LI\RE IV. — 1200-1223. GRANDEUR DU ROI DE FRANCE, ETC
couronne » Il signa , et tomba ensuite dans un horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bêle enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il lit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service, pouvaient venir en Angleterre, et prendre les terres de ses barons rebelles1 * 3; il voulait refaire sur les Normands la conquête de Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons cITrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci avait épousé Blanche de Castille , nièce de Jean. Mais celle princesse n'était pas l'héritière immédiate de son oncle; elle ne pouvait transmettre à son mari un droit qu'elle n’avait pas elle-même. Le pape intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le roi d'Angleterre. vassal de l'Église. Lejeune Louis, fils de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son père s, n'en passa pas moins en Angleterre à la tète d'une armée. Tous les comtés de la Kenlic, l’archevêque lui-même, et la ville de Londres, se déclarèrent pour les Français. Jean se trouva encore une fois abandonné , seul , exilé dans son propre royaume. Il fallut qu’il cherchât sa vie chaque jour dans le pillage , comme un chef de routiers. Le malin , il brûlait la maison où il avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'Ile de Wight, et y subsista de pirateries. Il portait cepcudant avec lui un Irésor avec lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la lièvre et mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de Jean, Henri 111, était innocent des crimes de son père. Louis vit bientôt tous les Anglais ralliés contre lui.etsc tint heureux de repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre4 *.
Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet, 19 octobre), aussi grand,
1 II est dit dans la grande Charte, que si les ministres du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au cnnseil dea vingt-cinq Barons. • Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre, nous molesteront et
poursuivront de toute façon : i. e. par la prise de nos châteaux , etc... * La consécration de ta guerre civile, tel est le premier essai de garantie. Essais de Guizot, p. 430-441.
3 Math. Paris, p. 225.
3 Id., p. 236. On assembla à Melun la cour des pairs.
Louis dit i Philippe : • Monseigneur, je suis votre
homme lige pour les flefs que vous m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre , il ne vous appartient point d’en décider... Je vous
aussi triomphant , que l’ennemi de l'Église était abaissé. Et pourtant celte fln victorieuse avait été triste. Que souhaitait-il donc? Il avait écrasé Othon, et fait un Empereur de son jeune Italien Frédéi rie II : la mort des rois d’Aragon et d’Angleterre avait montré au monde ce que c’était que se jouer de l’Église : l’hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots d.e sang, qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Co grand, ce terrible dominateur du monde et de la pensée , que lui man- I quait-il?
Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée : son approbation , la foi en soi. Sa confiance au principe de la persécution ne s’était peut-être pas ébranlée ; mais il lui arrivait par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé,
! une plainte à voix basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui conter que son légat de Citeaux avait égorgé en son nom vingt mille hommes dans Béliers , que l’évèque Folquet avait fait périr dix mille hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres , tant d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de pécbés pour punir le péché! Les exécuteurs avaient été bien payés : celui-ci était ! comte de Toulouse et marquis de Provence &, celuilà archevêque de Narbonne; les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration immense , et le pape un doute.
Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215,
! lorsque le comte de Toulouse, le comte de Foix et ; les autres seigneurs du Midi, vinrent se jeter à ses pieds , lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les ^ larmes ; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dil-on, réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n’est pas impunément qu'on immole l’humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre propre coeur , il ébranle l’idole à laquelle vous avez sacrifié; elle vous manque
demande seulement de ne pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé à combattre jusqu’à la mort , s’il le faut , pour recouvrer l’héritage de ma femme. » Le roi déclara qu’il ne donnerait à son fils aucun appui.
4 A en croire les Anglais , il aurait même promis de i rendre , à son avéuemeut , les conquêtes de Philippe- 1 Auguste.
6 Dans une charte de l’an 1216, Monlfort s’intitule : Simon, providentii Dei dux Narbon*, cornes Tolosæ,et marchio Provinci* et Carcassonsa vice-cornes, et dorainus Montis-loriis. Preuves de l’Uistoire du Languedoc, p. 254.
aux jours du doute, elle chancelle, clic pâlit, elle échappe ;~la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour elle.
•i Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns el les autres *, il jeta on grand soupir : puis s étant retiré en son particulier avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait Taire le saint-père.
» Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats du parti du légat cl du comte de MonlTurt, qui lui dirent el montrèrent que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres el seigneuries, cl refusait de les croire cux-incmes, il ne fallait plus qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fil rien pour elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un livre, el leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdiles terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées , ce serait leur faire grandement tort, car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les autres qui étaient avec lui. « Pour laquelle raison , ditil, je leur donne congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui les retiennent injustement. »
Alors vous auriez vu lesdits prélats murmurer contre le saint- père et les princes, en telle sorte qu'on eût dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu’autrcincut, el le saint- père fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus comme ils l'étaient contre lui.
>• Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que l’on connût dans tout le monde, vil el ouït lesdits prélats murmurer en celle sorte contre le saint-père el les princes, il se leva, prit la parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une grande malice et méchanceté combinées contre lesdils princes el seigneurs, et contre toute vérité ; « Car, seigneur, dit-il, tu sais bien, en ce qui touche le comte Ramon , qu'il t'a toujours été obéissant , et que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre scs places en tes mains et ton pouvoir, ou celui de ton légal. Il a été aussi un des premiers qui se sont croisés ; il a été au siège de Carcassonne contre son neveu le vicomte de Béziers, ce qu’il lit pour te
1 Chronique languedocienne , dans les Preuves de l'Histoire du Languedoc, t. III, p. 50-69. Je suis la traduction de M, Guizot, sauf quelques modifications. Je crois, comme lui, h la haute antiquité de ce monument. Toutefois, sur plusieurs faits importants , la
montrer combien il t'était obéissant , bien que le vicomte fût son ueveu, de laquelle chose aussi ont été faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble, seigneur, que lu feras grand tort au comte Ramon, si lu ne lui rends et fais rendre ses terres, el tu en auras reproche de Dieu el du monde , et dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui sc ûe en toi ou en les lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute l'Église militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé uri tel feu dans Toulouse, que jamais il ne s'éteindra ; vous avez été la cause principale de la mort de plus de dix mille hommes , et en ferex périr encore autant, puisque, par vos fausses représentations. vous montrez bien persévérer en les mêmes torts ; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été tellement diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée; et il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de gens ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens. »
» Le saint-père pensa donc un peu à son affaire ; et quand il eut pensé , il dit : « Je vois bien el reconnais qu'il a été fait grand tort aux seigneurs et princes qui sont ainsi venus devers moi ; mais toutefois j'en suis innocent, et n'en savais rien; ce u'est pas par mon ordre qu'ont clé faits ces torts , et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement obéissant, ainsique les princes qui sont avec lui. »
* Alors donc se leva debout l’archevêque de Narbonne. Il prit la parole, eldil et montra au saintpère comment les princes n'étaient coupables d'aucune faute pour qu'ou les dépouillât ainsi, el qu'on fil ce que voulait l'évêquc de Toulouse, « qui toujours, continua-t-il, nous a donné de trcs-damiiables conseils , et le fait encore à présent ; car je vous jure la foi que je dois à la sainte Église , que le comte Ramon a toujours été obéissant à toi , saint-père, et à la sainte Église, ainsi que tous les autres seigneurs qui sont avec lui ; et s'ils se sont révoltés contre ton légat et le comte de Monlfort , ils n’ont pas eu tort; car le légat et le comte de Monlfort leur ont ôté toutes leurs terres, ont tué et
chronique est en opposition avec les historiens contemporains. Peut-être ici montre- 1- elle le pape trop favorable au comte de Toulouse, l'oy. aussi le fragment de la Chronique en vers publié par N. Fauriel dans la Revue des deux Mondes.