‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 195 sur 398 · LIVRE IV, - PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÉME SIÈCLE. LOUIS IX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, - PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÉME SIÈCLE. LOUIS IX

même un caleçon ; l'évêque lui jette son manteau

Le voila lancé sur la terre; il parcourt les forêts, en chantant les louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il est : « Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi. » Ils le plongent dans une fondrière pleine de neige ; nouvelle joie pour le saint ; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui ; il les prêche, ils écoutent : » Oiseaux , mes frères, disait-il , n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout ce qu'il vous faut? » Puis satisfait de leur docilité, il les bénit et leur permet de s’envoler*. Il exhortait ainsi toutes les créatures à louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature morte elle-même , il l'embrassait dans son immense charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait tous à l’amour divin *.

Cependant, un pauvre idiot d’Assise s’attacha à lui , puis un riche marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers frauciscains et ceux qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités forcenées , comparables à celles des faquirs de l'Inde, se pendant à des cordes, se serrant de chaînes de fer cl d’entraves de bois 1 * * 4 5 *. Puis, quand ils curent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la prédication *. Il y serait encore, s’il ne se fût avisé de consulter sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication. Des lors, il n'hésita pins; se ceignit les reins d'un corde et partit pour Rome.

• Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut devant le pape , qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et tressaillait comme s’il eût dansé4.» Les politiques de la cour de Rome le rebutèrent d’abord; puis le pape réfléchit, et l’autorisa. Il demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n’avoir rien au monde, sauf une pauvre église de Sainle-Maric-des-Anges , dans le petit

1 Th. Cellan.,p. 687-88: Ncc frmoralia rctinens.totus

co ram omnibus deuudatur. Episcopus... pallio quo indutus erat, eontexit eum.

* ld., p. 099 : • Fratres tnci aves, multum debetis laudare crestorem,etc.Un jour que des hirondelles (‘empêchaient de prêcher par leur ramage, il les pria de sc taire:

• Sorores mes hirundincs, etc. • Elles obéirent aussitôt.

5 Id., p. 705 : Srgetes, vincas, lapides et silvas,

et omnia speciosa camporum... terramque et ignem ,

aérem et ventum ad divinum mont bat amorcm , etc...

Omnrs creaturas fratrt» nomme uuncupabat; fa Ur cinis, toror muscs, etc.

champ de la Portiuncule , qu’il rebâtit de ce qu’on lui donnait7. Cela fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l’Égypte où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s’obstina à le renvoyer.

Tels furent les progrès du nouvel ordre , qu’en 1219, Saint François réunit cinq mille franciscains en Italie , et il y en avait dans tout le monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout , pieds nus , jouant tous les Mystères dans leurs sermons, traînant après eux les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le vendredi saint, développant sans retenue tout ce que le christianisme a d’éléments dramatiques. Le système de la Grâce, ou l’homme n’est plus rien qu’un jouet de Dieu , le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est pour lui un acte d’amour de s’abaisser, de s'annuler, de montrer les côtés honteux de sa nature ; il semble exalter Dieu d’autant plus. Le scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse , une sensualité de dévotion. L’homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à l’objet aimé.

C’était une grande joie pour saint François d’As-sise de faire pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne, et mangé un peu de volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et l’on criait : « Voici le glouton qui s’est gorgé de poulet à votre insu 8! » A Noël , il sc préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit le Sauveur. Oii y voyait le bœuf, l’âne, le foin; pour que rien n’y manquât, lui— même il bêlait comme un mouton, en prononçant ffethlcem, et quand il en venait à nommer le doux Jésus , il passait la langue sur les lèvres et les léchait comme s’il eût mangé du miel *•

Ces folles représentations , ces courses furieuses à travers l'Europe . qu'on ne pouvait comparer qu’aux bacchanales, ou aux pantomimes des prêtres de Cybèle. donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès. Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait marqué les représentations orgiastiques de l’antiquité. Le toutpuissant génie dramatique qui poussait saint Fran-

* Th. Cellan., p. 695 : Aliquis suspensus funihus.

5 Vit* S. Franc. h S. Bon* ventura, p. 774.

7 Th. Ccllan., p. 699.

8 Id., p. 690 : ... ■ Vidcle glutoncm , qui impmguatus est caruibus gallinarum, quas, vobis iguorantibus, mamlucavit! ■

8 ld., p. 700-707 : More balantis «vis liethlcem dicens... et labia sua , cüm Jesum nommant , quasi lixigebat linguâ.

— Le loin de l'étable Ht îles miracles; il guérissait les animaux malades. Ibid.

Page 1