‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 194 sur 398 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PBEMltBE MOITIÉ BIT TREIZIÉME SIÈCLE. NYSTICISNK. ion» IX. SAINTETÉ DIT ROI DR FBANCR.

Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le chapitre précédent , s’est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il a triomphé partout, et de l’Empereur, et du roi Jean, et des Albigeois hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont devenus deux fiefs du saiut-siége, et la mort tragique du roi d'Aragon a été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l’Europe, mendiant à Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant, outragé, battu, souffleté par sou bon ami le roi de France, obligé enfin de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C’est au profit de la France qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de l'Église et l'Église cllc-mcmc.

Comment expliquer celte décadence précipitée d'innocent 111 à Bonifacc VIII, une telle chute après une telle victoire? D’abord, c'est que la victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre la pensée; c’est plutôt sa nature, à celte plante vivace, de croître sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus , si le glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si c’est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire , si le père assas-

in cujus manu corda regum consistant , scientes hoc divinités vobis esse inspiratum , etc... Flexis itaque genibus, reverentissime Re.\, lacrymis in torrentem deduelis, et singultibus laccrati, régi® supplicamus mojestati quutinus vobis inspirât® graliœDci non deesse velitis... quod universali# ccclesi® imminet subversif» in regno vcstro,nisi vos occurratisct aaecurratis, etc... Prcnves dr l'Dist. du Languedoc , III, 278.

sine !... l'Église perdant ainsi son caractère de sainteté, cc caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi, au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi , à son insu , un coup terrible à l'Église.

Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n’a vaincu le mysticisme indépendant, qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de mysticisme, je parle des ordres mendiants. C’est combattre le mal par le mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre toutes, vouloir régler l’inspiration, déterminer l'illumination , constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s*cn faire un instrument.

Les ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, sur lesquels le pape essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la prédication. Le premier âge des monastères, l’âge du travail et de la culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l’esprit des barbares , cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade, des moines de Clteaux et de Clairvaux , avait fini avec la croisade. C'est une croisade morale qu’il fallait à l'Église . une croisade où elle appelât les hommes non plus à la Jérusalem de Judée, mais à la Jérusalem de charité, d'union , de simplicité, d’obéissance. Le salut du christianisme était certainement dans l’unité de l’Église. Au temps de Grégoire VII , il avait déjà été sauvé par les moines, auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l’Église eut ses prêcheurs, c’est le nom même de l’ordre de Saint- Dominique. Le monde venant moins à elle , elle alla à lui. Ces missionnaires puisèrent à la source on le christianisme se désaltère, toutes les fois qu'il est fatigué et haletant, à la source de la grâce '. Il en jaillit deux ordres, ceux de Saint-Dominique et de Saint-François. La source étant rouverte, il y en eut pour tout le monde, tous y vinrent; les laïques y furent admis. Le tiers ordre de Saint- Dominique et de Saint-François reçut une foule d’hommes qui ne pouvaient quitter le siècle , et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa mère

1 Les universités venaient de quitter saint Augustin

pour Aristote ( BuUus. II, 360) ; 1rs Mendiants remontèrent à saint Augustin.

3 Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en 12 1 G, et créa en sa favmr l'oUirc de Maître du Sacré

Palais.

appartenaient au tiers ordre de Saint-François.

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils curent, dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de Saint-Dominique, fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous l'inspiration sanguinaire de Clteaux, au milieu de la croisade de Languedoc, s’arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut ni la fougue, ni les écarts de l'ordre de Saint-François. Il fut le principal auxiliaire des papes jusqu’à la fondation des jésuites. Les dominicains furent chargés de régler cl de réprimer. Ils curent l'inquisition , et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du palais pontifical1 * 3. Pendant que les franciscains couraient le monde dans le dévergondage de l’inspiration , tombant , se relevant de l’obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le monde et l’agitant des transports de l'amour mystique , le sombre esprit de Saint-Dominique s'enferma au sacré palais de Latran , aux voûtes granitiques de l’Escurial *.

L’ordre de Saint-François fut moins embarrassé; il sc lança tète baissée dans l’amour, dans l’amour de Dieu; il s’écria, comme plus tard Luther : Périsse la loi; vive la grâce! Le fondateur de cet ordre vagabond fut un marchand ou colporteur d’Assise. On appelait cet Italien François, parce qu’en effet il ne parlait guère que français, « C’était, dit son biographe, dans sa première jeunesse , un homme de vanité, un bouffon, un farceur, un chanteur; léger, prodigue , hardi.... Tête ronde , front petit, yeux noirs cl sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées, langue aigué et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs , jambe maigre , pied petit, de chair peu ou point 4. n II avait vingt-cinq ans lorsqu’une vision le convertit. Il monte à cheval , va vendre ses étoffes à Foligno, en rapporte le prix à un vieux prêtre, et, sur son refus, jette l'argent par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le poursuit; il sc sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape, le charge de coups ; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens l’obligent de renoncer juridiquement à tout son bien, en présence de l'évèquc. C’était sa plus grande joie ; il rend à son père tous ses habits , sans garder

s Fondé par Philippe II.

4 Acla SS. octobris, t. II, Vita S. Francisci à Tlioroà Ccllano, p. 685, 706. ( Thomas de Cellano fut son disciple, cl écrivit deux fois sa vie, par ordre de Grégoire IX. )

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