LIVRE IV. - 1200-1M2. GRANDEUR DU ROI DE FRANCK. ETC
sur eui de tout le poids de sa lourde cavalerie, il les dispersa , et en tua , dit-on , plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un seul chevalier Plusieurs des partisans de Monlforl s’étaient entendus pour attaquer uniquement le roi d’Aragon. L'un d'eux prit d’abord pour lui un des siens auxquels il avait fait porter ses armes; puis il dit : « Le roi est pourtant meilleur chevalier. » Don Pedro s'élança alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici. » A l’instant ils le percèrent de coups.
Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux léger; mais qui aurait eu le cœur de s'en souvenir? Quand Montforl le vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche général du Saint-Esprit ne put retenir une larme*.
L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans l’empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre, l’excommunié Jean, et l’anli-César, Othon.
Depuis cinq ans (1208-1213) , l'Angleterre n'avait plus de relations avec le saint-siége; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième siècle. Innocent avait poussé Jean à l’extrémité, et lancé contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l’époque où le pontife commençait le croisade du Midi , il en fit une sous forme moins belliqueuse contre le roi d’Angleterre, en portant un de ses ennemis à la primatie. L’arckevêque de Kcnlerbury, chef de l'Église anglicane, était en outre, comme nous l’avons vu, un personnage politique. C’était bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la Kcntie, de ces comtés méridionaux de l’Angleterre qui en formait la partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et saxon. Le primat d’Anglçlcrre nous apparaît comme un dépositaire des libertés nationales, analogue au jusliza d'Aragon. Rien n’étail plus important pour le roi que de mettre dans uiic telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent de Saint- Augustin à Kentcrbury , réclamaient toujours cette élection , comme un droit imprescriptible de leur maison , métropole primitive du chrisliaoisme anglais. La voix de ces pauvres moines de Kent était la seule qui rappelât la vieille réclamation du peuple, et attestât un ancien droit des vaincus.
1 Petr. Vall. Sara., «. 71 Guill. Pod. Laur., c. 12. Gmll. Brito.
* Petr. Vall. Sara., c. 72. Video» regem poslralura,
descendit de equo, et »upcr corpus defuncii planclum fecit.
* Chrun. de Mailrot, ap. Scr. fr., XIX, 249. — Math.
Innocent profita de ce conflit, il se déclara pour les moines; puis, ceux-ci n’étant pas d’accord entre eux, il annula les premières élections, et sans attendre l’autorisation du roi, qu’il avait fait demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses yeux un ennemi personnel de Jean. C’était un savant ecclésiastique , d’origine saxonne, comme Becket; sou nom de Langton l’indique assez. Il avait été professeur à l’université de Paris, puis chancelier de cette université. II nousrestede lui des vers galants adressés à la Vierge Marie. Jean n'apprit pas plutôt la consécration de l’archevêque, qu’il chassa d’Angleterre les moines de Kentcrbury, mit la main sur leurs biens, et jura que si le pape lançait contre lui l’interdit, il confisquerait les biens de tout le clergé , et couperait le nez et les oreilles à tous les Romains qu’il trouverait dans sa terre. L’interdit vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se rencontra personne qui osât en donner signification au roi. Effbcti aunt quaai canes muti, non audentea latrare. On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais personne n’osait ni la promulguer, ni s’y conformer. L’archidiacre Geoffroy s’étant démis de l’échiquier , Jean le fit périr sous une chape de plomb. De crainte d’étre abandonné de scs barons, il avait exigé d’eux des otages. Ils n’osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour lui. il acceptait hardiment ce rôle d’adversaire de l’Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le fléau de Dieu , qu’il fallait l’endurer comme le ministre de la colère divine. Ccl endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler : il semblait s’y complaire. Il mangeait à son aise les biens ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se moquait de tout. De l’argent, il en prenait tant qu'il voulait aux prêtres, aux villes, aux juifs; il enfermait ceux-ci quand ils refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une*. Il jouit cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c’était : Par Dieu cl ses dents! Per dente» Dei 1 * * 4!... C’était le dernier terme de cet esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d’Angleterre, dans les violences furieuses de Guillaume le Roux cl du Cœur-de-Lion , dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de celte famille. Mal! soi» mon bien •!..•
Il n’avait rien à craindre tant que la France et
Pari», p. 100 : Jussil rex tortoriboa auia, ut diebua singulis unum ex molaribus excoterent drntibu»... Die octavo Jud*us... dédit pecuniam.
* Son père jurait : « Par le» yeux de Dieu ! • Epiât. Sancti Thomar, p. 493, etc.
* Evil, be thou my good. Milton, Par. lost. B. IV,
l'Europe étaient tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que le succès de Montfort fut décidé, sou danger augmenta l. Celte terreur, celle vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de mort, on sentait qu'elle ue pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII sépara l’Angleterre du pape , c’est qu’il se fit pape luimême. La chose n'était pas faisable au treizième siècle; Jean n’essaya pas. En 1213. Innocent III, rassuré du côlé du Midi , prêcha la croisade contre Jean, et chargea le roi de France d’exécuter la sentence apostolique9. Une flotte, une armée immeusc furent assemblées par Philippe. De son côté. Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu’à soixante mille hommes. Mais dans cette multitude , il n’y avait guère de gens sur qui il pùt compter. Le légat du pape, qui avait passé le détroit, lui Ül comprendre son péril; la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il se soumit cl fit hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut de mille marcs slerlings d’or s. La cérémonie de l'hommage féodal n’avait rien de honteux. Les rois étaient souvent vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu’ils tenaient d'eux en fief. Le roi d’Angleterre avait toujours été vassal du roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'Empereur. Mais les temps avaieul changé. Les barons afTcctèrent de croire leur roi dégrade par sa soumission aux prêtres4. Lui-même cacha à
v. 110. — Je regrette que Shakspcarc n'oit pas osé douner une seconde partie de Jean.
1 Le roi d’Angleterre était l'ennemi personnel des Montfort ; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l’un des plus vaillants chevaliers qui combattirent k la bataille de Muret, était ce Guillaume des Barres, homme d'une force prodigieuse , qui, en Sicile, lutta devant les deux armées contre Richard Cœur-de- Lion, et lui donna l'humiliation d'avoir trouvé son égal. — Le second fils de Simon de Montfort doit, comme nous l’avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer des troupes à Raymond sou beau-frère, mais il témoigna la plus grande colère à ceux de ces barons qui se joignaient à Montfort ; lorsqu’il vint eu Guicniic , ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigueurs de la cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castclnaudary et Marmamlc.
9 Math. Paris, p. 232.
9 Rymer, 1. 1, P. I, p. 111 : « Johannes Dci gratid rex Angli.x... libéré concedimus beo et SS. Apostolis , etc., ac domino nostro papa: Innocentai ejosque catholicis successoribus totum regnum Angine, et tolum regnum Hibernise, etc... ilia tanquam feodatarius
peine sa fureur. Un ermite avait prédit qu’à l’Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut prouver qu’il l'était encore , et lit traîner le prophète à la queue d’un cheval qui le mit en pièces.
Phi lippe- Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses du légat, si le comte de Flandre ne l’eût abandonné. La Flandre et l’Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands. Les tisserands de Gand et de Bruges n’avaient guère meilleure réputation d’orthodoxie que les Albigeois du Languedoc 5. Philippe envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Yprcs, Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient celte dernière ville, lorsqu’ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire à l’ennemi qu’en la brûlant eux-mêmes, cl se vengèrent en inceudiant les villes de Dam et de Lille *.
Cet hiver même. Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte de Toulouse, venait de perdre toutes scs espérances avec la bataille de Muret et la mort du roi d’Aragon {13 septembre 12 13). Celui d’Angleterre dut sc repentir d’avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha d’autres en Espagne , eu Afrique; il s’adressa, dit-on , aux uiahomélans , au chef même des Alrouhades 7 , aimant mieux se damner et sc donner au diable qu’à l’Église.
reci pieu les... Ecclesia romana mille marcas sterliugorum percipiat annualim, etc.
4 Math. Paris , p. 271 : <• Tu Johannes , lugubris tncmoriar pro futuris s.eculis , ut terra tua , ab antiquu libéra, ancillarct, exc»gitasti,faclus de Rege liberrimo trihutaris, firmarius, et vasallus servitulis.
9 l'oy. plus haut.
9 Où pourtaul on parlait français.
7 Malh. Paris, p. ICI) : « Il envoya donc en toute hâte des messagers aflidés, c’est-à-dire Thomas Hcrdiutori, et Raoul, fils de Nicolas, tous deux chevaliers, et un clerc nommé Robert de Londres, à l’Admiral, au grand roi «l’Afrique, de Maroc et d’Espagne, qu’on appelle vulgairement Mirantumelin , lui faisant savoir qu’il se rendrait k lui, lui et son royaume, et le tiendrait de lui, s'il lui plaisait, comme tributaire ; et aussi qu'abandonnant la loi clirétieune qu’il ne croyait que vanité, il s'attacherait fidèlement à la loi de Mahomet... Ils donnèrent 1 l'Admiral la charte royale ; un interprète, qu’on avait fait appeler, l’expliqua clairement. Après cette lecture , le roi ferma un livre qu'il venait de lire, car il étudiait assis près «le ton pupitre; c’était uu homme moyen de taille et «l'âge, le geste tranquille, la parole facile cl prudente. Après avoir «lélihéré quelque temps en lui même, il dit : « J«* lisais tout h l’heur*