LU RE IV. - 1500-122*. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE. ETC
sait I kj n marché de celte unité : il offrait au roi de France de lui céder la Normandie, pourvu qu’il eût la Bretagne, le Maine, la Touraine, l’Anjou, le Poitou et l'Aquitaine Jean eût été réduit à l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans les meilleures places d'Arthur, et, n’espérant pas s’y maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de nouveau vers son oncle ; puis revint au |>arli de la France, envahit le Poitou, et assiégea sa grand'mère Eléonore dans Mircbcau K Ce n'était pas chose nouvelle dans cette race de voir les (ils armés contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défît Arthur, et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prétend que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces cl de l'obstination du jeune Breton; * Arthur disparut, dit-il , et Dieu veuille qu'il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée 9 ! » Mais Arthur avait excité trop d'espérances pour que l'imagination des peuples se soit résignée à celle incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta hicnlèl qu’il l'avait lue desa propre main *. Le chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur dans un I ki Ica u, qu'il lui donna lui -même deux coups de l>oignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de Rouen 9. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène ; iis In plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un précipice tout le long de l'Océan *. Ainsi allait la tradition grandissant de détail cl «l'intérêt dramatique. Enfin dans la pièce de Shakspcarc, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.
Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les infidèles, avec le Vieux de la Montagne ; il avait pris des gardes pour se préserver de ses émissaires 1 2 * 4 * * 7 8. Il exploita contre Jean le bruit de la mort d’Arthur.
1 Uovedcu, p. 508. M. Paris, p. IGG.
2 Rail. Coggeshalc, p. 05.
9 M. Paris, p. 174. Subild evanuit , modo l’erè omnibus ignorai», ulinam non ut fuma referl invida.
4 Anu. de Margan, ap. Scr. fr., XIX, 247.... PropriA
mauu iuterfecit, et grandi lapide ad coilum ejusalli-
galo, prnjccit in Sequanam.
» Will. Brito, VI, p. 107.
8 Dumoulin, tlisl. de Normandie, p. 514. Thierry, IV. 151.
Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne. Déjà il l'yavaitappclc pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il lui fut refusé. Condamné sans être entendu , il leva une armée en Angleterre cl en Irlande, employant les dernières violences pour forcer les barons de le suivre, jusqu’à saisir les biens de ceux qui refusaicut, à d’autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui firent déclarer par l’arohcvêquc Hubert qu’ils étaient décidés à ne point s’embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart , quoique Normands d’origine, étaient devenus étrangers à la Normandie. Ils ne se souciaient pas de se battre pour forlitier leur roi contre eux, et le mettre à même de réduire scs sujets insulaires avec ceux du continent.
Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la paix et violé scs serments. Innocent se porta pour juge, non du fief, mai» du ftcchè H. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s’empara de fa Normandie ( 1204). Jean lui-même avait déclaré aux Normands qu’ils n’av, lient aucun secours à attendre. Il sciait plongé en désespéré dans les plaisirs. Lesenvoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, cl avant de répondre, il voulut achever la partie. « Il dînait tous les jours splendidemcntnvcc sa belle reine, et prolongeait le sommeil du matin jusqu'à l'heure du repas9. » Cependant, s’il n’agissait point lui-même, il négociait avec les ennemis de l’Église cl du roi de France. Ilpayaitdessubsidesàl’cmpcrcurOliionlV, son neveu ; il s'entendait d'une part avec les Flamands, de l’autre avec les seigneurs du midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu, (Ils du comte de Toulouse.
Ce comte, le roi d'Aragon cl le roi d’Angleterre , suzerains de tout le Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l’Église ; ils gardaient à peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était im-
7 Nais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire l’accusation, d’une fausse lettre du Vieux de la Montagne, que Richard fît circuler.
8 Innocent III epist., ap. Lingard, III, 18.
8 Math. Paris, ap. Scr. rer. fr., XVII : Cùm reginü cpulabatur quotidiè splendide, somnosque matutinalea usque ad prandendi Itorara protraxit. Thierry, IV, 154. — Id. (ed. 1G44), p. 148 : Otnnimodis cum reginA suA vivckat délie iis.
inense de ce côte pour l'autorité ecclésiastique. Ce n’étaient pointdes sectaires isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en public '. Ceux qui sc résignaient a porter la robe cléricale, c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient prendre, pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un missionnaire catholique sc hasardait à prêcher, il s’élevait des cris de dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient hué saint Bernard
Telle était la situation misérable et précaire de l'Église catholique en Languedoc. On suppose toujours qu’au moyen Age les hérétiques seuls furent persécutés , c'est une erreur. Des deux côtés on croyait que la violence était légitime pour amener le prochain à la vraie foi ; on persécutait dès qu’on était fort; témoin Jérôme de Prague, Calvin, les Gomarisles de Hollande et tant d'autres. Les tnar-
1 Guillem. de Podio Laur., in prologo, ap. Scr. fr., XIX, 104 : Sicut dicitur mallem ette Jutlœut , sic dicebatur mallem este Capellanut quant koe tel iUud faeere. CIcrici quoque si prodirent in publicum, coronas, médias prnpè frontem pi lis oecipitis occultabant.
* « Le saint abbé de Claîrvaux , embrasé du gèle de la foi, visita celte terre affligée d’une incurable hérésie, et crut devoir se rendre tout d'abord à Vertfeuil, où fleurissait alors une multitude de chevaliers et de peuple, pensant que s'il pouvait y détruire l’hérésie, il en triompherait facilement partout ailleurs. Lorsqu’il eut commencé A parler dans l'église contre les plus considérables du lieu , iis sortirent ; le peuple les suivit, et le saint homme, les suivant à son tour, sc mit à prêcher sur la place la parole de Dieu. Ils allèrent se cacher de tous côtés dans les maisons , et pour lui il n'en prêchait pas moius la populace qui l'environnait. Mais les autres se mirent A faire grand bruit et A frapper sur les portes, empêchant ainsi le peuple d'entendre sa voix, et arrêtant au passage la parole divine ; alors secouant contre eux In poussière de ses pieds , pour leur faire entendre qu'ils n'étaient que poussière, il partit, et reportant ses regards vers la ville, il la maudit, en disant : Vertfeuil, que Dieu te dessèche! — Il annonçait cela sur de manifestes indices, car en ce temps (ainsi que le rapporte un vieux récit), il y avait dana ce château cent chevaliers à demeure, ayant armes, bannières et chevaux , et s'entretenant A leurs propres frais , non aux frais d'autrui; lesquels , dès ca moment furent affaiblis chaque année par la misère comme par les gens de guerre, si bien que la grêle fréquente , la atérilité , la guerre ou la sédition ne leur laissèrent plus un moment de repos. Moi-même, en mon enfance, j'ai ru le noble homme Isarn Nrbolat, anciennement principal seigneur de Vertfeuil, et qu'on disait
tyrs du moyen Age ont rarement la douceur de ceux des premiers siècles , qui ne savaient que mourir. Les Albigeois de Languedoc , les illuminés de Flandre , les protestants de la Rochelle et des Cévennes, n'on montré nulle part cette mansuétude; leurs réformes , plus ou moins empreinte du caractère guerrier de ce temps, ont vaincu ou succombé , persécuté ou souffert , mais combattu sans ménagement.
La lutte était imminente en 1200. L'Église hérétique était organisée; elle avait sa hiérarchie, scs prêtres, scs évêques, son pape; leur concile général s’était tenu à Toulouse ; cette ville eût été sans doute leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'Église nouvelle envoyait partout d'ardents missionnaires : l’innovation éclatait dans les pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de Rome, à Vilerbc *. Mais d’autre part l'étrangeté orientale du manichéisme avait révolté bien des esprits. Reconnaître deux principes, celui du bien et celui du
bien centenaire , vivre pauvrement A Toulouse , et se contenter d'uu seul roussin. Ainsi combien le jugement de Dieu punit sévèrement plusieurs seigneurs du même château qui faillirent A sa cause; c’est ce que montre l'évidence même des choses , puisque tout ce qu'avait maudit le saint homme ne put respirer un instant, jusqu'à ce que le comte de Moutfort ayant donné Vertfeuil au vénérable père Foulques, évêque de Toulouse, cette vengeance commença peu A peu A s'apaiser après l'expulsion des seigneurs. • Guill. de Pod. Laur., c. 1. — Même chose arriva A l’évêque de Carcassonne, « Un jour qu'il prêchait dans sa ville, et que, selon sa coutume, il reprochait aux habitants leur hérésie, ils ne voulurent pas l’écouter : « Vous ne voulez pas m'ccouter, leur dit-il; croyez-moi, je pousserai contre vous un •i grand mugissement , que des extrémités du monde viendront des gens qui détruiront cette ville. Et tenez pour certain que, vos murs lussent -ils de fer, et de hauteur prodigieuse , vous ne pourrez vous défendre de la juste vengeance que tirera le souverain juge de votre incrédulité et de votre malice. « Aussi, pour ces mêmes paroles et autres semblables que le saint homme faisait tonner A leurs oreilles , ceux de Carcassonne te chassèrent un jour de leur ville, défendant expressément par la voix dn héraut , et sous peine d'une vengeance sévère, que nul, pour acheter ou vendre, osit communiquer avec lui ou quelqu'un des siens.» Pet rus Vall. Sam., c. 16. — Folquet avait reçu à Toulouse un accueil semblable , lorsqu'il avait pris possession de l'évêché. • Il n'y put jamais toucher que quatre-vingtseize sous toulousains ; et il n'osait envoyer sans escorte A l'abreuvoir quatre mulets qu'il avait amenés; on les faisait boire A un puits creusé dans sa maison.» Guill. de Pod. Laur., c. 7.
3 Gesla Innocentii III, p. 70.
UYIIE l\. — 1200-1222. GRANDEUR DU ROI DK FRANCE, ETC.
mal, c'était, ce semble, admettre deux Tout-Puissants, faire remonter Satan dans le ciel cl l'introniser à côté de Dieu. Ces blasphèmes faisaient horreur. D’autre part les populations du Nord voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les routiers , pour la plupart au service d'Angleterre, réaliser tout ce qu’on racontait de l’impiété du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie de l’Aquitaine ; le Basque Marcader était l'un des principaux lieutenants de Richard Ctcur-de-Lion. Les montagnards du Midi, qui aujourd’hui descendent en France ou en Espagne pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient autant au moyen âge. mais alors la seule industrie était la guerre. Ils maltraitaient les prêtres tout comme les paysans , babillaient leurs femmes des vêlements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par dérision. C’était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les jambes *, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers étaient chers aux princes , précisément à cause de leur impiété, qui les rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. La guerre était effroyable, faite ainsi par des hommes sans foi et sans patrie, contre lesquels l’Égliscclle-méinc n'était plus un asile, impies comme nos modernes et farouches comme les barbares. C’était surtout dans l’intervalle des guerres , lorsqu’ils étaient sans solde et sans chef, qu’ils pesaient cruellement sur le pays, volant, rançonnant, égorgtant au hasard. Leur histoire n'a guère été écrite: mais à en juger par quelques faits, on pourrait y suppléer par celle des Mercenaires de l'antiquité, dont nous connaissons l’exécrable guerre contre Carthage *. Sur la frontière du Midi et du Nord,
1 Pet rus Vall. Sam., c. 46 : • lia en faisaient des pilons pour piler le poivre et les herbes qu'ils mettaient dans leurs sauces.
* l'ojr. mon Histoire romaine.
5 Le Vëlay ne tarde pas à faire hommage à Philippe- Auguste. Vwf. D. Vaisselle, lit.
4 « Les princes et les seigneurs provençaux qui s'é-
taient rendus en grand nombre pendant l'été au château de Bcaucairc, y célébrèrent diverses fêtes. Le roi j d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier la réconciliation de Raymond duc de Narbonne, avec Alphonse, roi d'Aragon ; mais les deux rois ne s’y trouvèrent pas , pour certaines raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit de rien. Le comte de Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, clic- j valier, qui , étant fort libéral , les distribua aussitôt à environ dix mille chevaliers qui assistèrent à ccttc cour. Bertrand Raimbaud ht labourer tous les environs du château , et y ht semer jusquet h trente mille sols en drniers. On rapporte que Gnillaume Gros de Martel,
| dans la Marche, l'Auvergne, le Limousin, leurs ravages furent horribles. Le peuple finit par s’armer contre eux. Un charpentier, inspiré de la Vierge Marie , forma l'association des capuchons pour l'extermination de ces bandes. Philippe -Auguste encouragea le peuple, fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix mille *.
Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent l’Orient et l'Occident, eurent aussi pour effet de révéler à l’Europe du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l’autre sous l’aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse opulence 1 * * 4, élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasincs. Les aliments mêmes étaient un sujet d’éloignement entre les deux races ; les mangeurs d’ail, d'huile et de figues, rappelaient aux croisés l’impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une autre Judée.
L’Église du treizième siècle sc fit une arme de ces antipathies de races pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les bénédictins de Clteaux.
Plusieurs reformes avaient eu lieu déjà dans l’institut de saint Benoit ; mais ccl ordre était tout un peuple ; au onxième siècle, sc forma un ordre dans l’ordre , une première congrégation, la congrégation bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense : il en sortit Grégoire VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d’une réforme5. Il s’en fit une en 1098 , à l’époque même de la première croisade. Ctteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours
qui avait trois cents chevalier* à sa suite, fit apprêter tous les mets Hans sa cuisine, avec de* flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne estimée quarante mille sol* : on avait résolu d’y établir pour roi de tous les bateleur* un nommé Guillaume Mite, s'il lie se fût absenté. Raymond de Venous fit brûler, par ostentation , trente de set chevaux devant toute l'assemblée. » Hist. du Languedoc, t. III , p. 37. ( D’après Gaufrid. Vos., p. 321.) — Le Midi délirait à la veille de sa ruine, comme Pompeii, la veille du jour où le Vésuve l'engloutit.
5 Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint- Thierry, saint Bernard, tout en su justifiant du reproche qu'on lui avait fait , d’être le détracteur de Cluny , censure pourtant vivement les mœurs de cet ordre ( édit. Mabillon, t. IV, p. 53, sqq. ), c. 10 : Meutior, si non vidi abbatem sexaginta eqooset eo ampli iis in suo ducere comitatu , c. 11. Omilto oratoriorum iramrnsas allitudincs. .. etc.
dans la riche cl vineuse Bourgogne « le pays (les grands prédicateurs, de Bossuet et de saint Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc 1 * * , déclarèrent qu’ils s’occuperaient uniquement de leur salut, et seraient soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à s'affranchir *. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s’accrurent. Ils eurent jusqu'à dix -huit cents maisons d’hommes cl quatorze cents de femmes. L’ahhé de Cilcaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient déjà si riches, vingt ans après leur institution , que l’austérité de Bernard s’en effraya ; il s'enfuit en Champagne pour fonder Clairvaux. Les moines de Cltcaux étaient alors les seuls moines pour le peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade. Saint Bernard fut l’apAlrc de la seconde , et le législateur des templiers. Les ordres militaires d’Espagne et de Portugal, Saint- Jacques, Alcantara. Catatrava cl Avis, relevaient de Cltcaux, cl lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur influence spirituelle sur l’Espagne , tandis que les princes des deux Bourgognes lui donnaient des rois.
Toute cette grandeur perdit Cilcaux. Elle se trouva, pour la discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de lionne heure affecté la douceur et l’indulgence. Pierre le Vénérable y avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cltcaux corrompue conserva , dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive. Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de prêcher la foi en négligeant les œuvres. Plus même l’indignité des prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles,
1 CcuxdcCluny répondaient aux attaques cleCtleaux.
• 0,0, Pharisteorutn novutn genus!... vos sancti , vos singularet... undè et habitum insoliti coloris pnetendilîs, et ad distinctionem cunctorum lotiua ferù murnli monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis. «
a S. Ber n., de consider. ad Eugen., 1. 111, c. 4 : Sub-
trahontur abbates episcopis, episcopi archiepiscopis, archiepiscopi patriarchis sire primatibus.Donane species li.rc ?...
* Jordanus, Acta S. Dominici (edit. Bollandus), p. 547 : Cûm viderct grnndem eorum qui missi fuerant, in cxperisis , cqnis et veslibus apparatum : • Non sic, ait, fratres, non sic vobis arbitrer procedendum... • Une autre fois saint Dominique rencontra un évêque
richement vêtu ; Pévéque se déchaussa pour le suivre;
mais ils avaient pris, sans le savoir, un hérétique pour
guide; il les mena K travers un bois où les épines leur
déchiraient le.cjamhes.Theod.de AppoldiA,ihid.,p.570.
plus ils s’irritaient. Ils s’en prenaient du peu d’effet de leur éloquence à ceux qui sur leurs mœurs jugeaient leur doctrine. Furieux d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n’en faisait que rire.
Un jour, que l'abbé de Cltcaux parlait avec scs moines dans un magnifique appareil pour aller en Languedoc travaillera la conversion des hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome , l'évêque d’Osma et l'un de scs chanoines , le fameux saint Dominique, n’hésitèrent point à leur dire que ce luxe et celte pompe détruisaient l’effet de leurs discours: «C’est pieds nus, dirent-ils, qu’il faut marcher contre les fils de l'orgueil ; ils veulent des exemples , vous ne les réduirez point par des paroles. » Les Cisterciens descendirent de leurs montures cl suivirent les deux Espagnols 9.
Les Espagnols , les compatriotes du Cid , curent l’honneur de celle croisade spirituelle. UnDurando d'Hucsca , qui avait été Vaudois lui-même , obtint d’innocent III la permission de former une confrérie des pauvres catholiques , où pussent entrer les pauvres de Lyon, 1rs Vaudois. La croyance différait, mais l’extérieur était le même; même costume, même vie. On espérait que, les catholiques adoptant l'habit cl les mœurs des Vaudois 4 * * * *, les Vaudois prendraient en échange les croyances des catholiques; enlln, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le zélé missionnaire imita si bien les Vaudois . qu’il eu devint suspect aux évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.
En même temps, l’évêque d’Osma cl saint Dominique furent autorisés par le pape à s’associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce terrible fondateur de l’inquisition, était un noble Castillan , singulièrement charitable cl pieux
* Innoc. III , 1. XI , cp. 100. Et paupercs rase drerevimus... Cura aulem ex magnA parte elerici simus et penè omiies litlerati, lrctioni, exhortation*!, doctrinal, et dispotaliom contra omucs errorum aeclas decrevimot desudare. — Rcligiosum et raodealum habitua) ferre decrevimus, etc. — L. XII, cp. CD. Habitua) ctiam prisliuæ superstition», scaiulalura opud catbolicos generautem, in nullo vos penitüs immutassc feslanlur. — Ep. G7. Si verè de pristinA superstitions quicquam rotincat ad cautelam, ut faciliùs caperc posait vulpeculas... tolerandus est prudenter ad tempus...
* Sa prière était si ardente qu'il eu devenait comme insensé. Une nuit, qu*il priait devant l'autel, le diable, pour le troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit dans l’église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant. Acta S. Dominici, p. 509.