LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX. 3Î
quemeul, Louis le Lion , ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. Gn Flandre, il maintint la comtesse Jeanne , lui rendant le service de garder son mari prisonnier à la tour du Louvre. Celte Jeanne était fille de Beaudoin, le premier empereur de Constantinople, qu’on croyait tué par les Bulgares. Un jour, le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse de le reconnaître , mais le peuple l’accueille , cl elle est obligée de fuir prés de Louis VIII qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à certaines questions ; et vingt ans d’une dure captivité pouvaient bien avoir altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.
La Flandre se trouvait ainsi soumise a l’influence française; il en fut bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l’Église contre les Albigeois , qui reparaissaient sous Raymond VU D'autre part , une bonne partie des Méridionaux désirait finir à tout prix, par l’intervention de la France, cette guerre de tigres, qui se faisait chez eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au siège de Marmande, où il essaya en vaiu de sauver les assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques déclarèrent qu’ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois 3. Louis Mil se mit en effet en marche à la télé de toute la France du Nord ; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre de cinquante mille. L’alarme fut grande dans le Midi* Une foule de seigneurs et de villes s’empressèrent d’envoyer audcvanl, cl de faire hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice, espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit passage hors de scs murs ; mais en même temps, elle s’entendait avec le comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l’approche de la cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond , elle élail restée j douze ans excommuniée pour l’amour de lui. Les j podestats d’Avignon prenaient le titre de baylcs ou ! lieutenants du comte de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même , et sur son refus, il l’assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de cette ville impériale, ne furent point écoulées. Il fallut qu'elle payât rançon, donnât des
1 ta»f. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII. Preuves de l'ilist. du Languedoc, p. 980, et les lettres d’Honorius III, ap. Scr. fr., XIX, 000-725.
7 Hist. du Languedoc. I. XXIV. p. 550, et Preuves, p. 909-300.
otages et abattit ses murailles. Tout ce qu’on trouva dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes , Albi , Carcassonne , se livrèrent, et Louis VU1 établit des sénéchaux dans cette dernière ville et à Bcaucaire. Il semblait qu’il dût accomplir dans celle campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d’Avignon avait été un retard fatal ; les chaleurs occasionnèrent une épidémie meurtrière dans son armée. Lui -même, il languissait, lorsque le duc de Bretagne et les comtes de Lusignan, de Marche, d’Angouleme et de Champagne s’entendirent pour sc retirer. Ils sc repentaient tous d’avoir aide aux succès du roi ; le comte de Champagne, amant de la reine (telle est du moins la tradition) , fut accusé d’avoir empoisonné Louis , qui mourut peu après son départ (1££6).
La régence et la tutelle du jeune Louis IX eut appartenu, d’après les lois féodales, à son Oncle Philippe le Hurepel (le grossier), comte de Boulogne. Le légal du pape et le comte de Champagne, qu’on disait également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille , lui assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu’une femme commandât à tant d'hommes; c'était sortir d’une manière éclatante du système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là , pour entrer dans la voie pacifique de l’esprit moderne. L’Église y aida. Outre le légat, l'archevêque de Sens et l'évèque de Beauvais voulurent bien attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort , nommé sa veuve régente. Sou testament, que nous avons encore, n’en fait aucune mention s. Il est douteux d’ailleurs qu’il eût confié le royaume à une F.spagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de Champagne avait prise, dit-on, pour l’objet de scs galanteries poétiques. Ce comte, ennemi d’abord du roi , comme les autres grands seigneurs, n’en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d’autre part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de Troyes, de Bar-sur- Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir pacifique et régulier du roi , plus qu’avec la turbulence militaire des seigneurs. Le parti du roi , j c’était le parti de la paix, de l’ordre, de la sûreté des I routes. Quiconque voyageait, marchand ou pèlc- 1 rin , était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands seigneurs contre
* Archives du royaume, J, carton 401, Lettre cl témoignage de l'archevêque de Sens et de l'èvéque de Beauvais. — J , carton 403, Testament de Louia VIII.
la Champagne, qui avait de bonne heure abandonné leur ligue. La jalousie de la Féodalité contre l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc , ne fut point certainement étrangère aux affreux ravages que les seigneurs firent dans la Champagne, pendant la minorité de saint Louis *.
Le chef de la ligue féodale , ce n'était point Philippe , oncle du jeune roi , ni les comtes de Marche et de Lusignan, beau-père et frère du roi d’Angleterre , mais le duc de Bretagne , Pierre Mauclcre , descendu d’un fils de Louis le Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et par conséquent de l’Angleterre aussi bien que de la France , flottait entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l’homme le plus propre à profiter d’une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand dialecticien, destiné d’abord à la prêtrise, mais de cœur légiste, chevalier, ennemi des prêtres , il en fut surnommé Mauclerc.
Cet homme remarquable , certainement le premier de son temps , entreprit bien des choses à la fois, cl plus qu’il ne pouvait : en France, d’abaisser la royauté ; en Bretagne , d’être absolu , malgré les prêtres et les seigneurs. Il s’attacha les paysans, leur accorda des droits de pâture, d’usage du bois mort , des exemptions de péage a. Il eut encore pour lui les seigneurs de l’intérieur du pays, surtout ceux de la Bretagne françnise(Avaugour. Vitré, Fougères , Chàteaubriant , Dol , Châtcaugirnn ) ; mais il tâcha de dépouiller ceux des eûtes ( Léon , Rohan , le Faou , etc. ). H leur disputa ce précieux droit de bri», qui leur donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l’Église, l’accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les prêtres la science du droit canonique qu’il avait apprise d’eux-mémes. Dans cette lutte , il se montra inflexible et barbare ; un curé refusant d'enterrer un excommunié, il ordonna qu’on l'enterrât lui-même avec le corps 8.
Celle lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d’agir vigoureusement contre la France. 11 lui eût fallu du moins être bien appuyé de l’Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et
1 Alberic. , p. 541... Communias burgensiura et ruslicorum facit (Campanile cornes), in quibus magis conlidebal quàm in roilitibus suis.
2 U. Morice, Preuves de l'Hist. de Bretagne, 1, 109C.
3 Daru , Histoire de Bretagne, t. II. Math. Paris, p. 25.
4 Bile lui écrivit, dit - on : Sire Thibauld de Chain- '
paigne, j’ai entendu que vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron de Bre-
taigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre
quan que vous avez au royaume de France , que vous :
volaient le jeune Henri III , ne lui laissaient point d’argent pour une guerre honorable. H devait passer la mer en 1220 ; une révolie le retint. Manclerc l’attendait encore en 1229, mais le favori de Henri III fut corrompu par la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l’adresse d’empêcher le comte de Champagne d’épouser la fille de Mauclcrc 1 2 3 4 *. Les barons, sentant la faiblesse de la ligue, n’osaient , malgré toute leur mauvaise volonté , désobéir formellement au roi enfant , dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par clic d’amener leurs hommes contre la Bretagne , ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement.
L’impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légal qui la conseillait d’agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade fut conduite en Languedoc. Celle-ci , du moins, sem-
blailjuslifiéeparrhorriblecruautédeRaymondVll.
qui mutilait tous scs prisonniers 6. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les croisés sc mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui faisaient la richesse du pays 6. Les indigènes avaient résisté tant qu’il n’en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte i céder. Il fallut qu’il rasât les murs de sa ville, y reçût garnison française, y autorisât l’établissement de l’inquisition, confirmât à la France la possession du bas Languedoc , promit Toulouse après sa mort, comme dot de sa fille Jeanne , qu’un des frères du roi devait épouser 7. Quanta la haute Provence, it la donnait à l’Église : c’est l’origine du droit des papes sur le comtal d’Avignon. Lui-même il vint à Paris, s’humilia, reçut la discipline dans l’église de Notre-Dame , et sc constitua, pour six semaines, prisonnier à la tour du Louvre8. Cette tour, où six comtes avaient été enfermés après Bouvines , d’où le comte de Flandre venait à peine de sortir, où l’ancien comte de Boulogne se tua de désespoir, était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons logeaient chacun A son tour.
La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douxe pairs, calqué sur le nombre
ne le faites. Si cher que avez tout tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous sçavez bien. Je n’ai jamais trouvé pis qui mal m’ait voulu faire que luy. » I). Morice, I, 158.
3 Math. Paris, p. 294.
* Guill. de Poil. Laur., ap. Scr. fr., XI V, 218.
1 Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de l'Histoire du Languedoc, p. 329, sqq., et au tome XIX du recueil des Historiens île France, p. 219, sqq.
* Guill. de Pod. Laur., ap. Scr. fr., XIX, 224.