‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 183 sur 398 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

RÜ1RI DK JEAR. — DÉFAITE DK L’EHfKREIIR. — Cl'KRRE

DES ALBIGKOIS. — GRAS OECE DD ROI DR VRARCK. IS04-

Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde. L’Allemagne , la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat ; elle est déchirée entre deux empereurs , qui prennent le pape pour arbitre. Philippe-Auguste vient de sc soumettre à scs ordres, et de reprendre une épouse qu’il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France, sur les deux mers, semble prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de I’Occan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon et d’Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l’hcrésie, Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens s’est assemblé.

Le premier frappé, fut le roi d’Angleterre, duc

3 Sanuto, ap. Gibbon, XII, 01.

3 Innoc. III , epist., t. II , I. VII , p. 010-6W. - Il écrivit au clergé et à l'université de France , qu’on envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants de Constantinople. Epist., I. VIII, p. 712,

* E parlavcn auxi bell franccs , com dins en Paris. Raym. Montaner., ap. Ducange, Præf. ad glossar.

de Guictine, voisin, et aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils Le pape et le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne s’appuyait, nous l’avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons , ni dans les Normands. L’entretien de ces troupes supposait des ressources et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois n’y suppléaient que par les exactions d’une fiscalité violente, qui augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse, et les obligeaient d’autant plus à s’entourer de ces troupes qui ruinaient et soulevaient le peuple.” Dilemme terrible, dans la solution duquel ils devaient succomber. Renoncer à l’emploi des mercenaires, c’était se mettre entre les mains de l’arislocralie normande; continuer à s’en servir, c’était marcher dans une route de perdition certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui divisaient Plie; Normands et Saxons devaient finir par s’entendre pour l’abaissement I de la royauté ; la perte des provinces françaises de I vait être le premier résultat de cette révolution.

Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina l’Angleterre dès son départ pour In croisade. « Je vendrais Londres, disait-il, si je pouvais trouver un acheteur*. » « D’une mer à l’autre, dit un contemporain, l’Angleterre sc trouva pauvre a. » Il fallut pourtant trouver de l’argent pour payer l’énorme rançon exigée par l’empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut guerroyer le roi de France. Tout ce qu’il avait vendu à son départ, il le reprit sans rembourser les acheteurs4. Après avoir ruiné le présent, il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui voulût rien prêter ou acheter au roi d’Angleterre. Son successeur, bon ou mauvais , habile ou inhabile , sc trouvait d’avance condamné à une pauvreté irrémédiable , à une incurable impuissance.

Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles ressources. La désharmonie de l’empire anglais n’avait jamais été plus loin. Cet empire sc composait de populations qui toutes s'étaient fait la guerre avant d’élrc réunies

• Chron. Languedoc., ap. Scr. fr., XIX, 150. Loqual lo Rcy d’Anglatcrra aria norrîL un temps et de an joytieasa.

* Guill. Neubrig., p. 500. Londonias quoque renderem si cmplorem idoucum invcnircm.

5 Rog.de Hov., p. 544. Tola Auglia , à mari usque nd marc, rcdacta est ad inopiam.

sous un mémo joug. La Normandie ennemie de l’Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et l’Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant sc trouvaient ensemble, bon gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d’Angleterre avait toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales Le Normand Guillaume cl scs deux premiers successeurs purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins scs compatriotes; Richard Cœur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains, compatriotes de sa mère Eléonore de Guienne. Il releva la gloire des Méridionaux qui le regardaient comme un des leurs ; il faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui : sou principal lieutenant était le Ilasque Marcadcr. Mais peu à peu ces diverses populations s’éloignèrent des rois d’Angleterre; elles s’apercevaient qu’eti réalité , Normand , Angevin , ou Poitevin , ce roi . séparé d’elles par tant d’intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de l’Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l’argent d’un pays tant de fois ruiné. Oue restait-il après l’avide et prodigue Richard? Jean essaya d’arracher de l’argent aux barons , et ils lui firent signer la grande Charte; il sc rejeta sur l’Église, elle le déposa. Le pape cl son protégé, ic roi de France, profilèrent de sa ruine. Le roi d’Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n’eut qu’à ramasser.

Ce déchirement infaillible et nécessaire de l’empire anglais se trouva provoqué d’abord par la rivalité de Jean et d’Arthur son neveu. Celui-ci, fils de l’héritière de Bretagne et d’un frère de Jean . avait été, dès sa naissance. accepté par les Bretons, comme un libérateur et un vengeur. Ils l'avaient , malgré Henri II, baptisé du nom national d’Arthur6. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Eléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l’unité de l’empire anglais que l'élévation d’Arthur aurait divisé G. Arthur en effet fai—

4 Scr. rer. fr., XVIII , 43. Thierry, Conq. de PAngk terre, IV, 103.

* Chron. Walllcri Hemengf. , p. 507. Thierry, IV ,

c Au fait, l’Aquitaine était sou héritage, et elle avait transféré ses droits à Jean. Rytncr, 1, 1 10-1 12. Linganl, 111,3.

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