LIVRE IV. - liOO-ltM. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC
ses mœurs sévères, et de son invariable confiance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé , sur leurs chevaux , une rivière grossie par l'orage , les piétons , les faibles, ne pouvaient passer, Monlfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand péril d’ètre attaque par l’ennemi f. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible d’avoir épargné les bouches inutiles qu’on repoussait d’une place , et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à lui-méme, Alix de Montmorency, n’était pas indigne de lui ; lorsque la plupart des croisés eurent abandonné Montforl , elle prit la direction d'une nouvelle armée , et l’amena à son époux 1 * 3.
L’armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Clteaux , et par I evéque même de la ville qui avait dressé la liste de ceux qu’il désignait i la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et voyant les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les chevaliers eussent pu prendre part à l’action , ils entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les assiégés , et s’en trouvèrent maîtres. Le seul embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes : «Tuczles tous , dit l'abbé de Ctteaux ; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à lui *. »
« Voyant cela , ceux de la ville se retirèrent , ceux qui le purent, tant d’hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire : les prêtres de cette église firent tinter les cloches jusqu’à ce que tout le monde fût mort. Mais il n'v eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de scs habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de l’épée. Un tant seulement n’en put échap-
1 Prtru» Vall. Sam., c. 08. » Soudain une pluie si
abondante vint à tomber du ciel , et le fleuve s’enfla
tellement que personne ne pouvait le passer sans
courir grand risque de perdre la vie. Sur le soir, le noble comte voyant que presque tous les chevaliers et
les plus forts de l'armée avaient traversé l'eau è la nage et étaient entrés dans le château , mais que les piétons et les invalides, n'ayant pu en faire autant , étaient restés sur l'autre bord, il appela son maréchal, et lui dit : • Je veux retourner à l'armée. » A quoi celuiei répondit : a Que dites -vous? Toute la force de l’ar- i niée est dans la place, il n’y a au delà du fleuve que les pèlerins à pied : de plus, l'eau est si haute et si violente que personne ne pourrait 1a passer, sans compter que : 1rs Toulousains viendraient peut-être et vous turraient, I vous et lous les autres, a Mais le comte : • Loin de moi, i
per. Ces meurtres et tueries furent la plus grande pitié qu’on eût depuis vue ni entendue. La ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et brûlé , comme on le voit encore à présent , et qu’il n’y demeura chose vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de Bourgogne, le comle de Saint-Fol, le comte Pierre d’Auxerre, le comte de Genève, appelé Gui-lc-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards; il y avait des gens de toutes les nations du monde , lesquels y étaient venus plus de trois cent mille, comme on l’a dit , à cause du pardon 4. »
Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri ; d’autres disent trente-huit mille. L’exécuteur lui-même , l’abbé de Clteaux , dans sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n’en put égorger que vingt mille 5.
L’effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat. Les habitants s’enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que Carcassonne où le vicomte s’était enfermé. Le roi d’Aragon, son oncle, vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième. « Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le légat n'aura pas le plus petit des miens , car c'est pour moi qu’ils se trouvent tous en danger *. » Cependant il y avait tant d’hommes, de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils s’enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les croisés, et le légal le fit arrêter en trahison. Cinquante prisonniers furent , dit-on , pendus, quatre cents brûlés.
Tout ce sang eût été versé en vain , si quelqu'un
dit-il, que je fasse ce que vous me conseillez! Les pauvres du Christ sont exposés à la mort et au glaive, et moi, je resterais dans un fort! Advienne de moi selon la volonté du Seigneur! j’irai certainement et je resterai avec eux. • Aussitôt, sortant du château , il traversa le fleuve, revint à l’armée des gens de pied, et y demeura avec un très -petit nombre de chevaliers, savoir quatre ou cinq, durant plusieurs jours, jusqu'à ce que le pont fût rétabli et qn'elle pût passer tout entière. *
3 Hist. du Languedoc, I. XXI, c. 84, p. 104.
s Cæsar. Heisterbac., I. V, C. 91 : • ... Cædite eoa; novit enim Dominos qui sunt ejus. •
4 Cliron. Langue»!., ap. Scr. fr., XIX, 19?.
* Innoc. III, LUI, epiat. 108.
* Chron. Langue»!., ap. Scr. fr. XIX, 194.
ne s'était charge de perpétuer la croisade , de veiller en armes sur les cadavres et les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentira hériter des victimes , s’établir dans leurs maisons désertes, et vêtir leur chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas. “ Il me semble, dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte , sans lai prendre son héritage. » Les comtes de Ncvers cl de Saint-Poi en dirent autant. Simon de Montfort accepta , après s'étre fait un peu prier. Le vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à fait à propos pour Montfort Il ne lui resta plus qu'à se faire confirmer par le pape le don des légats ; il mit sur chaque maison un tribut annuel de trois deniers au profit de l’Église de Rome *.
Cependant il n’était pas facile de conserver un bien acquis de cette manière. La foule des croisés s’écoulait ; Montfort avait gagné , c'était à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de celle immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands *. Bientôt il n’eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade , et amuser les comtes de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste , puis à Rome, et protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine, et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se justifier, eu stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses, sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux Raymond accourt, espérant enfin oblenir cette absolution qui devait lui assurer le repos. Alors maître Théodise qui conduisait tout, déclare que toutes les conditions ne sont pas remplies : « S'il a manqué aux petites choses , dit-il , comment serait-il trouve fidèle dans les grandes? » Le comte ne put retenir ses larmes. Quel que soit le débordement des eaux , dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles n’arriveront pas jusqu’au Seigneur <. »
Cependant l’cpousc de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de croisés. Les hérétiques n’o-
1 saut plus se Ger à aucune ville, après le désastre ; de Béziers et de Carcassonne, s’étaient réfugiés dans quelques châteaux forts , où une vaillante noblesse faisait cause commune avec eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti , comme les protestants du seizième siècle. Le château de Minerve qui sc trouvait à la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites *. L’archevéquc et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les hérétiques, mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du vicomte de Béziers, sc réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant des courses jusqu'aux portes de celle ville. Les Narbonnais appelèrent cux-méincs Montfort, et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés n’espéraient et ne voulaient aucunc-pilié. Forcés de se rendre, le légat offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s’en indignait : •; N’ayez pas peur, dit le prêtre, vous n’y perdrez rien ; pas un ne se convertira *. >» En effet ceux-ci étaient des parfait», c'est-à-dire les premiers dans la hiérarchie des hérétiques ; tous hommes cl femmes, au nombre de cent quarante, coururent au bûcher, et s'y jetèrent d'eux-nièmcs 7. Montfort , poussant au midi , assiégea le fort château de Termes, autre asile de l'Église albigeoise. Il y avait trente ans que personne dans ce château j n'avait approché des sacrements. Los machines nécessaires pour battre la place furent construites ! par l'archidiacre de Paris *. Il y fallut des efforts { incroyables ; les assiégeants plantèrent le crucifix ; au haut de ces machines , pour désarmer les assiégés , ou pour les rendre plus coupables encore s’ils continuaient de se défendre, au risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu’on brûla , il y en avait un ; qui déclara vouloir se convertir ; Montfort insista pour qu’il fût brûlé 9; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher, et ne firent que consumer scs liens.
Il était visible qu’après s’étre emparé de tant de lieux forts dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse. Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde,
1 Chron. Langued., ap. Scr. fr., XIX, 128. * El moret, coma dit es, pritonier, doue loue bruyt per lola la terra , que lo di coule de Montfort l'avis fait raorir. •
7 prvUves de l'Uist. du Languedoc, p. 313.
5 Chron. Langued., ap. -Scr. fr., XIX, 128.
4 Petrus Val I . Sarn., c. 30 : • lu diluvio aquarum mullarum ad Dcum non approximabis. •
9 Petrus Vall. Sarn., c. 57.
* Petrus Vall. Saru.,c.57 : « Ne timeatis, quia credo quèd paucistimi convcrtentur. a
7 ld., ibid. : Nec opus fuit qoàd nostrieos projicerent , quia obsliuali in sua ncquitia omucs se iuigucm ultra prxcipitabant.
* Id., «.41.
9 v S’il ment, dit Montfort, il n’aura que ce qu'il mérite: s’il veut réellement sc convertir, le feu expiera ses péchés. • Petrus Vall. Saru.,c. 23.