LIVRE IV. - 1300. INNOCENT 111, ETC
dévotion nature humaine et généreuse qui s’im- ; posait l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu’un circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître chevalier parla pureté du cœur et la magnanimité3.
Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D’une part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l’autre, il renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, délit et prit le roi Lusignan à la bataille de Tibériade8, et s'empara de la ville sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière frappante, avec la dureté des chrétiens d’Asie pour leurs frères. Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jérusalem , Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du siège à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les inainsdeses soldats; son frère , Malek-Adhel , eu délivra pour sa part deux mille 4.
La France avait , presque seule , accompli la première croisade. L’Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n’emmena que des chevaliers et des soldats , point d’hommes inutiles , comme dans les premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l’empereur Frédéric Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire et religieuse, compromise par scs guerres d'Italie. Les difficultés auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII , dans l’Asie Mineure, Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs, et des embûches du sultan d'iconium , sur lequel il
1 Boha-Eddin (Bibl. des Crois., III, 362, sqq.) le peint comme livré aux pratiques les plus minutieuses. — Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui permet-
tait, et faisait lire le Coran à tous ses serviteurs. Ayant ; vu ou jour un petit enfant qui le lisait k son père, il en fut touché jusqu’aux larmes,
3 La générosité de Saladiu , A l'égard des chrétiens,
est célébrée avec plus d'éclat par les historiens latins,
et principalement par le continuateur de G. de Tyr,
que par les historiens arabes : ou trouve même dans
ceux-ci quelques passages, obscurs , k la vérité, mais ' qui indiquent que les musulmans avaient vu avec peine ' les sentiments généreux du sultan, lichaud, Hist. des Croisades, II, 346.
8 Avec Losignan furent faits prisonniers le prince d'Antioche, le marquis de IWontferrat, le comte d’Ê- !
remporta une mémorable victoire5 * *; mais ce fut pour périr sans gloire dans les eaux d'une petite méchante rivière d'Asie. Son fils , Frédéric de Souabe, lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter les médecins qui lui prescrivaient l’incontinence, et se laissa mourir, emportant la gloire de la virginité *, comme Godefroy de Bouillon.
Cependant, les rois de France et d’Angleterre suivaient ensemble la route de mer, avec des vues bien différentes. Dès la Sicile, les deux amis étaient brouillés. C’était, nous l’avons vu par l'exemple de Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles , c’était la tentation des Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la croisade. A la première , ils voulaient s’arrêter à Constantinople, puis à Antioche. Le Gascon-Normand, Richard, eut de même envie de faire halte dans cette belle Sicile. Tancrèdc, qui s’en était fait roi, n’avait pour lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était sœur du roi d'Angleterre. Richard n’eût pas mieux demandé que de venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte , il avait planté son drapeau sur Messine 1 * . Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le força d’ôter son drapeau. La jalousie en était venue au point, qu'à entendre les Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l’aider à exterminer les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt mille onces d'or, que Tancrcde lui offrit comme douaire de sa sœur; il devait lui en donner encore vingt mille pour dot d'une de scs filles qui épouserait le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout seul celle somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de Richard , qui avait
dette , le connétable du royaume , let grands maître» du temple et de Jérusalem, et presque toute la noblesse de la terre sainte. Jac. de Vitriaco, c. 64. Histor. Hieros., p. 1 153. Bern. Thetaurarii, c. 155,156.
4 Nichaud, Hitt . des Croisades, II, 346, 350.
5 Hist. Ilierosolym., ap. Bongars, p. 1161. L’historien prétend que les Turcs étaient plus de trois cent mille.
6 Godnfr. nionarh. , ap. Raumer, Gesch. der Hohenst. Cûm k physicis esset «uggestum posse curari eura si rebus venereis uti vellet , respondit : malle se mon , qukm in peregrinatione divink eorpns suum per libidinem maculare.
» Roger de Hoved., p. 674. Et signa régis Angli* in muuitionibus per circuit um posuerunt... f^oy. Thierry, Conq dr l'Ànglet. , IV, 37.
iM
promis d'épouser sa sœur, el qui avail amené en i Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. 1 2 3 Il savail fort bien que cette sœur avail etc séduite par le vieux Henri II; Richard demanda de prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit sans scrupule l'argent et la huntc '.
Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. I.c petit roi grec de Plie , ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard , où se trouvaient sa mère el sa sœur, et qui avait clé jeté à la côlc , Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit nie sans difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent1. Philippe-Auguste l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l’arrivée de son frère d’armes.
L'n auteur estime à six ccnl mille le nombre de ceux des chrétiens qui vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d’Acrc s. Ccnl vingt mille y périrent 4 ; et ce n’était pas , comme à la première croisade , une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange de toute race, de toule condition , tourbe aveugle, qui s'en allaient à l’aventure où les menait la fureur divine, l'œstre de la croisade. Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la (leur de l'Europe. Toute l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une Hotte sicilienne était venue d’abord, puis les Belges, Frisons el Danois; puis, sous le conile de Champagne. une armée de Français, Anglais et Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc deSouabe, après la mort de Frédéric Barheroussc. Alors arrivèrent avec les (luttes de Gènes, de Pisc, de Marseille, les Français de Philippe- Auguste , et les Anglais, Normands, Bretons. Aquitains de Richard I Cœur-de-Lion. Blême avant l’arrivée des deux rois, l’année était déjà si formidable, qu’un chevalier s’écriait : Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire 5 *!
D’autre part, Saladin avail écrit au calife de Bagdad et à tous les princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de l’Europe cl de l’Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville d’Acrc. Des esprits aussi ardents que Ri-
1 Roger de Itovcdeii , p. G88 : Sub hâc cunveiitionc «ledit ci licentiam «Juceudi uxnrem quamcum«juc > elle!.
2 Bened. Petrob.,p. 517. Joli. Bromtou, p. 1197.
3 Boha-Eddin ( Bibliot. des Croisades, IV, 359).
* Le catalogue des morts coutient les noms de six
archevêques, doute évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents barons, lloveden, p. 590. Galtcr. de Vinis.,
ap. Linganl, II, 517. — Suivant Aboulfarage , il périt ccnl quatre-vingt mille musulmans ( Bibliothèque «les
Croisades, IV, p. 359).
3 Galler. de Vinis., ap. Michaud. II, 599.
rhard et Saladin devaient nourrir d’autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute l’Europe jusqu’au cœur du pays des Francs *. Ce projet téméraire eût pourtant effraye l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l’Allemagne, au moment même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière «le l'Espagne et des Pyrénées.
Los efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce qu’on savail d’art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et la féodale, l'européenne et l’asiatique, les tours mobiles, le feu grégeois , toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les historiens arabes . avaient apporté des laves de l’Etna et les lançaient dans les villes, comme le * foudre» (lardées contre les anges rebelles. Mais la plus terrible machine de guerre , c’était le roi Richard lui -même. Ce mauvais fils de Henri U, le fils de la colère, dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse, s’acquit parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté. Lorsque la garnison d’Acrc eut été forcée de capituler, Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'cpargnail ni l'ennemi, ni les siens, ni lui -même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout hérissé de flèches , semblable à une pelote couverte d’aiguilles7. Longtemps encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard ; el quand le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait : Crois -tu donc avoir vu Richard d’Angleterre 8?
Celte valeur et tous ces efforts produisirent peu «le résultat. Toutes les nations de l’Europe étaient, nous l’avons dit, représentées au siège d’Acrc, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme pour son compte , et lâchait de nuire aux autres, bien loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de guerre el de commerce , se regardaient d’un œil hostile.
6 Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait «le la bouche même «le Saladin. Voy. les Extraits de M. Rcinau«l ( Bibliot. «les Crois., III, 374 ),
7 Gaut. de Viuitauf, ap. Uichaud, II, 509.
* Joinville (édit, 1701 , fol®) , p. 110 : - Le roy Richart (ist tant d'armes outremer à celle Toys que il y lu, que quant les cbevaus aus Sarrasins avoirnt pouour d'aucun hisson , leur mestre leur disoient : Guides tu, fesoient ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart «l’Angleterre ? Et quand les enfana aus Sarratinrs bréoient , elles leur disoient : Tai - toy, lai - loy, ou je irai qnerre le roy Richart «jui le tuera. «