‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 173 sur 398 · LIVRE IV. - 1*00. INNOCENT III, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - 1*00. INNOCENT III, ETC

dans l'Évangile. Pour le Christ, disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps réel , et ne fut jamais en ce monde que spirituel* lement , au corps de saint Paul. Nous avons dit la Bethléem terrestre et risible, parce que les hérétiques imaginaient une autre terre invisible, où le lion Christ aurait été mis au monde et crucifié.

» Ils disaient encore que le bon Dieu eut deux épouses , Oolla et Ouliba , et qu'il engendra fils et filles.

» D'autres hérétiques disaient qu’il n’y a qu’un créateur , mais qu’il eut deux fils , le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.

» Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers nés de Satan, semence de péché, enfants de crime, è la langue hypocrite, séduisant par des mensonges le cœur des simples, avaient infecté du venin de leur perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église romaine n’était guère qu’une caverne de voleurs , et cette prostituée dont parle l’Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l’Église à ce point qu’ils enseignaient publiquement que fonde du sacré baptême ne diffère (joint de l'eau des llcuvcs, cl que l'hostie du très-saint corps du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fùl-il aussi grand que les Alpes , serait depuis longtemps consommé et réduit à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation , la confession étaient choses vaincs et frivoles; le saint mariage une prostitution, et nul ne pouvait être sauve dans cet étal, en engendrant fils cl filles. Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais quelles fables inouïes , disant que nos Ames sont ces esprits angéliques qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent dans l’air leurs corps glorieux , et que ces âmes après avoir passé successivement sur la terre par sept corps quelconques , retournent, l’expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps.

» Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s’appelaient Parfaits ou Bons hommes; les autres s’appelaient les Croyants. Les Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la chasteté , repoussaient avec horreur l'usage des viandes , des œufs, du fromage; ils voulaient (lasser pour ne jamais mentir, tandis qu'ils débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel ; ils disaient encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelaiLCroyants ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter

la vie des Parfaits, espéraient pourtant être sauves dans la foi de ceux-ci; ils étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et l'infidélité. Les croyants étaient livrés à l'usure, au brigandage, aux homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices. En effet ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans confession ni péniLence, ils pouvaient so sauver, pourvu qu'à l'article de la mort ils pussent dire un pater, cl recevoir de leurs maîtres l’imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des magistrats qu’ils appelaient diacres et évéques ; les croyants pensaient ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l’imposition des mains. S’ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel qu’il fût , pourvu qu’il pùt dire un pater, ils le croyaient sauvé, et selon leur expression, consolé; sans faircaucune satisfaction et sans autre remède, il devait s’envoler tout droit au ciel.

»... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le nombril et plus bas. Ils Irai- (aientd’idolAtric les images qui sont dans les églises, cl appelaient les cloches les trompettes du démon, ils disaient encore que ce n’était pas un plus grand péché de dormir avec sa mère ou sa sœur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes folies, c'était ■le croire que si quelqu'un des Parfaits péchait mortellement, en mangeant, par exemple, tant soit peu de viande ou de fromage ou d’œufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il avait consolés perdaient l’Esprit-Saint , et il fallait les rcconsoler; et ceux mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait tomber du ciel.

» Il y avait encore d’autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins mauvais que les autres; car ils s’accordaient avec nous en beaucoup de choses, cl ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait principalement en quatre points : en ce qu’ils portaient des sandales à la manière des Apôtres; qu’ils disaient qu’il n'était permis en aucune façon de jurer ou de tuer ; et en cela surtout que le premier venu d’entre eux pouvait au besoin , pourvu qu’il portât des sandales , cl sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de Jésus- Christ.

» {Ju’il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques. — Lorsque quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit : Ami , si tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que tient l'Église de Rome. Il répond : J’y renonce.— Reçois donc des Bons hommes le Saint-

Esprit. Et alors il lui souille sept fois dans (abouche. Il lui dit encore : — Renonces-tu à celte croix que le prêtre l’a faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules cl la tête, avec l’huile elle chrême? — J’y renonce. — Crois-tu que cette eau opère ton salut?

— Je ne le crois pas. — Renonces-tu à ce voile qu’à ton baptême- le prêtre t’a mis sur la tête? — J’y renonce. — C'est ainsi qu’il reçoit le baptême des hérétiques et renie celui de l’Église. Alors tous lui imposent les mains sur la tète, et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêlement noir, et dès lors il est comme un d’entre eux ’. »

Ainsi à côté de l'Église, s'élevait une autre Eglise dont la Rome était Toulouse. lTn Nicclas de Constantinople avait présidé près de Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens3. La Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par leurs pasteurs. Nicélas y avait exposé la pratique des manichéens d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce byzantine envahissaient définitivement l’Église occidentale. Les Vaudois eux -mêmes, dont' le rationalisme semble un fruit spontané de l’esprit humain , avaient fait écrire leurs premiers livres par un certain Ydros , qui , à eu juger par son nom , doit aussi être un Grec3. Aristote et les Arabes entraient

* Petrus Vall. Sarnaii, c. 1 , ap. Scr. fr., XIX , 5-7. Extrait d’an ancien registre de l’Inquisition de Carcassonne ( Preuves de l'ilistoirc du Languedoc, III, 57 1 ) : Ifili sunt articuli in quibus errant raoderui bxretici : 1» dicuul quèd corpus Cliristi, sacramento al taris, non est nisi parùm panis ; 2° Dicunt quôd sacerdos existons in mnrtali pcccato non potrsl cnnficcre corpus Christ i; 3» Quôd anima hominis non est nisi purus sanguis; 4® Quôd simplex tdrnicatio non est peccatum aliquod; 5® Quôd onmes humilies de mutido salvabunlur ; 6® Quôd milia anima inlrabil Paradisum usquè ad diem judicii ; 7° Quôd traders ad usuram, ratione termiui , lion est peccatum aliquod ; 8° Quôd senteutia excommunicationis non est timeuda , ncc potest noeero; 0" Quôd tantum prodest conütcri socio laico , quantum sacerdoti seu presbylero; 10® Quôd le* judxorum melior est quàm lex christianorum ; 1 1® Quôd De ns non fecit terr* uasceiitia, sed n.it ma; 12»Quôil Dei (ilitis non assumpsit in beatA et de beatA Virgine carnem veram, sed fanlasticam ; 13® Quôd Pascha, pœnitentix et confessiones non sunt inventa ab EcclesiA, nisi ad babcmlum pecunias à laïcis; 14® Quôd existeus iu peccato mnrtali non potest ligare vcl absolvere; 15° Quôd nollus prxlatus potest indulgentias dare ; IC® Quôd omnis qui est A légitime matrimonio natus, potest sine baptismo salvari.

— Le manichéisme occidental, quoiqu’il ait pu dériver du paulicianisrae de l'empire grec, a eu sa formation originale, et s’est plus rapproché de l’ancien manichéisme, par le rejet du mariage, la distinction des electi t credenlet f et auditoire « et leur hiérarchie. Manès

en même temps dans la science. Les antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient. I/empereur d’Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comncnc. Le roi de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre , Sanche l'Enfcrmé, avait demandé la main d’une fille du chef des Almohades. Richard Cceur-de-Lion sc déclara frère d'armes du sultan Malck-Adhcl, et lui offrit sa sœur. Déjà Henri II avait menacé h* pape de sc faire mahomélan. On assure que Jean oiïrit réellement aux Almohades d'aposLasicr pour obtenir leurs secours. Ces rois d'AngleTerre étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna une de scs sœurs au roi de Castille, l'autre à Raymond Y'I. Il céda même à celui-ci l'Ageuois, et renonça à toutes les prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, les mécréants s’unissaient, se rapprochaient' de toutes paris. Des coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple , le mariage de l’empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et celte ile tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines , l'européenne et l’asiatique , allassent à la rencontre l’une de l’autre; chacune d'elles se modifiait, comine pour différer moins de sa sœur. Tandis que les Languedociens adoptaient

était maudit des pauliciens, et fort honoré des Occidentaux. — Le manichéisme occidental se reproduisit en Orient au commencement du douzième siècle, dans l'hérésie des Bogomiles. Ann. Cmnmen. (ed. Paris), I. XV, p. 486, sqq.

3 A'oy. Gieseler, II , P. 2", p. 495 ; Anno mclxvii incarnat ionis Dominicx , iu mensc Madii , in diebus illis ecclesia Tûlosana adduxit papa Niquinta in Castro .8. Felicii , et magna multitudo hominum et mulierum eccl. Tolnsanæ, aliariimquc ccclesiarum vicinx congregaveront sc ibi , ut acciprrent consolaraentum , quod dominus papa Niquinta crcpit eonsolarc. Posleà verô Robcrlus de Spernoue Ep. eccl. Fraucigcnarum venît cum consilio suo similiter, et Sicardus Cellarcrius eccl. Albiensi8 Ep. venit cum consilio suo, et Bernardus Catalani venit cum consilio suo eccl. Carcassensis , et cousiliura eccl. Aranensis fuit ibi... Posl lixe verô papa Niquinta dixit eccl. Tolnsanæ : • Vos drxistis mihi ut ego dicam vobis consuctudines primitavarum ecclesiaj uin ; sint levés aut graves : et ego dicam vobis septem eccl. Asix fucrunt divisas et terminâtes inter illas, et nulla illarum faciebat ad aliam aliquara rem ad suam contradicionem. Et cccl. Roman;»1 , et Drogometix, et Mclenguix, et Bulgarix , cl Dalmatix sunt divisas et terminalas, et uua ad altéra non facit aliquam rem ad contradicionem, cl itA pacem habent inter se. Similiter et vos facile. — Sandii Nucléus hist. ecclcs., IV, 404 : Venicns papa Nicclas nomme A Constantinopoli...

5 Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 508.

Page 1