‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 185 sur 398 · LIVRE IV. - 1400-1222. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - 1400-1222. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC

Personne n’eut plus que lui le don des larmes cl l’éloquence qui les fait couler Lorsqu'il étudiait à Palencia , une grande famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu’à ses livres J, pour secourir les pauvres.

L’évéque d’Osma venait de réformer son chapitre d’après la règle de saint Augustin ; Dominique y entra. Plusieurs missions l’ayantconduit en France, à la suite de l'évèque d’Osma, ils virent, avec une pitié profonde, tant d’àmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château , en Languedoc , où l’on n’avait pas communié depuis trente ans *. Les petits enfants mouraient sans baptême1 * * 4 5 *. Il faut se placer au point de vue des hommes du moyen âge, pour comprendre avec quelle douleur ils voyaient ces âmes innocentes tomber, par l’impiété de leurs parents, dans la perdition éternelle.

D’abord, l'évéque d’Osina, sachant que la pauvre noblesse confiait l'éducation de ses filles aux hérétiques , fonda un monastère près Montréal , pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce qu’il possédait ; et entendant dire à une femme que si elle quittait les Albigeois, elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu *.

Tout ce xèle était inutile. Aucunepuissanccd’éloquence ou de logique n'eùt sud! pour arrêter l’élan de la liberté de penser; d’ailleurs, l’alliance odieuse des moines de Cltcaux ôtait tout crédit aux paroles de saint Dominique. Il fut mémeobligé de conseiller

1 Lorsqu’on recueillit les témoignages pour la canonisation de saint Dominique, un moine déposa qu’il l'avait souvent vu pendant la mesâe baigné de larmes, qui lui couraient en si grande abondance sur le visage, qu'une goutte n'attendait pat l'autre. Acta S. Dominici, p. 537. — Sanè de suis oculis quasi qurmdam fontem effecerat lacrymarum , flrbalque uberrimi atque creberrimè... in abscondito Pat rem orans, deducebat, velut torrentem, lacrymaa. Ibid., p. GOO.— Cura lanti lacrymarum cffusionc loquebalur, ut ipsos (audi tores) ad compunclionis gratiam et lacrymas provocarct... Jfrc est inventus similis illi , cujus verbum sic fratres ad fletum et ad gratiam cmolliret... etc. Ibid., p. 594-

1 Jordtnus, Acta S. Dominici, p. 546 : Vendens libres , quos sibi oppido nrcessarios possidebat , dédit pauprribus.

» Petr. Vall. Sarn., c. 42.

4 Epist. S. Brrnardi, ap. Gaufrcd. Claravallens., I. lit, c. 0. — Guill. de Pod. Laur., c. 7 : ■ La nuit d'ignorance couvrait ce pays, et les bétes de la forêt do Diable s’y promenaient librement. *

5 Acta S. Domin., p. 540 : Seipsum vcnumdare de-

crevit.

— Une femme vint lui dire un jour qu’elle atait 3. MICNRIIV.

à l’un d’eux , Pierre de Castelnau , de s'éloigner quelque temps du Languedoc : les habitants l’auraient tué. Pour lui , ils ne mirent point les mains sur sa personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue, de lui craclicrau visage ; ils lui attachaient, dit un de scs biographes, de la paille derrière le dos *. L'évéque d’Osma, oubliant sa douceur, leva enfin les mains au ciel, et s’écria : « Seigneur, abaisse ta main et punis -les : le châtiment seul pourra leur ouvrir les yeux 7 . >*

On pouvait prévoir , dès l’époque de l'exaltation d’innocent III, la catastrophe du Midi. L’année même où il monta sur le trône pontifical, il avait écrit aux princes des paroles de ruines et de sang •, Le comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194 , porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence , et les rois d’Angleterre ducs de Guienne, il ne craignait plus rien et ne gardait aucun ménagement. Dans sesguerresde Languedoc et de haute Provence, il se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'Église *. Il poussa la guerre sans distinguer les (erres laïques ou ecclésiastiques, sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évéques et s’entoura d’hércliques et de juifs.

» D’abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques ; et comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières. Encore aujourd’hui , à ce que l’on assure , il mène partout

un frère captif chez les Sarrasins. Saint Dominique voulut se vendre pour le racheter.

6 Acta S. Domin., p. 570 : Sputum et latum aliaqae vilia projicientes in eum, à tcrgoctiam in derisum sibi paleas alligantes.

7 Ibid., p. 549 : Domine , mitte manutn , et corrige eos, ut eis saltem h.-ec veiatio tribuat intellectum !

* Innocent {Il écrit à Guillaume , comte de ForCâlquier, une lettre, sans salut, pour l'exhorter à se croiser : Si ad aclus tuos Dominas hacteuùs secundura meritorum tuorum exigenliam respexisset, posuisset te ut rolam et sicut stipulant ante facicm venti, quinimô mulliplicasset fulgura, ut iniquitatem tuam de suprrficie terra deleret , et justus la varet manu* sucs in sanguine peccatoris. Nos etiam et pradccestores nostri... non solüm in te (sicut feeimus) anathematis curassemus scnlentiam protnulgare, itnô etiam universos fidelium populos in tuum excidimn armassemus. Epist. Ion. III, t. I, p. 239, anno 1198.

• C’étaient pour la plupart des Aragonais. Voy. Epist. Innoc. III , I. X , ep. 09 ; et le serment prêté au pape par Raymond en 1 198: llareticos dicor semper fovissc eisque l'a visse... ruplarios sive mainadas tenui... Judais puhlica commisi officia. Voy. aussi les Mamlaln Ruymundo ante obeoiutionem , (Ibid., p. 347.)

avec lui dos hérétiques, a lin que, s’il venait à mourir, il meure entre leurs mains. — Il dit un jour aux hérétiques , je le tiens de bonne source, qu’il voulait faire élever son (ils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il s'instruisit dans leur foi , disons plutôt dans leur infidélité. Il dit encore un jour qu’il donnerait bien cent marcs d’argent pour qu’un de ses chevaliers pùl embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui avait maintes fois conseillé, et qu’il le faisait prêcher souvent. De plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions, il les recevait fort gracieusement , les faisait garder avec soin, et ne souffrait pas que personne en goûtât, si ce n’est lui et quelques-uns de scs familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine, il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur bénédiction cl leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu’elles ne venaient point, il s'écria : « On voit bien que c’est le diable qui a fait ce monde , puisque rien ne nous arrive à souhait. » H dit aussi au vénérable évêque de Toulouse, comme l’évéque me l’a raconté lui-même, que les moines de Cftcaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils avaient des ouailles livrées à la luxure. O hérésie inouïe!

» Le comte dit encore à l’évêque de Toulouse qu'il vint la nuit dans son palais, et qu’il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est clair qu’il les entendait souvent la nuit.

» Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe ; or, il avait avec lui un boufTon, qui , comme font les bateleurs de celte espèce , se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le célébrant se tourna vers le peuple en disant : Dominas robiscum, le scélérat de comte dit à son bouflon de contrefaire le prêtre. — Il dit une fois, qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de Castres , dans le diocèse d’AIhi , à qui on avait coupé les membres et qui traînait une vie misérable, que d'ètre roi ou empereur.

» Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve évidente en ce que jamais aucun légal du siège apostolique ne put l'amener à les chasser de sa terre, bien qu’il ail fait, sur les instances de ccs légats . je ne sais combien d'abjurations.

» Il faisait si peu de cas du sacrcmcntde mariage, que toutes les fois que sa femme lui déplut , il la renvoya pour en prendre une autre ; en sorte qu’il cul quatre épouses, dont trois vivent encore. Il cul d’abord la sœur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix ; après elle, la fille du duc de Chypre;

après elle, la sœur de Richard, roi d'Angleterre, sa cousine au troisième degré ; celle-ci étant morte, il épousa la sœur du roi d’Aragon, qui était sa Cousineau quatrième degré. Je ne dois pas passer sons silence que lorsqu’il avait sa première femme, il l'engagea souvent à prendre l’habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à Cltcaux; il dit que non. Elle lui demanda encore s’il voulait qu'elle sc fil religieuse à Fonlcvraull; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il voulait donc : il répondit que si elle consentait à sc faire solitaire, il pourvoirait à tous scs besoins, et la chose se fit ainsi*..

» Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu’il abusait de sa propre sœur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles; et aucune femme ne lui plaisait guère s’il ne savait qu’elle eût couché avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte avait encore une merveilleuse affection pour les routiers , par les mains desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et dépossédait tant qu’il pouvait tous ses voisins. C’est ainsi que sc comporta toujours ce membre du diable, ce fds de perdition, ce premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l’Église, cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de perdition, cet apostat couvert de crimes , cet égoùl de tous les péchés.

» Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout en jouant il lui dit : »-! Le Dieu rie Moïse, en qui vous croyez, ne vous aiderait guère à ce jeu, » et il ajouta : « Que jamais ce Dieu ne me soit en aide ! » — Une autre fois , comme le comte devait aller de Toulouse en Provence, pour combattre quelque ennemi , sc levant au milieu de la nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques toulousains, cl leur dit : u Mes seigneurs et mes frères, la fortune de la guerre est variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps cl mon âme. » Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit séculier, afin que s’il vcnaiL à mourir il mourût entre leurs mains. — Un jour que ce maudit comte était malade dans l’Aragon, le mal faisant beaucoup de progrès, il sc fil faire une litière, et dans cette litière sc fil transporter à Toulouse ; et comme on lui demandait pourquoi il sc faisait transporter en si grande hâte, quoique accable par une grave maladie , ii répondit , le misérable ! « parce qu’ii n'y a pas de Bons hommes dans celte lcrre, entre les mains de qui je puisse mourir. * Or. les hérétiques

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