‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 200 sur 398 · LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX

la tils; témoin ces pyramides de têtes de morts qu’ils firent élever dans la plaine de Bagdad *.

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l’Asie, avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les arrêter. Les sunnites et les schyyles, le calife de Bagdad et le calife du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée ; les Mongols s’en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe, pour accorder le pape et l'Empereur, le roi d'Angleterre et le roi de France. Alors, ils n’auraient plus qu’à faire manger l’avoine à leurs chevaux sur l’autel de Saint-Pierre de Rome 2 , et le règne de l’Antéchrist allait commencer.

Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu ; déjà ils étaient partout présents par l’effroi qu’ils inspiraient. En l’an 1258, les gens de la Frise et du Danemarck n’osèrent pas quitter leurs femmes épouvantées pour aller pécher le hareng, selon leur usage, sur les eûtes d’Angleterre9. En Syrie , on s'attendait d’un moment à l'autre à voir apparaître les grosses télés jaunes et les petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était réconcilié.

1 Tamerlan , après avoir ruiné Damna de fond en comble, fit frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était : Dbstroctiop*. Ce mot indiquait, par sa valeur numérale, l’an 805 de l'hégire , époque de la prise de Damas. Rcinaud, Description des Mon. musulmans, etc., 1, 89. Chardin, IV, 2U2. — Un autre chronogramme de Tamerlan, correspondant à l'an 775 de l'hégire , signifie aussi Dkstücctiom. foy. d'IIerbelot, Bibliothèque orientale.

a C'est le mot qu’on attribua , au quinzième siècle, au sultan des Turcs, Bajazet.

9 • Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie ; iis avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu Irès-haut pour dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les tètes de ces barbares sont grosses et disproportionnées avec leurs corps ; ils se nourrissent de chairs crues et même de chair humaine ; ce sont des archers incomparables ; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables; leur langue est inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en troupeaux de moutons, de bœufs, de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de marche en un jour. Ils portent par devaut une bonne armure, mais aucune par derrière , pour n’étre jamais tentés de foir. Ils nomment kan leur chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage boréale , les mers Caspicnnes, et celles qui leur confluent, ils sont nommés Tartares,du nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand, qu'ils semblent menacer le genre humain de sa destruction. Quoiqu’on eût déjà éprouvé d’autres

Les princes mahométans, entre autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante nu roi de France, et l’un des ambassadeurs i passa en Angleterre.

D'autre part , l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint Louis son danger, son dénùinent et sa misère. Ce pauvre empereur s'était vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la main sur uu chien mort. Il en était à n’avoir plus pour se chauffer que les poutres de son palais. Quand l’impératrice vint, plus tard, implorer de nouveau la piLié de saiot Louis, Joinville fut obligé, pour la présenter, de lui donner une robe. L’empereur offrait à saint Louis de lui céder à bon compte un inestimable trésor , la vraie couronne d’épines qui avait ceint le front do Sauveur. La seule chose qui embarrassait le roi de France, c’est que le commerce de reliques avait bien l’air d’élre un cas de simonie; mais il n’était pas défendu pourtant de faire un présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de cent soixante mille livres, et de plus, saint Louis donna le produit d'une confiscation faite sur les juifs , dont il se faisait scrupule de profiter lui-

i «misions de la part des Tarlares, la terreur était pluà grande cette année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent point cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les eûtes d’Angleterre , pour charger leurs vaisseaux de harengs : .1rs harengs se trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien : même dans. 1rs endroits éloignés de la mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de France, principalement de la |>art du Vieux de la Montagne, annonçait ces événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du secours aux Occidentaux pour réprimer la fureur des Tarlares. Il envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi d’Angleterre pour lui exposer les mêmes choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient sontenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait d’envahir tout l’Occident. L’évéqne de Winchester , qui était présent à cette audience (c'était le favori de Henri III ), et qui avait déjà revêtu la croix, prit d'abord la parole en plaisantant. « Laissons , dit-il , ces chiens se dévorer les uns les autres , pour qu’ils périssent plus tût. Quand ensuite nous arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, nous les égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de la terre. Alors le monde entier sera soumis à l’Église catholique , et il ne restera plus qu’un seul pastrur et une seule bergerie. >• Malh. Paris, p. 518.

même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques jusqu’à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainlc-Chapcllc de Paris.

La croisade de 1233 n'était pas faite pour rétablir les affaires d’Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de bourgogne, le comledc Monlfort, se firent battre. Le frère du roi d’Angleterre n'eut d’autre gloire que celle de racheter les prisonniers. Ma u clerc seul y gagna quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter encore son royaume, cl réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait contre lui ; le comte de Toulouse , dont la fille avait épousé le frère du roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder ses États, s’il n’avait pu garder ses enfants. Il s’était allié aux rois d’Angleterre, de Navarre, de Castille et d’Aragon. Il voulait épouser nu Marguerite de la Marche, sœur utérine de Henri III , ou Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au Languedoc, déshérité sa fille au profit des enfants qu’il eût cusde Béatrix, et réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand projet. Dès 1442, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon ; l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à reparaître. Les confédérés agirent l’un après l’autre. Raymond était réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut pitoyable; Henri III avait compté sur son beaupère , le comte de la Marche . cl les autres seigneurs qui l’avaient appelé. Quand ils se virent et se comptèrent, alors commencèrent les reproches et les altercations. Les Français n’avançaient pas moins ; ils auraient tourné et pris l'armée anglaise au pont de Taillcbourg, sur la Charente, si Henri n’eût obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard, en qui Louis révéra le héros de la dernière croisade , celui qui avait racheté et rendu à l’Europe tant de chrétiens '. Henri profita de ce répit pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près ; un combat acharné eut lieu dans les vignes *, et le roi d’Angleterre finit par s'enfuir dans la ville , et de là vers Bordeaux ( 1242).

1 Math. Paris, p. 400 : Et vocabant eum multi rcdemptorcm suutn, quia per compositionem paciseos in

terri sanctà liberaverat... Et hoc impetravit, lùm quia

favorabilis persona Francis fuit, pro nobilium dicti

liberationc in terri sanctà. tùm quia fuit duroiui regis

Fraucoruiu cousanguincus , lùm quia fuit dica Domi-

nera. — Philippe- Auguste ne combattait jamais le dimanche.

7 Ici., ibid.. Inter vincaa in arctis viarum.

* Uist. du Languedoc, I. XXXV, p. 453.

* Math. Paris, p. 409 : More Francorum, chirntrcam siiaui ci porrexit , exige ns sibi exhiberi in ducllo justiliw

Une épidémie , dont le roi et l’armée languirent également , l’cmpècha de poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillcbourg n’en fut pas moins le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint Lonis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu’il voulait dépendre immédiatement du roi *. Le comte de la Marche, et sa femme, l’orgueilleuse lsal>ellc de Lusignan, veuve de Jean et mère de Henri 111 , furent obligés de céder. Ce comte faisant hommage au frère du roi Alphonse, nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut , qui se disait mortellement offensé par lui , et demandait à le combattre par-devant son suzerain1 * * 4 * *. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison au jeune homme. L’événement n’était pas douteux , et déjà Isabelle, craignaut de périr après son mari, s’élait réfugiée au couvent de Fonlcvrault. Saint Louis s’interposa cl ne permit point ce combat inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche , que son ennemi , qui avait juré de laisser pousser ses cheveux jusqu’à ce qu’il eût vengé sou outrage, se les fit couper solennellement devant tous les barons, et déclara qu’il en avait assez s.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d’un saint cl d’uu politique. Un baron n’ayant voulu se rendrequ’après en avoir obtenu l’autorisation de son seigneur, le roi d’Angleterre, Louis lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son serment *. Mais afin de sauver de la tentation du paijurc ceux qui tenaient des fiefs de lui et de Henri, il leur déclara, aux termes de l’Évangile, qu’on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d’opter librement 7. Il eût voulu , pour ôter toute cause de guerre , obtenir de Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix , il lui eût rendu le Poitou.

Telle était la prudence et la modération du roi. Il n’imposa pas à Raymond d’autres conditions que celles du traité de Paris , qu’il avait signe quatorze ans auparavant *.

Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu

pleiiitudinrm,ftecandutn legem Francorum antiquités.

à Joinville (édit. 1701), p. 94.

6 Math. Paris, p. 409: * Tusolus fideliter te geeaisti. • ... Statim accepte ab eo juramento lideiitâtis, ipsum ei custodiendura confidcoter liberavit.

7 Id., p. 410. Rcx Francorum Parisiis convocato* omnes ultramariuos qui terras habucrunt in AngliA, sic est alla tus : Quicumque in regno mco conversa tur, Italiens terras in Angliâ, cuui ncqueat quiseumpe tenter duobus domiuis servira, vel penitùs mihi vcl régi Angine insrparabiliter ad h. errât.

8 Ilist. du Languedoc, I. XXV, p. 137.

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