LIVRE IV. — 1200. INNOCENT III, ETC
Les templiers et les hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Oui de Lusignan , soutenu par Philippe- Auguste, Conrad de Tyr et Montferrât, appuyé par Richard. La jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de sou rival. Étant tombé malade, il l'accusait de l'avoir empoisonne. Il réclamait moitié de Plie de Chypre cl de l'argent de Tancrcdc. Enfin il quitta la croisade cl s'embarqua presque seul, laissant là les Français houleux de son départ *. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux : il choquait tout le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arbore leurs drapeaux sur une partie des murs , il les Ht jeter dans le fossé *. Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où il approchait de la ville, le duc de bourgogne l'abandonna avec ce qui restait de Français. Dès lors tout était perdu ; un chevalier lui montrant de loin la ville sainte, il se mil à pleurer, cl ramena sa cotte d’armes dcvantscs yeux, en disant: «Seigneur, ne permettez pas que Je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer8.»
Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe s'ctaicnl approchées cl s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c’est vers d'autres contrées , vers l'Égypte , vers Constantinople , partout ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens. L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué ; les miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade , disparaissent à la troisième. C’est une grande expédition militaire , une lutte de
1 Devant Ptolémaïs , plusieurs barons français passèrent sous les drapeaux d'Angleterre : la Chronique «le Saint- Denis n'appelle plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de Richard, mais de Trichant.
* In cloacum dejicere... Scr. fr., X VIII, 27.
* Joinville (édit. 1761), p. 110: • Tandis qu’ils eatoycut en ces paroles, un sien chevalier lui escria : Sire, Sire , venez juesques ci , et je vous «nous terrai Jérusalem. • Et quant il oy ce, il gela sa cote h armer devant ses yex tout en plorant, et dit à Rostre-Seigneur : * Biau • Sire Diex, je te pri que tu ne scuflrcs que je voie la •• sainte cité, puisque je ne la puis délivrer des mains » de tes ennemis. •
4 Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1101. Michaud, 11,451.
8 Michaud, II, 450. Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin, et les émirs à celle de Richard. Ibid., 522.
6 Saladin emoya aux rois chrétiens, à leur arrivée,
races autant que de religion ; ce long siège est pour le moyen âge comme un siège de Troie. La plaine d’Acre est devenue à la longue une patrie commune pour les deux partis. On s’est mesuré , on s’est vu tous les jours, un s’est connu, les haines se sont effacées. Le camp des chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des deux religions 1 * * 4 *. Ils sc voient volontiers, ils dansent ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des instruments arabes fc. Les mineurs des deux partis , qui se rencontrent dans leur travail souterrain, conviennent de ne |sas se nuire. Rien plus, chaque parti eu vient à se haïr lui-méme plus que l'ennemi. Richard est moins ennemi de Saladin que de Philippe- Auguste, et Saladin déteste les Assassins et les Alidcs plus que les chrétiens 6.
Pendant tout ce grand mouvement du inonde, le roi de France faisait ses affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profil; il semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d’épée, s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne point nuire à son rival , ne perd point de temps ; il passe à Rome pour demander au pape d’étre délié de sou serment7. Il entre en France à temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il oblige sa fille cl son gendre, le comte de Hainaut, d’en laisser une partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-méme l'Artois et Saint-Omer, eu mémoire de sa femme Isabelle de Flandre8. Cependant, il excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à sc saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du lion.
des prunes de Damas et d’autres fruits; ils lui cnvoyèrent des bijoux. Michaud, II, 436 (d’après Drompton ). Philippe et Richard s'accusèrent l’un l'autre de correspondance avec les musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants «l’argent. Bibl. des Crois., II, 665. — Richard fit proposer en mariage à Malek- Adhcl , sa soeur, veuve de Guillaume de Sicile; sous les auspiers de Saladin et de Richard, les deux epoux «levaient régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens, et gouverner le royaume de Jérusalem. Salatlin parut accepter celte proposition sans répugnance ; les imaus et les docteurs «le la loi eu furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et Richard de l'excommunication. Michaud, II, 477. Sala<!in voulut connaître les statuts «le la chevalerie, et Malek-Adhcl envoya sou fils à Richard, pour que le jeune musulman fut fait chevalier «lans l’assemblée des barons chrétiens. Id., p. 522.
7 Bcned. Petroburg., p. 541. Le pape refusa.
8 Id., p. 512. Oudcghcrst, c. 88.
^ui sait s’il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. 11 fut pris en effet , pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans les fossés de Saint-Jcan-d'Acre, le surprit passant incognito sur scs terres , et le livra à l’empereur Henri VI *. C'était le droit du moyen âge. L’étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son consentement, lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta pas du privilège de la croisade. Il avait détruit les Normands de Sicile, il trouva bon d'humilier ceux d'Angleterre. D’ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui offraient autant d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon1 * 3. Il l’eût gardé sans doute, mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs allemands eux-mémes, lui tirent honte de retenir prisonnier le héros de la croisade3. Il ne le lâcha toutefois qu’après avoir exigé de lui une énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il fallut qu'ôtant son chapeau de sa télé 4 , Richard lui fit hommage , dans une diète de l’Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire du royaume d’Arles. I.c héros revint chez lui (1104), après une captivité de treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui suffit de paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses dernières années s’écoulèrent sans gloire dans une alternative de trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois, étaient pour lui contre Philippe. Il périt au siège de Chaluz , dont il voulait forcer le seigneur à lui livrer un trésor (1199)*. Jean lui succéda, quoiqu’il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur , son neveu , duc de Bretagne.
Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands vassaux étaient jaloux de son agrandissement; ctils’élait imprudemment brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison. Philippe, qui avait épousé une princesse
1 Comme Richard venait d’arriver â Vienne, après
trois jours de marche, épuise de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le saxon, alla changer des brsans d'or et acheter des provisions au toarché. 11 lit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de cour, et affectant de belles manières ; on aperçut h sa ceinture des gants richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l’époque} cela le reudil suspect, le bruit du débarquement de Richard s'élail répandu en Autriche : on l’arrêta, et la torture lui tit tout avouer. Radulph. de Coggeshalc , ap, Scr. fr. , XVIII , 72. Voy. Thierry , Conq. de 1* Angle t., IV, 70. |
3 Scr. rcr.fr., XVI II, 38.
3 Pétri Blcscnsis ad papam. epist., ad Gieseler, II, -°*r partie, p. 01 ; Rcgem... iu sanctâ peregrinatione ,
danoise dans l’unique espoir d'obtenir contre Richard une diversion des Danois , prit en dégoût la jeune barbare dès le jour des noces*; n’ayant plus besoin du secours de son père, il la répudia pour épouser AgnèsdeMéraniede la maison de Franche- Comté. Ce malheureux divorce , qui le brouilla pour plusieurs années avec l’Église, le condamna à l’inaction , et le rendit spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent alors, de la mort de Richard , et de la quatrième croisade.
Les Occidentaux avaient peu d’espoir de réussir dans une entreprise où avait échoué leur héros, Richard Cœur-de-Lion. Cependant, l’impulsion donnée depuis un siècle continuait de soi-méme. Les politiques essayèrent de la mettre à profil. L’empereur Henri VI prêcha lui-même l’assemblée de Worms, déclarant qu’il voulait expier la captivité de Richard. L’enthousiasme fut au comble ; tous les princes allemands prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople, d’autres sc laissèrent aller à suivre l’Empereur , qui leur persuadait que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en lira un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était d’accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit mattre qu’en faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même l’empoisonna , vengeant sa patrie sur son époux. Henri , nourri par les juristes de Bologne dans l’idée du droit illimité des Césars, comptait sc faire de la Sicile un point de départ pour envahir l’empire grec, comme avait fait Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du patriarche de Constantinople.
Cette conquête de l’empire grec, qu’il oc put accomplir, fut la suite, l’effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin, l'avénement d'un jeune pape, plein d'ardeur et de génie (Inno-
in protcctioncDci endi, captura, et vinculiscarccralibu» coarctalum tenet...
4 Rog. de Hovcd., p. 724 : Deposuit se de regno Anglix, et tradidit illad imperatori sicut uuiversorum domino, cl investivit cum iudè per ptlenn suum.
3 mvn LIMOCIÆ
OCCIDIT LRORRH ANGLIÆ.
Une religieuse de Kentcrbury fit à Richard cette épitaphe :
« L’avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône d'Angleterre ; une arbalète les a détrônés. • Rog. de Boveden.
6 Rigord. , ap. Scr. fr., XVI! , 38. Gesta luiioc. lit , «p. Scr, fr., XIX, 343.