‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 19 sur 398 · LIVRE I. — CELTES. — IBÈRES. — ROMAINS · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CELTES. — IBÈRES. — ROMAINS

s'efforçait de l'enraciner à la terre ; mais le malheureux mourait ou fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d’Auguste, la grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à l’inlérél de la population, même la morale Périmai avait assuré la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chex les rois alliés 3. Aurelien l’imita. Probus fut oblige de transplanter de la Ccrmanic des hommes et des bœufs pour cultiver la Gaule s. Il y fit replanter les vignes arrachées par Domiticn 4. Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de Langres et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt : ceux qui restaient payaient d’autant plus. Le fisc affamé cl impitoyable s'en prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le citoyen dans la

ris super hoc interpellandi præbuerunt ). Arc. et lion., in Cod. Justin., lib. XI, lit. 40. — Si quisalienum eolouum suscipiendum, rctinenduuive crediderit, duas suri libras ei cogatur exsolvere, cujus agros transfuge cultore vacuaverit : ila ut eumdem cum omni peculio suo et agnitione restituât. Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI, lit. 51, leg. 1«.

La loi finit par identifier le colon à l’esclave : « Le colon change de maitre avec la terre vendue. «Valent., Theod. et Arc., in Cod. Justin., lib. XI, tit. 49, leg. 9*.

— Cod. Just,, tit. 51. « Que les colons soient liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition, ils paraissent des ingénus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre sur laquelle ils sont nés. ■ — Cod. Justin., tit. 37. « Si un colon se cache on s’efforce de se séparer de la terre où il habite , qu’il soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à sou patron , ainsi que l'esclave fugitif. • / ’oy. le Cours de Guizot , t. IV.— M. de Savigny pense que leur condition était , en un seus , pire que celle des esclaves ; car il n’y avait , à son avis, aucun affranchissement pour lea colons.

1 Par la loi Julia, le Ccelebs ne peut rien recevoir d’un étranger, ni de la plupart de ses affine» , excepté celui qui prend • concubinam , libcrorum quserrndorum causé. «

* y oy. Hérodien.

3 Probi epist. ad senatum, in Vopisc. Arantur Gallican* rura barbaris bobus, et juga germauica captiva pnebent nostris colla cultoribus.

4 é'oy. Aurel. Vict., iu C.csar.-~ Vopisc., ad. ann.981.

— Eulrop., 1. IX. — Euscb , Chronic. — Suelon., in Domit., c. 7.

cité qai l’écrase, qui s'écroule sur lui. Les malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine 4 dans l'appauvrissement général, sont déclarés les esclaves, les serfs de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls ; tout ce qui manque est sur leur compte7. Ilsonll’honncur de payer à l'empereur l'avrum coronarium. Ils sont l’awiplissîme sénat de la cité, l’ordre très-illustre de la curie 8. Toutefois ils sentent si peu leur bonheur, qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour fermer , pour barricader la curie. Étranges magistrats que la loi est obligée degarder à vue pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise curulc. Elle leur interdit de s’absenter*, d’habiter la campagne l0, de se faire soldats n, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans les ordres, qu’en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être curiale à leur place. La loi ne les ménage pas : « Certains hommes lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne les libérerons qu’aulant qu’ils mépriseront leur patrimoine. Convicnl-il que des esprits occupés de

3 Eumen.,Panegvr. Constant.: Sicut tuo, Maximiane Auguste , nuta Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et receptus in leges Francus excoluit , ità nunc per victorias tuas , Constant! C.esar iuvictc , quidquid infrequens Ambiant) et Bellovacoet Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultore revire&cit... etc.

* Au moins vingt-sept juyero.

7 Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne peuvent vendre sans autorisation. ( Interpellât judicem... omnesque causas sigillatim quibos strangulatur. exponat. Cod. Thcodos., 1. X, tit. 33). Le curiale qui n'a pas d'enfanta, ne peut disposer par testament que du quart de ses bien6. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.

8 Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la curie ni aux juifs , ni aux bâtards. « Ce n’est point une tache pour l’ordre, parce qu’il lui importe d’ètre toujours au complet.» Cod. Théod., I. XII, tit. 1. — Spurios... etc. L. generaliier 3, § 9, D-, 1. L, tit. 9.

* Cod. Theod., 1. X, t.31. — Non aidé disccdat quàm , insinuato judici desiderio, proficisccndi licentiam cousequatur.

i® Ibid., 1. XII, t. 18. Curiales omnes jubemus interminatione moneri ne civitales lugiant aut dcscrant, rus habitandi causâ ; futidum quera civitati pnetalerint scicntes fisco esse sociandum, coque rurc esse eariturot, cujus causi impios se, vilando patriam, de mon str&rint.

i* L. s» cohorlali» 30, Cod. Theod., 1. VIII , I. 4. £i quis ex his ausus fuerit affeclare militiam... ad conditioncm propriam relrabatur.— Cette disposition désarmait tous les propriétaires.

la contemplation divine, conservent de rattachement pour leurs biens '?... »

L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire. La loi I exige qu'il se marie, qu’il lui engendre et lui élève des victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple $c coucha par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se couche sous les coups . et refuse de se relever. En vains les empereurs essayèrent, par des oITres d'immunités , d'exemptions, de rappeler le cultivateur sur son champ abandonné3. Rien n’y fit. Le désert s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle , il y avait dans l 'heureuse Campanie , la meilleure province de tout l'Empire, cinq cent vi.igl- huit mille arpents en friche *.

Tel fut l’effroi des empereurs à l’aspect de celle désolation , qu'ils essayèrent d’un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot de liberté. Graticn exhorta les provinces à former des

1 Quidam ignavix tcctitorcn, desertis civitatum muncribus, captant solitudines ac sécréta... L. quidam 03, Cod. Thcod., I . XII, t. 1 . — Nec cnim coa aliter , ni si conlemptis patrimoniis , liberamus. Quippè animes diviuâ observalione dcvinctos non decet patrimouiorum desideriis occupa ri. L. curiale * 104 , ibid.

3 Constantin, in Cod. Justin., I. XI, t. 58, Ici. I. Prxdia déserta dccurionibus loci eui subsunt assignat-! debent, cum imtnunitale tricnnii.

* Honorii indulgrntié Campanix tributa , aliqnot jugerum velut dcsrrtoruro et squnlidorum... Quiugene vjginti octo millia quadragiuta duo jugera , que Campauia provincia, juste iuspectorum rclalionem et veterum monumenta chartarutn , in desertis et squalidis locis babere diguoscilur, iîadem provincialibus concessimus , et ehartas superflux descriptionis ercmari ceusemus. ( Arc. et Bon., in Cod. Theod., lib. XI , lit. 58 ,

i. no

* En 582 , une loi porta : ** Soit que toutes les provinces réunies délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en particulier, que l'autorité d’aucun magistral ne mette ni obstacle ni retard à des discussions qu'exige l’intérêt public. • L. »irc integra 9, Cod. Theod., I. XII, t. 12. J-'oy. Raynouard, Histoire du Droit municipal en France, I, 192.

6 Voici les principales dispositions de la loi de 418 :

— I. L'assemblée est annuelle. — 11. Elle se tient aux ides d'août. — lit. Elle est composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque province. — IV. Si les magistrats de la Novempopulanic et de l’Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs tondions , ces provinces , selon la coutume, enverront des députés. — V. La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les magistrats , et de trois pour

assemblées 4, Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule 5 , il engagea, pria, menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas. Tout fui inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné

d’un empereur impuissant pourle bien comine pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, toutau moins la mort sociale et l’invasion des barbares *. « Ils appellent l'ennemi, disent les auleurs’du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir; ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l’on est étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, niais c’est qu’ils ne peuvent emporter avec eux leurs |>ctiles habitations. » Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long ouvrage de la conquête, de l’esclavage, de la dépopulation , est près de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en vain , que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d’où elle va se retirer? Ce qui y reste d’cllc est en effet immense.

les honorés et les curiales. — VI. Le devoir de l’assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts publies. Raynouard , Hist. du Droit municipal en France, I, p. 109.

6 Marner (in., in Panegvr. Juliani : Alix, quas à vastilate barbaricâ terrarum intervalle distulerant . jndicum nomine h nefariis latronibus obtinebantur. Inge- ' nua indignis cruciatibus corpora (laccrabantur); nerao ab injurié liber... ut jam bar ban desiderarentur , ut ; præoptaretur à miseris fortune captorura. — P. Oros... Ut inveniantur quidam Romani , qui malint inter barbaros pauperem übertatem , quàm inter Romanos tributariamservitutem.— Salvian.,de pmvid., I. V. Malunt : enim sub speeie captivitatis vivere liberi , quàm sut» specie libertatis esse captivi... nomen civium romauorum aliquandù... magno æst minium. .. nunc ultrô repudialur. — Sic sunt... quasi captivi jugo hostiutn pressi : tolérant supplicium necessitate, non voto : animodesideraut lihertatem. sed «ummam suslineut servitutem. Lcviorcs bis bustes quàm exactores sunt , et res ipsa hoc indicat ; ad hostes liigiunt , ut vim exactionis evai dant. Hua et consenticiis illic rominx pleins oratio. ut | liccat eis vitara... agerc cum harbaris... Nou solum i Iransfugere ab eis ad nos fratiTS.uostri omninô uolunt , j sed ul ad cos confugiaut , nos rclinqvunt; et quidem I mirari salis non possunt, quôd hoc non omnes omninô ' faciuut tnbutarii pauperes... niai quôd une causa tantum est, qué non faciunt, quia transferre illuc... habitatiuuculas familiasque non possunt; nam cûm plcriquccorura agellos ac tabernacula sua deserant, ut vim «'saclionis evadant... noiiuulli eorum... qui... fugati ab i^xacloribus deserunt... fnndos majorum expetunt, rt i coloni divilum fîunt. — l'a y. aussi dans Priscus , l'histoire d'un Grec réfugié près d'Attila.

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