LIVRE IV. — 1200-12*2. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC
à l'empereur, au roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers, menacés par l’Eglise et la France, ne pouvaient le secourir. I/Espagne était occupée des progrès des Mores. Philippe-Auguste écrivit au pape. Le roi d'Aragon en fit autant, et essaya de gagner Moulfort luimême. Il consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de Béziers , et pour l'assurer de sa bonne foi , il lui confiait son propre fils ’. Eu même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il s’associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna une de scs soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VU a. Il alla lui-même intercéder pour le comte au concile d'Arles. Mais ces prêtres n’avaient pas d’entrailles. Les deux princes furent obliges de s’enfuir de la ville, sans prendre congé des évéques , qui voulaient les faire arrêter1 * 3. Voici le traité dérisoire auquel ils voulaient que Raymond &c soumit :
» Premièrement le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les renverra tous sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l’Église , fera réparation de tous les maux et dommages quelle a reçus, et lui sera soumis tant qu’il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond chassera et rejettera hors de scs terres tous les hérétiques et leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats et comte de Montforl, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et chacun de ceux qu’ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme d’un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, taut noble qu’homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu’à ras de terre, et sans en rien laisser , tous les châteaux et places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme vilains
1 Uist. du Languedoc, 1. XXI, c. 00, p. 303.
* Guill. de Pod. Laur., c. 18.
3 Hist. du Languedoc , 1. XXI , c. 08.
4 Chron. Langued., ap. Scr. fr., XIX, 130.
3 Louée par Dante.
* • A la prise de La vaur, dit le moine de Vaux*Sernay, on entraîna hors du château Airaery , seigneur de Montréal , et d'autres chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna aussitôt qu'ou les suspendit tous à des potences; mais dès qu’Aimery, qui était le plus grand d'entre eux, eut été pendu, les potences tombèrent , car, dans la grande hâte où l'on
et paysans. Dans toutes scs terres il ne se payera aucun péage , si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers toulousains au légat , ou à ceux qu'il aura chargés de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre, et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montforl ira et chovauchera par scs terres et pays, lui ou quelqu'un de scs gens , tant petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne lui résistera en quoi que ce soit. — Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que dessus , il s'en ira outre-mer pour faire la guerre aux Turcs et infidèles dans l’ordre de Saint- Jean, sans jamais en revenir que le légat ne le lui ait ni?ndc. Quand il aura fait et accompli tout ce que dessus, toutes scs terres et seigneuries lui seront rendues et livrées par le légat ou le comte de Moulfort , quand il leur plaira4. »
C’était la guerre qu'une telle paix. Monlfort n’attaquait pas encore Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant évéque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance qu’il l’avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom de Compagnie blanche 4. La compagnie s’arma, malgré le comte, pour secourir Monlfort qui assiégeait le château de Lavaur *. Ce refus de secours fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d’arriver des Pays-Bas et de l’Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs , comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en procession, chantant des litanies, et dévouant à la mort le peuple qu'ils abandonnaient. L’évêquc demandait expressément que son troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.
11 était désormais visible que la religion était moins intéressée eu tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Citeaux, cette année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l’abbé
était, on ne les avait pas suffisamment fixées en terre. Le comte , voyant que cela entrainerait mu grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; elles pèlerins, recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les curent bicntiH tous massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était strur d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans un puits que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs avec une joie extrême.» Pctr. Vall. Sam., c. 53.
eut l'archevéché de Narbonne, et prit par -dessus le titre de duc, du vivant de Raymond, uns honte et sans pudeur Peu après, Monlfort, ne sachant plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui venait, couduisit celle-ci dans TAgénois, et continua la croisade en pays orthodoxe *. '
Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler à Castelnaudary , mais les troupes plus exercées de Jlontforl ressaisirent la victoire. Ces petits princes étaient encouragés eu voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléou, était avec les troupes d’Aragon et de Foix A Castelnaudary s. Malheureusement le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon était obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui s’avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. Un sait avec quelle gloire les Espagnols forcèrent A las Navas de Tolosa les chaînes dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est une ère nouvelle pour l'Espagne; elle u'a plus à défendre l'Europe contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16 juillet 1212).
Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé1 * * 4 *. Le roi de France ne cacha point 1'iutércl que lui inspirait Raymond. Mais le pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait recourir à la force , et envoya défier Simou. Celui-ci , toujours humble et prudent autant que fort, lit demander d'abord
1 Hist. du Languedoc, I. XXIII, c. IC, p. S25.
* Cependant, ils trouvèrent au cliAlcau de Naurillac aept Vaudois, et • lea brûlèrent , dit Pierre de Vaux- Seruay , arec une joie indicible (c. 79). * — A Lavaur, ils avaient brûlé » d'innombrables lu-rétique» avec une joie extrême. ■ ld., c. 52.
* Chron. Langue*]., ap. Scr. fr., XIX , 144. — Pclr. Vall. Sarn., e. 57, 79. Jean lui -meme s'opposa formellement au siège de Marmande, et menaça d'attaquer les croisés.
4 H reprocha A Hontfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des terres de Raymond qui u’étaieut
nullement infectées d'hérésie, et de ne lui avoir guère laissé que Mootauban et Toulouse... Don Pedro d’Aragon se plaignait qu'ou envahit injustement les posses-
sions de ses vassaux les comtes de Foix, de Cooimiuges et de Béarn , et que Hontfort lui vint enlever scs pro-
au roi s'il était bien vrai qu'il l'cùt défié , et eu quoi, lui vassal fidèle de la couronue d’Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps, il se tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour ses adversaires, liais les hommes de Monlfort étaient des chevaliers pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un courage éprouvé et qui avaient vieilli dans celte guerre. Don Pedro avait force milices des villes , et quelques corps de cavalerie légère, habituée à voltiger comme les Mores. La différence morale des deux armées était plus forte encore. Ceux de Monlfort croyaient à leur cause; ils étaient confessés, administrés, et avaient baisé les reliques *. Pour don Pedro , tous les historiens , son fils lui-même , nous le représentent comme occu|>é de toute autre pensée.
«Un prêtre vint dire au comte : « Vous avez bien peu de compagnons en comparaison de vos adversaires , parmi lesquels est le roi d’Aragou , fort habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de scs comtes et d’une armée uoinbreuse, et la partie ne serait pas égaie pour si peu de monde contre le roi et une telle multitude. » A ces mots , le comte tira une lettre de sa bourse, cl dit : « Lisez celte lettre. » Le prêtre y trouva que le roi d'Aragon saluait l’épouse d'un noble du diocèse de Toulouse, lui disaul que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu, répondit ; « Que voulez-vous donc dire par IA ?» Ce que je veux dire? reprit Monlfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme 6. »
Quoi qu’il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Munlforl s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il feignit de vouloir éluder le combat, sc détourna, puis tombant
près terres tandis qu’il combattait les Sarrasins. Epist. Innoc. III, 708-10.
4 Guill. de Pod. Laur.,c. 21. Diem instantem Exiltalionis sanctae Crucis bello Crucifix! pugiles elegeruot, et factis confession) bas pcccatorum, et audilo ex more divine olficio, cibo sa lu tari al taris rrfecti , «t prandio sobrio confortait, arma sumont et ad pradium se accingunt.
6 ld., ibid. «... Quid volo dicere ? SicDeua mcadjuvel, quùd ego regem non vereor, qui pro unà veuit contra Dcum mcrctrice. »
Comment, del rey en Jaeme , c. 8 ( cité dans l'Histoire générale du Languedoc, III, 253) : « Il avait passé U nuit avec une de scs maîtresses, et il était si fatigué, que, lorsqu'il entendit la messe avant le combat , il ne put rester debout durant l'Évangile, et fut obligé de s'asseoir. »