‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 177 sur 398 · INNOCENT HL ETC · texte numérisé non relu

INNOCENT HL ETC

au roi Amiens, c’est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l’Artois, le Valois et le Ycrmandois. Tant que le roi n’avait point l’Oise et la Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir Amiens , en se confédérant avec les oncles du roi *. Celui-ci employa l’intervention du vieux Henri U, qui craignailen Philippe l’ami de son fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son père, s’empara des deux places si importantes du Mans et de Tours6; par l’une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il dominait la Loire. Il avait dès lors dans scs domaines les trois grands archevêchés du royaume, Reims, Tours cl Bourges, les métro- I tôles de Belgique, de Brclagne cl d’Aquitaine.

La morlde Henri II fut un malheur pour l’hilippe; elle plaçait sur le trône son grand ami Richard , avec qui il mangeait et couchait7, et qui lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les défauts îles hommes du moyen âge, cl qui ne leur plaisait que mieux. Le fils d’Eléonore était surtout célébré pour celle valeur emportée qui s’est rencontrée souvent chez les Méridionaux". A peine reniant prodigue eut-il en main l’héritage paternel, qu’il donna , vendit, perdit, gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant , et partir pour la croisade. Il trouva pourtant à Salislmry un trésor de cent mille marcs9, tout un siècle de rapines cl de tyrannie. Ce n’était pas assez : il vendit à l’évéque de Durham le Northuinhcrlaud pour sa vie l0. Il vendit au roi d’Écosse Berwick, Roxburgh, et celte glorieuse suzeraineté qui avait tant coulé à scs pères". H donna à son frère Jean, croyant se l’attacher, un comté

grang vilenies, si me les convient à souffrir; se à Dieu ptcsl,ils offoibloiernnt et envieilliront , et je croistrai se Dieu plest , en force et en povoir : si en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent. • Aride vérifier 1rs Dates, V, 538.

6 Rigordus, ap. Scr. fr., XVII, 28.

7 Roger de Oovedcu , p. 035 : Singulis diebns in uni mensà ad uuura catinum manducabant , et in noctibus non 6cparabal eos lectus.

8 Par exemple, chez le roi Murat et le maréchal Lanucs.

9 Lingard, Hist. d’Angleterre, II, 500.

w Uoveden, ibid., p. 501.

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en Normandie, et sept eu Angleterre 1 2 * ; c'était près d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne sacrifiait en Europe.

La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis Vil cl Henri II avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être Philippe-Auguste d’entreprendre celte expédition ruineuse, il lui devenait impossible de s’y soustraire. Si la prise d'Edessc avait décidé cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il être de celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour ainsi dire que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec l'Occident.

Le marquis de Monlfcrrat, prince dcTyr, et prétendant au royaume de Jérusalem , faisait promener par l’Europe une représentation de la malheureuse ville. Au milieu s'élevait le saint sépulcre, et par-dessus un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau de notre Seigneur. Cette image d’opprobre et d’amer reproche perçait l'âme des chrétiens occidentaux; on ne voyait que gens qui sc battaieol la poitrine, et criaient : Malheur à moi *!

Le mahométisme éprouvait depuis un demisiècle une sorte de réforme et de restauration, qui

1 llovcden, p. 373; ibid., p. 500,

2 Bolia-Eddin ( Biblioth. de» Croisades, 111,943).

8 Extraits des Histor. arabes, par M. Bernaud ( Bibl. des Croisades, 111,343). « Lorsque Nourcddin priait dans le temple, ses sujets croyaient voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire. * — 11 consacrait à la prière un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son ablution, et priait jusqu'au jour. • — Dans une bataille , voyant les siens plier, il sc découvrit la tète , se prosterna et dit tout haut : Mon seigneur et

mon Dieu, mon souverain maître, je suis flahmoud, ton serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c’est ta religion que tu défends! Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à terre, jusqu'à ce que

Dieu lui eût accordé la victoire. • — Il faisait pénitence

pour les désordres auxquels on sc livrait dans son camp, ne revêtant d'un habit grossier, couchaut sur la dure, s'abstenant de tout plaisir, et écrivant de tous cillés aux gens pieux pour réclamer leurs prières. Il

bâtit beaucoup de mosquées, de kans, d'hôpitaux, etc. Jamais il ne voulut lever de contribution sur les maisons des sopliis, des gens de loi, des lecteurs du Coran. ■ Sou plaisir était de causer avec les chefs des moines, les docteurs de la loi , les Oulémas; il les

embrassait, les faisait asseoir à scs côtés sur son sofa, et l'entretien roulait sur quelque matière de religion.

avait entraîné la ruine du petit royaume de Jérusalem. Les Atabecks de Syrie, Zenghi et son fils Nnhreddin . deux saints de l’islamisme8, originaires de l’Irak (Babylonie), avaient fondé entre l’Kaphratc et le Taurus une puissance militaire, rivale cl ennemie des Fatemites d’Égypte et des Assassins. Les Atabeks s’attachaient à la loi stricte du Coran , et détestaient rinterprétation , dont on avait tant ahnsè. Ils se rattachaient au calife de Bagdad; celle vieille idole, depuis longtemps esclave des chefs militaires qui sc succédaient , vit ceux-ci sc soumettre à lui volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides , les Assassins , les esprits forts, les phelattefè ou philosophes4 * * *, furent poursuivis avec acharnement cl impitoyablement mis à mort, tout comme les novateurs en Europe. Spectacle bizarre : deux religions ennemies, étrangères l’une à l’autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste8, comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les schismatiques musulmans d’Egypte, pendant que Simon de Montforl exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.

Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins, et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde8, ce barbare, le Godefroy ou le saint Louis du mahométisme, grande âme an service d’une toute petite

Aussi les dévots accouraient auprès de lui des pays les plus éloigués. Ce fut au point que les émirs en devinrent jaloux. • — Les historiens arabes , ainsi que Guillaume deTyr, le peignent comme très-rusé.

4 Bibliothèque des Croisades , t. III ( Extraits des Historiens arabes, par N. Reinaud), p. 370. — On accusait Kilig Arslan d'avoir embrassé cette secte. Nourcddin lui fit renouveler sa profession de foi à l’islamisme. « Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois bien que Nourrcddin en veut surtout aux mécréants. •

8 Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine d'Abou- Hanifa , un des plus célèbres jurisconsultes musulmans ; il disait toujours : Nous sommes les ministres de la loi , notre devoir est d'en maintenir l’exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait lui -même devant le cadi. — Le premier il institua une cour de justice, défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.— Saladin sc plaint, dans une lettre à Nourcddin, de la douceur de set lois. Cependant il dit ailleurs : • Tout ee que nous avons appris en fait de justice, e'estdeluiquenoos le tenons. • — Saladin lui -même employait son loisir à rendre la justice; on le surnomma le JHeetaurateur de Injustice *ur la ferre.

* D'Herbelot, Bibliothèque orientale.

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