‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 172 sur 398 · LIVRE IV. — 1200. INNOCENT 111, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — 1200. INNOCENT 111, ETC

qui reste Oc Bertrand de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à sou filer la guerre et à la chanter. Bertrand donne an fils d'Éléonore deGuienne, au bouillant Richard, un sobriquet : Oui et non '. Mais ce nom lui va fort bien À lui— môme et à tous ces mobiles esprits du Midi.

Gracieuse, légère, immorale littérature, qui n’a pas connu d’autre idéal que l'amour, l’amour delà femme, qui ne s’est jamais élevée à la beauté éternelle. Parfum stérile, fleur éphémère qui avait errt sur le roc, et qui se fanait d’elle-méine, quand la lourde main des hommes du Nord vint sc poser dessus et l’écraser. Le premier signe de décadence avait paru de bonne heure; la poésie tournait à la subtilité, l’inspiration au dogmatisme académique, quand vint la croisade des Albigeois. L’esprit scolastique et légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'amour. On y passait de loin la subtilité de Scol, et la pédanterie de Barlholc. Les formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion des questions légères de la galanterie *. Pour être pédantesques, les décisions n’en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de Narbonne, Ermengardc (1 143-1 197), l’amour des poètes et des rois , décide dans un arrêt conservé religieusement, que l'époux divorcé peut fort bien redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Eléonore de Guienne prononce que le véritable amour ne peut exister entre époux ; elle permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d’éprouver la première 5. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d’Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne, fdle d’Eléonore, avaient institué de pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces contrées qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.

Les gens du Nord devaient prendre encore plus au sérieux tant d’impiétés amoureuses que nous rencontrons dans les poésies des troubadours. « Ce cœur si tendre, dit l’un d’eux, Dieu seul le partage avec elle; et pour ce qu’il en possède, il le tiendrait d’elle en fief, si Dieu pouvait être vassal 1 * 3 4. »

Un mol sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant mieux sa révolution religieuse.

Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse,

1 Oc et non. Raynouard , Poésies des Troubadours,

3 Ibid., II, p. 122. La cour d'amour était organisée

sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore une sous Charles VI, & la tour de France ; on y

république sous un comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la première croisade, 1 c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande puissance était, il est vrai, fort inquié- I téc. Au nord les comtes de Poitiers, devenus rois d’Angleterre, au midi la grande maison de Barcelone, maîtresse de la liasse Provence et de l’Aragon, traitaient le corn tede Toulouse d’usurpateur. malgré une possession de plusieurs siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la préten- | tion de descendre de saint Guilhcm , le tuteur de Louis le Débonnaire , le vainqueur des Mores , ! celui dont le fils Bernard avait été proscrit par Charles le Chauve. Les comtes de Houssillon, de ! Cerdagne, de Conflans, de Bézalu. réclamaient la I même origine. Tous étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n’était guère mieux avec les maisons J de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées, c’étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants, gens à vendre, espèces de condottieri, que la fortune destinait aux plus j grandes choses ; je parle des maisons de Foix. d’AIbret et d'Armagnac. Les Armagnac prétendaient aussi au comté de Toulouse et l’attaquaient soti- I vent. On sait le rôle qu’ils ont joué au quatorzième | et au quinzième siècle; histoire tragique, inccs- 1 tueuse, impie. Le Bouerguc et l'Armagnac, placés en face l’un de l’autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais d’accord que pour faire la guerre aux églises. Les interdits ne les troublaient guère. Le comte de Comminges gardait paisiblement trois épouses à la fois. Le comte de Toulouse, Raymond VI, avait un harem; dès son enfance, il recherchait de préférence les concubines de son père. Celte Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, no rappelait pas l’autre seulement par scs bitumes et scs oliviers; clic avait aussi Sodomc etGomorrhe, et il était à craindre que la vengeance de l'Église ne loi donné! sa mer Morte.

Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c’est cc qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien , a fait oublier les autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne. Rapporté, ce semble , en

distinguait des auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers , des substituts du procureur général , etc., etc. ; mais les femmes n’y siégeaient pas.

1 Raynouard, II, 109.

* Sismomli, llistoire des Littératures du Midi, 1, 105.

Languedoc de la Rulgarie cl de Constantinople il y prit pied aisément. Le dualisme persan leur sembla expliquer la contradiction que présentent également l’univers et l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un monde hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu, un Dieu mauvais à qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de contraire au Nouveau 1 * 3; à ce Dieu, revenait encore la dégradation du christianisme et l'avilissement de l'Eglise. En eux -mômes , et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la main d’un créateur malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler. C’est là le grand mystère du manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair, par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage, restreindre la vie, prévenir la naissance, et dérober au démon créateur tout ce que lui peut ravir la volonté. Dans ce système , l'idéal de la vie, c’est la mort, et la perfection serait le suicide. Ou bien, faut- il dompter la chair, eu l'assouvissant, faire taire le monstre, en emplis- j sant sa gueule aboyante , y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au risque d’y jeter tout, et d’y tomber soi-méme tout entier?

Nous savons mal quelles étaient les doctrines | précises des manichéens du Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis , nous voyons qu’on leur impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent à des sectes différentes. Selon les uns, Dieu a créé; selon d’autres, c’est le Diable *. Los uns veulent qu’on soit sauvé par les œuvres , et les autres par la foi 4. Ceux-là prêchent un Dieu matériel ; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n’est pas mort en effet , et qu’on n’a crucifié qu’une

1 On appelait les hérétiques Bulgare», ou Catharina , du mot grec I. e. pur . Mon. Autissiod., âp.

Giescler, II , P. 2», p. 488 : Haeresi* quam Bulgarorum votant. — Godcfr. Mon., ibid.,p. 401 : Uns nostra Gcrmania CatUaroa, Flandria Piphlat , Gallia Trieront, a b u su texendi, appellat. — Les mystiques Beggbards prenaient aussi le nom de Pieux Ouvriers , Compagnons tisserands. Chez les drapiers , au contraire, régnait un esprit prosaïque et mondain. Il se forma au treizième siècle, dans la Lombardie et la Toscane, une confrérie religieuse dont les membres étaient en grande partie des tisserands. C’est sans doute en Allemagne qu’il faut en chercher l'origine, liüllmann, Staedlwesen, 1,

3 Petrus Vall. Sam., c. 1 , ap. Scr. fr., XIX , S. Duos

créa tores , invisibilium scilicet... benignum Deum , et visikilium , malignum deum. — Novum Teslamentum

benigno Deo, velus verô maligno altribuebant. — Alii

dicebant quôd unus est creator , sed habuit filios

Christ um et Diabolum. ( C'est ainsi que dans le Magisme, I Orrauz et Ahrimanes sont subordonnés à un Dieu su- I

ombre5 *. D'autre part, ces novateurs disent prêcher pour tous, et plusieurs d’entre eux excluent les femmes de la béatitude éternelle *. Ils prétendent simplifier la loi , cl prescrivent cent génuflexions par jour7. La chose dans laquelle ils semblent s’accorder, c’cst la haine du Dieu de l’Ancien Testament. «i Ce Dieu qui promet et ne lient pas, disentils , c’est un jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service B. »

« D’abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux créateurs , l’un , des choses invisibles , qu'ils appelaient le bon Dieu; l’autre, du monde visible, qu’ils nommaient le Dieu méchant. Ils attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l’Ancien, qu’ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de l’Ancien dans le Nouveau , cl que leur respect pour ce dernier leur faisait admettre.

» Ils disaient que l’auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce qu’il est dit dans la Genèse : « En quelque jour que vous mangiez de l’arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort ; » cl pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils le traitaient aussi d’homicide , pour avoir réduit en cendres ceux de Sodomc et de Gomorrhc, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Egyptiens. Ils croyaient damnés tous les pères de l’Ancien Testament, et mettaient saint Jean -Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre cl visible et fut crucifié à Jérusalem , n’était qu’un faux Christ ; que Marie Madclainc avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en adultère dont il est parlé

préme, PÉtcrnel, Zervane Akerene. f'ojr. Creuzer et Guigniaut , Religions de l'Antiquité , 1. 1.) — Quidam dicebant quàd nu II us polerat peccare ab umbilieo et inferiûs.

5 Mansi, 1, 251 ; ap. Giescler, II, p. 504. Omnia quse facta sunt, facta esse à Diabolo.

4 Ebrardi liber antihæresis, p. 501 : In operibus solummodo confidentes, fui cm practermitlunt. — Petrus Vallis-Sarnaii , c. 2 , ap. Ser. fr., XIX , 0 : Si morieuti cuilibet quanlurocumque flagitioso manus imposassent, dammodô Pater notter dicere posset , ità salvatum.

6 Petrus Vallis-Sarnaii, c. 2. — Ces derniers sont sans doute moins manichéens que gnostiques; leur hérésie est celle des Docètes.

4 Ebrardus, ibid., 501 : Fœmiueo sexui ccelorum bcatitudinem nituntur surripere.

7 Heriberti mou. epist. , ibid., 487 : Centies in die genua fiecluot.

* Ebrardus, ibid., 500 : Eum joculatorem esse, etc. Petrus Vall. Sarnaii, c. 4.

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