours eu la prétention d'étre restée Odèlc aux traditions du christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander autorisation au pape4; c'était demander la permission de se séparer de l’Église. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n’en subsistèrent pas moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de leur croyance , jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cahrières, sous François I", jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et da Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, el tâchèrent de créer par eux, à leur Église récente , je ne sais quelle perpétuité secrète pendant le moyen âge , à l'envi de la perpétuité catholique.

Le caractère de la réforme au douzième siècle fut donc le rationalisme dans les Alpes et sur le Rhùno, le mysticisme sur le Rhin. En Flandre , clic fut mixte, et plus encore en Languedoc.

Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au coude de la grande route de France, d’Espagne et d'Italie, il présentait une singulière fusion de sang ibérieu , galliquc et romain, sarrasin el gothique. Ces éléments divers y

4 Reinerus contrà W al denses , c. 4 , ap. Giesr 1er, II, P. 2*, p. 507. Inter omnes aectas quas aunt vel fuerunt.. . est diuturnior.

4 Steph. deBorbone, ap. Gieseler, II, P. 9®, p.510: fli multâ petebant instantid , pnedicationis auctoritatem aibi cnulirmari. Foy. aussi Chron. Gsperg. , ibid. ,

formaient de dures oppositions. Là devait avoir lieu Je grand combat des croyances et des races. Quelles croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent, n’y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville : Albigeois.

L'élément sémitique, juif et arabe, était fort en Languedoc. Narbonne avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les juifs étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à .Mmes ; leurs rabbins y tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences, applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient l'étude commune aux hommes des trois religions. Montpellier était plus lié avec Salernc et Cordoue qu'avec Rome, lin commerce actif associait tous ces peuples , rapprochés plus que séparés par la mer. Depuis les croisades sur- ] tout, le haut Languedoc s'élnil comme incliné à la 1 * 3 Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse étaient comtes de Tripoli. Les mœurs et la foi équivoque des chrétiens de la terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les belles monnaies, les belles étoffes d'Asie 1 avaient fort réconcilié nos croisés avec le monde inahomélan. Les marchands du Languedoc s'en allaient toujours en Asie la croix sur l’épaule, mais c'était beaucoup plus pour visiter le marché d'Acrc que le saint sépulcre de Jérusalem. J/csprit mercantile avait tellemcnldominé les répugnances religieuses, que les évêques de Maguclonne et de Montpellier

1 Richard portait à Chypre un manteau de «oie brodé

décroissants d'argent.

3 Epistola pap.e démentis IV, epist. Maglonensi,

1 -00 ; in Thés, novo anccd., t. il, p. 403 : Sa né de monda Miliarensi quam iu tu& durees! facis cudi miramur plurimùm cujus hoc agis consilio... Quis euim calholicus mondain débet cudvrc cura titulo Macliomcti ?...

Si consuctudincm forsau allegas, in adulterino negotio te et prxdrcessores tuos accusas.— En 1268, saint Louis écrit à son frère, Alphonse, comte de Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin, on hat monnaie avec une iuscription mahoraétane : lu cujus (monda:) superscriplionc ait mentio de noniinc perfidi Mahomet! , et dicatur ibi esse propheta Dci ; quod est ad laudem et exaltationcm ipsius, cl delestaliouein et coulemplum lidci et nominis christiani ; rogamus vos quatinusab hujusmodi opéré (acialiscudeutes cessare. — Celte lettre, selon Bonamy (Acad, des Inscript., XXX, 725) , se trouverait dans un registre longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes, en 1748. Cependant ce registre n’y existe point aujourd'hui, comme je m'eu suis assuré.

faisaient frapper des monnaies sarcasmes, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans scrupule l'empreinte du croissant *.

La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais ici ce n'était point celle chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse. Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans leur généalogie quelque grand'mère sarrasin»* ou juive. Nous avons déjà vu qu'Eudcs, l'ancien duc d’Aquitaine , l'adversaire de Charles Martel, avait donné sa fille à un émir sarrasin *. Dans les romans carlovingicns , les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice, la fille du sultan. À dire vrai , dans ce pays de droit romain, au milieu des vieux municipes de l'Empire, il n’y avait pas précisément de nobles , ou plutôt tous relaient; les habitants des villes, s’entend. Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée cl couronnée de tours *. Il paraissait dans les tournois *, et souvent désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire. A en juger par les injures qu'ils se disent dans les poésies des troubadours, il y avait plus d’esprit que de dignité dans la noblesse du Midi. Ils sc renvoient froidement de l’un à l'autre des reproches pour lesquelles chevaliers du Nord se seraient cent fois coupé la gorge. Ainsi Rambaud de Vaqueiras et le marquis Albert de Malespina s'accusent mutuellement dans un Icnson d'avoir trahi, volé... *.

Si l'on veut connaître ces nobles, qu’on lise ce

5 yoy. plus haut, I. II.

4 Aug. Thierry, Lettres.

5 Dans les Preuves de l'Histoire générale du Languedoc, t. III , p. 607 ,on trouve une attestation de plusieurs Damoitel» ( Domicelli ), chevaliers, juristes, etc. Quôd usus et cousuetudo sunL et fueruul lougissirois temporihus observa ti , et (auto tcmporc quod iu contrarium memoria non exstitit in seuescallià Uelliquadn et in Provincià, quod Burgenscs consuevcrunt & nobi- Jibus cl baronibus et etiam ab arcliicpiscopis et episcopis, sine principis aucloritatc et liccntià , impunicingulum mililare assumcrc, cl signa militaria Itabere et purlare , et gaudere privilegio militari. — Chron. Languedoc., ap. D. Yaissète , Preuves «le l’Disloire du Languedoc : • Ensuite parla un autre baron appelé Valais, et il dit au comte : « Seigneur, ton frère te donuc un bon conseil ( le conseil «l'épargner les Toulousains), et si tu me veux croire, lu feras ainsi qu'il t’a dit et montré; car, seigneur, tu sais bien que la plupart sont gentilbommes, et par honneur et uoblcsse, tu ne «lois pas faire ce que tu as délibéré, <*

6 Raynouard, Poésies des Troubadours, IV, 135.

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