‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 186 sur 398 · LIVRE IV. — 1800-1222. GRANDEUR Dl ROI DK FRANCE, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — 1800-1222. GRANDEUR Dl ROI DK FRANCE, ETC

se font appeler Bons hommes par leurs partisans. Mais il se montrait hérétique par scs signes et ses discours, bien plus clairement encore ; car il disait : « Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons hommes; eh bien ! la perte de ma terre , et encore relie de la tète , je suis prêt à tout soufTrir. »

Quoi qu’il en fut de ces accusations d’un ennemi passionné, il était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand il reçut d’innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine. Le pape exigeait qu’il interrompit la guerre, souscrivit avec ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques , et ouvrit ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se soumit ; mais il cherchait à éluder l’exécution de ses promesses. Le moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu’il appelait sa perfidie ; le prince . peu habitué à de telles paroles, laissa échapper des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que celles de Henri II contre Thomas Bccket *. L’effet fut le même ; le dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur tombât sans effet; ceux qu’il nourrissait à sa table croyaient lui appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le poignarda 3. L’assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la sœur étaient hérétiques.

Tel fut le commencement de celte épouvantable tragédie (1208). Innocent III ne sc contenta pas, comme Alexandre III , des excuses et de la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la France par les moines de Citeaux. Celle de Constantinople avait habitué les esprits à l’idée d’une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la proximité était tentante; il ne s’agissait point de traverser les mers : on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L’humanité aussi était mise en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait, disaiton , le sang des hérétiques 9.

La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI ertt pu user de toutes ses forces, et lutter

' Innoc., I. XI, epiat. Î8. Mortem est public* eomminatus.

3 Id., ibid. Inter costal inferiùs vulneravit. Cbron. Langue*!., ibid., 1 16 : Ung gentilhomc , aervito d'eldit conte Ramon , donet d*ung apict * travers lo corps d'eldit Peyre de Castelnau.

3 Id., ibid., ad Philipp. August. : Eia igitur, miles Cliristi! eia, chriatianisaime princepa!... C.lamantem

sans ménagement contre le parti de l’Église. C’était un des plus puissants princes, et probablement le plus riche, de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence, maître du Qucrcy, du Rouerguc, du Vivarais, il avait acquis Maguclone; le roi d’Angleterre lui avait cédé l’Agenois, et le roi d’Aragon le Gévaudan, pour dot de leurs sœurs. Duc de Narbonne , il était suzerain de Nîmes , Béziers , Uzès , et des comtés de Foix et Comminges dans les Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au même litre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l’alliance du comte de Foix , refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de celle cite faire la guerre, en l'absence de Raymond VI, aux chevaliers de l’Albigeois, cl les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour médiateur 4. Sous son père Raymond V, les commencements de l’hérésie avaient été accompagnés d’un tel essor d’indépendance politique, que le comte luimême sollicita les rois de France et d’Angleterre d’entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte de Béziers 5. Elle eut lieu cette croisade, mais sous Raymond VI, cl à scs dépens.

Toutefois, on commença par le bas Languedoc , Béziers, Carcassonne, etc., où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d’unir tout le Midi contre l’Église et de lui donner un chef, s’il eût frappé d’abord le comte de Toulouse. Il feignit d’accepter scs soumissions, l’admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout sou peuple, reçut des mains des préires la flagellation dans l’église même où Pierre de Castelnau était enterré, cl l’on affecta de le faire passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c’est qu’il se chargeait de conduire lui-méme l’armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui qui lesaimaitdans le cœur, de les mener sur les terres de son neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu’il leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus *.

Lejeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance, et s’était enfermé dans Car-

ad te justi aanguinis vocem audiaa. — Ad Comit., Baron., etc. : Eia, Chriati milites! eia atrenui militie Christian, t tirones !

* llial. générale du Languedoc, III, p. 115.

3 Id., ibid., p. 47.

3 Innoc. III epitt., II, 349 : Quand* principes cruce signati ad partes meas accèdent, mandatis eorum parebo per omnia... — Petr. Vall. Sarn., e. 14 : Aaaociatur

cassonne. lorsque arriva du c6té du Rhêne la principale armée des croisés ; d’aulres venaient par le Vélay, d’aulres par l'Agenois. « Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de pavillons, qu'il semblait que tout le monde y Tût réuni n Philippe- Auguste n’y vint pas : *7 avait à ses côtés deux grands et terribles lions 3, le roi Jean et l’empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n’y vint pas 1 : à leur tête, les archevêques de Reims , de Sens, de Rouen , les évêques d’Autun, Clermont, Nevers, Baveux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de Saint -Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Fores, une foule de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout dans les croisades d’Espagne. Une croisade préchée par les moines de Cileaux, était nationale en Bourgogne. Les Allemands , les Lorrains , voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule ; mais aucune province ne fournil à la croisade d’hommes plus habiles et plus vaillants que l’Ile-dc-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste, mattre Théodise , archidiacre de l’église de Notre- Dame de Paris; c’est lui eucore qui ût, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés (1215) 4.

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant , celui qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c’est Simon de Monlfort, du chef de sa mère comte de Leicestcr. Cette famille des Monlfort semble avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand’mère Bcrlrade, qui laissa son mari, le comte d’Anjou, pour le roi Philippe 1er,

Christi militibus hoilis Christi, rectoque gressu perveniunt ad Biterrensem civitatem. Chron. Langued., ap. Scr. fr., XIX, 118.

• Chron. Langued., ap. Scr. fr. , XIX, 191. Et fouc tant grand lo set y , tant de tcndai que pabalhos , que senblava que tout lo monde fosse aqui ajustât.

3 Pctr. V a 1 1 . Sarn., c. 10 : Rex autem uuncio dotnini papa taie dédit responsum , • quôd duos magnns et graves habebat à latcribus leoncs. »

3 La religion semblait être devenue plus sombre et plus austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi n'etait point de règle; sous son Gis Louis Vil , il était si rigoureusement observé , que les bouffons, les histrions n’osaient s’eu dispenser. Art de vérifier les dates, V, 590.

4 « C’était, dit Pierre de Vaux-Sernay, un homme circonspect, prudent , et très-aélé pour les affaires de Dieu, et il aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour refuser au comte l'occasion

et les gouverna l’un el l’autre en même temps, essaya d'empoisonner son beau-fils Louis le Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Monlfort ; c’est l'un d’eux qui lui donna , dit-on , après sa défaite de Urennevilie, le conseil d'appeler a son secours les milices des communes sous leurs bannières paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Monlfort, dont nous allons parler, faillit être roi du Midi. Son second fils , cherchant en Angleterre la fortune qu'il avait manquée en France, combattit pour les communes anglaises, et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu dans scs mains le roi et le royaume, il fut vaincu el tué. Son fils (petit-fils du célèbre Monlfort, chef de la croisade des Albigeois) le vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi d'Angleterre qui venait de la terre sainte *. Cette action perdit les Monlfort 4 , on prit en horreur celte race néfaste , dont le nom s’attachait & tant de tragédies et de révolutions. On leur en voulut également d'avoir été les promoteurs des communes el les bourreaux de l’hérésie.

Simon de Monlfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans ces guerres à outrance des templiers et des assassins. A son retour de la terre sainte, il trouva à Venise l’armée de la quatrième croisade qui partait, mais il refusa d’aller à Constantinople : il obéit au pape, et sauva l'abbé de Vaux-Sernay, lorsque, au grand péril de sa vie, il lut aux croisés la défense du pontife 7. Cette action signala Monlfort et prépara sa grandeur. Au reste , on ne peut nier que ee terrible exécuteur des décrets de l’Eglise n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l’avouait , lui dont Monlfort avait fait la ruine8. Sans parler <lc son courage, de

de se justifier, que le pape lui avait accordée. • Cap. 39.

6 Monlfort l’Amaury, près Paris.

4 Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué en combattant contre le roi d’Angleterre, il l’attaque au pied de l’autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de l’église sans que Charles osit donner l’ordre de l’arrêter. Arrivé à la porte , il y trouva ses chevaliers qui l’attendaient. — Qu'avez vous fait? lui dit l'un d’eux. — Je me suis vengé. — Comment? Votre père ne fut-il pas traîné?... — A ces mots Montlort rentre dans l’église, saisit par les cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place publique. Siunondi, Républiques italiennes, 111,400.

3 Petrus Vall. Sam., c.90.

* Chron. Langued.— Guill. Podii Laur., e. 30 : « J’ai entendu le comte de Toulouse vanter merveilleusement en Simon, son eunemi, 1a coustanee, la prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince. »

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