LIVRE IV. - 1200-1222. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC
pereurs; quand ils en vinrent au tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise que le législateur était encore tout entier dans son tombeau.
A qui devait revenir l’honneur de s’asseoir dans le trône de Justinien, et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo. Mais les Vénitiens eux -mêmes s’y opposèrent*; il ne leur convenait pas de donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de restaurer l'Empire , elle les louchait peu; ce qu’ils voulaient, ces marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de comptoirs , qui leur assurât toute la roule de l’Orient. Ils prirent pour eux les rivages et les Iles; de plus, trois des huit quartiers de Constantinople, avec le titre bizarre de seigneurs d’un quart et demi de l’empire grec *.
L'Empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre, descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de l'Empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en flefs.
Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape. Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C’était un grand coup porté à l’infaillibilité pontificale , que Dieu eût justifié par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L’union des deux Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été consommé par des hommes frappés de l’interdit. Il ne restait au pape qu’à réformer sa sentence et pardonner à ces conquérants qui voulaient bien demander pardon. La tristesse d'innocent III est visible dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de l'Évangile, qui s’effraye de la pèche miraculeuse; puis il prétend audacieusement qu’il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a , lui aussi , tendu le filet : «Hoc unum audactcr afiirmo, quia laxavi relia in capturant s. » Mais il était au-dessus de sa toutepuissance de persuader une telle chose, défaire que ce qu’il avait dit n’eùt pas été dit, qu’il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne l’étendait dans l’Orient.
Les résultats de ce mémorable événement ne fu-
dea écritoires pour nous rallier, corne si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que du bceuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, dra fèves, et une sauce très-forte.»
1 Ramnusius, 1. III , c. 36; ap. Sismondi, Rép. ital., Il, 406.
rent pas aussi grands qu’on eût pu le penser. L’empire latin de Constantinople dura moins encore que le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira d’immenses avantages matériels. La France n’y gagna qu’en influence; ses mœurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, sc répandirent dans l’Orient. Beaudoin et Boniface, l’empereur et le roi de Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le duché de Nicée; le comte de Saint-Paul , celui de Demotica , prés d’Andrinople. Notre historien, Geoffroy de Vilie-Hardouin réunit les offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1500, le Catalan Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le duché d'Athènes , « on parlait français aussi bien qu’à Paris 4. »