INNOCENT III, ETC
mandaient choses différentes , la plupart voulaient moins avancer que rétrograder. En politique , ils attestaient la république antique, c’est-à-dire les libertés urbaines , à l'exclusion des campagnes. En religion, les uns voulaient supprimer le culte, et revenir, disaient-ils, aux apôtres. Les autres remontaient plus haut , et rentraient dans l’esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien préféraient la stricte unité de l’islamisme. L'islamisme avançait vers l’Europe ; en môme temps que Saladin reprenait Jérusalem , les Almohades d’Afrique envahissaient l’Espagne , non avec des armées , comme les anciens Arabes, mais avec le nombre et l’aspect effroyable d'une migration de peuple. Ils étaient trois à quatre cent mille à la bataille de Tolosa4. Que serait-il advenu du monde, si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter son dernier fruit en Asie : l’ordre des Assassins. Déjà tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l’ordre, cl l’animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient suspects de liaison avec les Assassins. L’ennemi de Richard , Conrad de Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se croire menacé , et prit des gardes, les premiers qu’aient eus • nos rois. Ainsi la crainte et l’horreur animaient l'Eglise et le peuple; des récits effrayants circulaient. Les juifs, vivante image de l’Orient au milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la haine des religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les appelaient. Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours fermées, l’imagination du peuple soupçonnait quelque chose d’extraordinaire. On croyait qu’ils attiraient des enfants chrétiens pour les crucifier à l’image de Jésus-Christ 5. Des hommes en hutte à tant d’outrages pouvaient en effet être tentés de justifier la persécution par le crime.
Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église;
staturâ mrdiocris et déco ru* aspect u. Gesta Ituioc. III { Baluze, foln), I, p. 1, 3.
8 Erturt chrome. S. Pétrin. (1315) : Necsimilem sut scieutiA, facundiA, decreturiim et legum peritiA, strenuilale judiciorum, nec ad hue visas est babere sequentem.
4 Conde , Hist. de la Domination des Arabes en Espagne, 11, 401.
8 t'otf. les Ballades publiées par M. Michel. — On
IBB
et l’Église était peuple. Les préjugés du peuple, | l’ivresse sanguinaire des haines et des terreurs , tout cela remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l’égolsmc ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout indique qu’au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur droit. O droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le défendre. Ce n’était pas |>our un intérêt humain que saint Dominique parcourait les campagnes du Midi , seul cl sans armes, au milieu des sectaires, qu’il envoyait A la mort, cherchant et donnant le martyre, avec la même avidité1. El quelle qu'ait été dans ce grand et terrible Innocent III la tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore ranimèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l’ordre des dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait cl s'appuyait l’Église de Lalran, près de tomber.
lNus elle penchait, celte Église, plus son chef porta haut l’orgueil. Plus on niait, plus il affirma.
À mesure que ses ennemis croissaient de nombre, il croissait d’audace, et se roidissait d’autant plus. Ses prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VU, au dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux de France et de Léon , il leur Ata leurs femmes ; ceux de Portugal, d’Aragon, d’Angleterre, il les traita
sait l'histoire du soufflet qu’un juif recevait chaque année à Toulouse, le jour de la Passion. — Au Puy, toutes les lois qu'il s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de chœur qui décidaient : « afin que la grande innocence de» juge t corrigeât la grande malice de» plaideur». » Dan* la Provetiee, dans la Bourgogne, on leur interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le jour de Vénus , où les bains étaient ouverts aux baladins et aux prostituées. Michaud, Distoire des Croisades, II, 508.
1 ... Lneum pertransiens , in quo positas sibi forti suspicabatur insidias , cantans et alacer inccdebat. Quod chm insinuatum fuisset Invreticis, mirantes tàm inconcutsam cjus constantiam , dixeruut ei : Numquid non horres morlem ? Quid acturus fuisses si comprehendissemus te? — Àt il le : Rogassem vos, inquit, ne repentinis me subitô perimeretis vulueribus ; sed successive motilatione tnembrorum protraheretis martyrium; dehinc autem ostensis ante oculos meos detruneatis membrorum particulis , et crutis post modéra oculis, truncum reliquum rclinqueretis in hune modum suo sanguine volutatum , et exstingueretis omninù, quA majorent eoronam martyrii prolractione mererer.* Acta SS. Domiuici. p. 540.
* Gieseler, II, P. 2â, p. 108.
* Td., ibid., p. 05.
en vassaux, et leur fit payer tribut *. Grégoire Vil en était venu à dire, ou faire dire par scs canonistes, que l’empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce par Dieu3. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent 111 le concentrèrent dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés, déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements réformés à Rome4. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des miséricordes cl des vengeances ; le pape , seul juge du jusleet du vrai, disposait souverainement du crime cl de l’innocence , défaisait les rois, et faisait les saints4.
Le monde civil se débattait alors entre l’Empereur, le roi d’Angleterre et le roi de France; les deux premiers, ennemis du (tape. L'Empereur était le plus près. C’était l'habitude de l'Allemagne d'inonder périodiquement l’Italie*, puis de refluer, sans laisser grande trace. L'Empereur s’en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés du Tyro), A la tête d’une grosse cl lourde cavalerie , jusqu’en Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de Uavenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits impériaux7, fjuand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi de Germanie, leur César, avait tous les droits de l’ancien empire romain , il allait h Monza près Milan , au grand dépit des villes , prendre la couronne de fer. Mais la campagne n’était pas belle, s'il ne poussait jusqu’à Rome, et ne se
4 Décrétal. Greg.,1. II, tit.Ü8,e. 11 (Alex. III) : De appellalionibus prn causis minimis interpositis volumes te tencre , quod ris , pro quiconque levi causA fiant , non minus est , quiim si pro raajoribus fièrent , deferendum. — Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un serment d'hommage et de fidélité. Acta Roman. Synod., ann. 1070, ibid., 317. Ab hAc hor& et in anteà fidelia cro B. Petro et papue Gregorio , etc.
6 Decr.Greg.,1. III, lit. 45, c. I (Alex. Il l : ...Bliamsi per cum miracula plurima fièrent, non liceret rubis ipsum pro Sancto, absqur auctoritate romaine ecclesiae publiée venerari. — Conc. Latcr., IV, c. 02 : Reliquias inventas de iiovo nemo publicè venerari pr.c&uniat, niai priûs auctoritate romani pootifleis fuerint approhatic. — Innocent III en vint à dire ( 1. Il , cp. 200 ) : Dominas Petro non solùm universam ccclcsiam , acd tolum reliquit seculum gubernandum.
8 • L’Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de fer sur l'Italie. » Cornel. Zanfliet, ap. Marten., eollect. (Bibiinlh. des Croisades, VI , 201 ). Rome se défendait par son climat :
Roma, feras fehrium, necis est uberrima frnçum ;
Roman*1 fc-brcs slahili sunl jure fidèles.
(Pctr. Damiani, ap. Albcric., in Leibnitz Access., 1,123.)
7 y ®ÿ. Sismondi, Républiques italiennes, t. II.