‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 190 sur 398 · LIVRE IV. — 1200-1823. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — 1200-1823. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC

Cependant il achetait une nouvelle armée ( la sienne Tarait encore abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu Othon1. et soulevait tous les princes de Belgique. Au cœur de l’hiver (vers le 15 février 1214) , il passa la mer et débarqua à la Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le midi , taudis que les Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du côté du nord. Le moment était bien choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient alarmés des progrès de la puissance du roi,

un livre écrit en grec par un Grec sage et chrétien, uommé Paul, dout les actes et les discours me plaisent fort. Une seule chose me déplaît en lui , c'est qu'il ne se tiut pas à la loi sous laquelle il était né et passa sous une autre comme un transfuge et un volage. El je dis cela pour votre maître le roi des Anglais, qui, né sous la pieuse et sainte loi des chrétiens, brûle maintenant, inconstant et mobile qu'il est, de l'abandonner pour une autre. • Et il ajouta : • Dieu, qui sait tout, sait auasi que, ai je n'avais point de loi, je choisirais celle-ci sur toute autre, et l'embrasserais ardemment, n Ensuite il voulut savoir quel homme était le roi d'Angleterre, et ce qu'était son royaume. Poussant un profond soupir, le roi répondit ; » Jamais je n'ai lu ni ouï dire qu'aucun roi possesseur d'un si beau royaume soumis et obéissant, voulût d'indépendant devenir tributaire , de libre devenir eselave , d'heureux devenir misérable... a Puis il s'informa, mais avec mépris, de son âge, de sa stature, de sa bravoure. On lui répondit qu'il avait passé cinquante ans , qu'il avait déjà les cheveux tout blancs , qu'il était fort de corps, point haut de taille, mais plutôt gros et robuste dans tous ses membres... Enfin, repassant dans sa mémoire toutes les réponses des envoyés, après un court silence, TAdmiral, indigné, dit avec un ricanement de mépris : «Ce n'est point là un roi, mais un roitelet déjà imbécile et décrépit, et je ne me soucie pas de lui; il est indigne de mon alliance. » Et regardant de travers Thomas et Raoul : « Ne reparaissez pas devant moi, leur dit-il, et que vos yeux ne revoient plus ma face. « l.cs envoyés se retirant tout confus, le roi regardait Robert le clerc, le troisième ambassadeur, qui était petit et noir, ayant un bras plus long que l’autre, les doigts mal rangés, et dont deux tenaient ensemble , avec cela une figure de juif. Le roi réfléchissant donc qu'un si pauvre personnage n'eût pas été choisi pour une négociation si difficile, s'il n’était droit, intelligent et délié, voyant sa couronne et sa tonsure, et jugeant de là qu’il était clerc, il le fit appeler auprès de lui : parce que, tandis que les autres parlaient , il s'elait tenu en silence et à l'écart... Le roi lui demanda ai Jean avait quelque mérite, s'il avait procréé des enfants vigoureux , et si la faculté géuérative était puissante eu lui. Et il ajouta que si Robert mentait dans ses réponses, il n'en croirait plus jamais aucun chrétien ,ctsurtout aucun clerc. Robert attesta la loi cbrclicimc qu'il répondrait siu-

Le comte de Boulogne avait été dépouillé par lui des cinq comtés qu’il possédait. Le comte de Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les comtes de Limbourg. de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans celte ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves , le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre empereurde Brunswick, qui n’était lui-méme qu'un routier au service de son oncle, le roi d’Angleterre. On prétend que les confédérés ne voulaient rien

cèreroent à toutes ses questions. Il lui dit donc et lui assura que c'était plutôt un tyran qu'un roi ; ruinant ses peuples au lieu de les gouverner; oppresseur des siens et ami des étrangers; lion pour ses sujets, agneau pour lc6 étrangers et les rebelles, qui avait perdu par sa mollesse le duché de Normandie et bien d'autres terres ; et avait soif de perdre encore ou «le détruire le royaume «l'Angleterre; insatiable d’argent, dissipateur de son patrimoine. Il n’a engendré que peu ou plutôt I n’a point engendré d’enfants vigoureux, mais «te bien dignes de' leur père ( seil patrizautes ). Il a une femme qui lui est o«licusc et qui le hait, incestueuse, sorcière et adultère , cl mille luis convaincue de ces crimes. Aussi le roi son mari a fait étrangler ses amants sur sou lit. Le roi lui même a déshonoré les femmes de plusieurs de ses grands et même de ses parents; il a souillé ses filles et scs sœurs nubiles. Quant à la foi chrétienne , il est, comme vous venez de l'apprendre, flottant et plein «le doute. • L'Admirai ayant entendu cela, u'eul plus seulement du mépris pour Jean , mais de l'horreur, et le maudit selon sa loi , et dit : • Pourquoi ces misérables Anglais laissent-ils régner sur eux un tel homme? Ce sont eu vérité des efféminés et des j serviles. • — « Les Anglais, répondit Robert, sont les plus patients des hommes jusqu'à ce que les outrages et les mauvais traitements passent la mesure. Hais aujourd'hui , comme un éléphant ou un lion qui sc sent blessé et se voit tout sanglant, ils s'indignent, et veulent , un peu tard il est vrai , secouer le joug qui les écrase. » Le roi Admirai reprocha aux Anglais leur trop grande patience; et selon Tiuterprète, <]ui fut toujours présent, c’est lâcheté qu'il faut entendre. — 11 renvoya Robert chargé de présents en or et en argent, en pierreries et en étoffes de soie. Les autres députés, il les renvoya sans salut et sans les honorer d'aucun présent. — Le roi Jean fut amèrement affligé de se voir ainsi méprisé par le roi Admirai, et traversé dans sou projet. —Avec les dons de l'étranger, Robert agit envers le roi fort libéralement. Aussi Jean Tbouora plus «juc les autres, et lui donna, quoiqu'elle ne fût point vacante, la garde de Tabbayc de Saint- Alban... Il raconla à . quelques-uns de ses familiers l'histoire de ses pierreries et tout ce que lui avait dit en secret TAdmiral. Parmi les auditeurs se trouvait Mathieu, qui écrit et raconte ceci. •

1 Math. Paris, p. 159.

moins que diviser la Fraucc. Le comte de Flandre eût eu Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, i l'imitation de Jean

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale , ne semble pas avoir été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne passait guère quinze ou vingt mille hommes9. Philippe, ayant envoyé contre Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son armée, qu’il conduisait lui-méme, des milices de Picardie. Les Belges laissèrent Philippe dévaster leurs terres royalement 5 pendant un mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi , lorsqu’il le rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines | (37 août 1314). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin oculaire, Guillaume i le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se j tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, évidemment altéré par la Qaltcric, i l’est bien plus encore par la servilité classique avec laquelle l'historien-poètc se croit obligé de calquer sa Philippide sur l'Énéide de Virgile. Il faut, à toute force, que Philippe soit Énée, et l'Empereur, Turnus. Tout ce qu’on peut adopter comme certain, c’est que nos milices furent d'abord mises en désordre, que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une, le roi de France courut risque de la vie; il fut tiré i terre par des fantassins armés de crochets. L’empereur Othon eut son cheval blessé par Goillaume des Barres , ce frère de Simon de Montfort, l’adversaire de Richard Cœurde-Lion , et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux Frauçais, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s’obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, on homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de Boulogne, de Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers n'étant point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part au combat.

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi, qu’Othon dans le Nord ; il eut d’abord de rapides suc-

1 Math. Paris, p. 7)5. Othon avait déclaré qu'un

archevêque ne devait avoir que douze chevaux , un

évéque six, un abbé trois. Vrspr., 320, «p. Raumer,

Uohcnslaufen.

cès sur la Loire; il prit Saiut-Floreul, Aucenis, Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence , qu'une terreur panique leur fil tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite qu’il n’avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil qu’ils avaient fait à Jean ; il se tint heureux que le pape lui obtint une trêve pour soixante mille marcs d’argent, et i) repassa en Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L’occasion était belle pour les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1313, et de nouveau le 13 juin, ils lui firent signer l’acte célèbre, connu sous le nom de grande Charte . L’archevêque de Kenlcrbury, Langlon, ex-professeur de l'université de Paris, prétendit que les libertés qu’on réclamait du roi, n’élaicnt autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par Henri Bcauclerc dans une charte semblable1 * * 4. Jean promettait aux barons de ne plus marier leurs filles et veuves , malgré elles; de ne plus ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux habitants des villes, de respecter leurs franchises; à tous les hommes libres , de leur permettre d’aller et venir, comme ils voudraient ; de ne plus emprisonner , ni dépouiller personne arbitrairement ; de ne point faire saisir le contenaient des pauvres gens (outils, ustensiles , etc. ) * ; de ne point lever, sans consentement du parlement des barons, l’escuage ou taxe de guerre ( hors les trois cas prévus par les lois féodales) ; enfin , de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids communs ne devait plus suivre le roi , mais siéger au milieu de la cité, sous l’œil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges , constables et baillis, devaient être désormais des personnes versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux scribes , aux clercs , aux légistes , aux hommes de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur tour l’accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi , pour la première fois, l'aristocratie seulail qu’elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi, qu’en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là l’ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et desfils desSaxons, disparut et s’effaça.

Quand on lui présenta cet acte, Jean s’écria : « Ils pourraient tout aussi bien me demander ma

9 Sismondi, Hist . des Français, p. 350.

* Guillelm. Brito, p. 94.

4 Hallam soupçonne ici une fraude pieuse. 9 Hallam. l’Europe au moyen ége. 11, 87.

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