‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 202 sur 398 · DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX · texte numérisé non relu

DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX

et contre nature, c’était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre Frédéric IL Chassé de l’Italie, il assembla contre lui un grand concile à Lyon 4. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint Louis, qui s’était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de Cllcaux vinssent se jeter aux pieds du roi ; et il laissa attendre le pape quinze jours pour savoir sa détermination5. Innocent dans sa violence conlrariaildetoutson pouvoir la croisade d’Orient ; il eût voulu tourner les armes du roi de France contre l’Empereur, ou contre le roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l’égard du saint-siège. Déjà , en 1950, il avait offert la couronne impériale à saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1945, il lui offrit la couronne d’Angleterre. Étrange spectacle, un pape n’oubliant rien pour entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui faire violer son vœu *.

Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se réconcilier l’Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea même les évéques de Normandie pour se rassurer surlc droit qu’il pouvait avoir à la possession de cette province 7. Il dédommagea par une somme d’argent le vicomte Trcncavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il l’emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la guerre des Albigeois, tous ceux que rétablissement des compagnons de Montfort avait privés de leur patrimoine *. Ainsi il faisait de la guerre sainte une expiation, une réconciliation universelle.

Ce n’ctail pas une simple guerre, une expédition que saint Louis projetait , mais la fondation d’une grande colonie en Égypte. On pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre sainte, il fallait avoir l’Égypte pour point d'appui. Aussi il avait emporté une grande quantité d'instruments de labourage cl I d’outils de toute espèce9. Pour faciliter les commu-

vel pacificatodracone,citôscrpentuli conculcabuntur. •

5 Malh. Paris, p. 439.

« u Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte, craignant les pièges de la cour de Rome ( Muscipulas Roman» curiæ formulantes ). * Math. Paris, ap. Michand, IV, 961.

1 Math. Paris, p. 649.

8 Hist. dn Languedoc, I. XXV, p. 457.

8 Ligones, tridentes, traitas, vomeres, aralra, etc. Math. Paris.

nications régulières , il voulut avoir un port à lui ! sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient à son frère Charles d'Anjou : il fit creuser celui d’Aigucs-Mortcs.

Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses approvisionnements *. Là il s’arrêta, et longtemps, soit pour attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut -être pour s’orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les amdassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des Francs. Lèschrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d’Arménie, de ! Syrie ; les musulmans ensuite , entre autres les envoyés de ce Vieux de la Montagne dont on faisait lanldc récits9. LcsMongols mêmes parurent1 * 3. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme, d’après leur haine pour les autres mahoinétans, se ligua avec eux contre les deux papes de l'islamisme, les califes de Radgad et du Caire.

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes, ils sc familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci, dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d’un climat corrupteur. Les prostituées venaient placer leurs lentes autour même de la tente du roi cl de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l’avait suivi 4.

Il sc décida enfin à partir poar l’Égypte. Il avait j à choisir entre Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l’avant poussé vers la première ville 5 *, il eut hâte d’attaquer ; lui-même il se jeta dans l'eau l'épée

1 Joinville, édit. 1761, in-fol», p. 30 : ... « Et quaut

ou les véoit il sembloit que ce fussent monta iugnes ;

car la pluie qui avoil batu les blez de louc-temps , les

avoit fait germer par desus , si que il n’i parnit que l’erhe vert, •

5 II envoya demander au roi l’exemption du tribut qu'il payait aux hospitaliers et aux templiers.* Darière l'amiral avoit un Bachclcrbicn a tourné, qui tenoit trois couliaus en sou poing, dont l'uu entroil ou manche de l'autre ; pour ce que sc l'amiral eust été refusé, il cust présenté au roy ces trois couliaus pour li dcflicr. Darière celi qui tenoit les trois couliaus, avoit un autre qui tenoit un l>ouqurran ( pièce de toile de colon) entortcillé entour son bras, que il eust aussi présenté au roi pour li ensevelir , se il eust refusée la requeslc au Vieil de la Montaigne. * Joinville , p. 05. — • Quand le vies chevaoehoit, dit encore Joinville, il avoit un cricur devant li qui portoit une hache danoise à lonc manche tout couvert d’argent, à tout pleins de couliaus férus ou manche et crioit : ■ Tournés -vous de devant celi qui porte la mort des rois entre ses mains. • P. 97.

5 M. de R cm usât { Mémoire sur lesTartarca) ne voit pas, comme de Guignes , des imposteurs dans les ambassadeurs mongols.

* Joinville, p.37 : • Le commun peuple se pristaus fuies femmes, dont il avint que le roy donna congie à

à la maiti. Les troupes légères des Sarrasins qui étaient en bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges , et voyant les Francs inébranlables, jls s’enfuirent à toute bride. La forte ville de Damiette, qui pouvait résister, sc rendit dans le premier effroi. Maître d’une telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou le Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade, faisait négliger les moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, roi féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens au pillage d’une riche ville; il en fut comme en Chypre, ils ne se laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las euxmémes de leurs excès. Il y avait d’ailleurs une excuse ; Alphonse et la réserve se faisaient attendre. Le comte de Bretagne, Mauclcrc, déjà expérimenté dans la guerre d’Orient, voulait qu'on s’assurât d'abord d’Alexandrie, le roi insista pour le Caire. Il fallait donc s’engager dans ce pays coupc de canaux , et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La marche fut <Punc singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah •. Pour atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait soutenir le Nil. cl leur livrer passage. Cependant ils souffraient horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures7.

tout plein de set gens, quant nous revînmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me dit que il avoit trouve de cerf rin, que au gict d'uue pierre menue, entour son paveillou lenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné congié, et ou temps du plus grsnt metchief que l’ost eust onques été. • — «Les barons qui deusseut garder le leur pour bien emploier en lieu et en teus, se pristrent à donner les gratis mangers et les outrageuses viandes. »

* Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa descente sur le même point que Bonaparte (à une dcmi-licuc d'Alexandrie), si la tempête qu’il avait essuyée en sortant de Limisso, et les vents contraires peut-être, ne l’avaient porté sur la cdte de Damiette. Les auteurs arabes disent que le Soudan du Caire, instruit des dispositions de saint Louis , avait envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette, pour s'opposer au débarquement. Michaud, IV, 330.

6 Joinville, p. 40. Bonaparte pensait que si saint Louis avait manœuvré comme les Français en 1798, il aurait pu , en partant de Damiette le 8 juin, arriver le 13 h Mansourah , et le 3C au Caire. Foy. les Mémoires de Montholon.

7 o Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il noos getoient le feo grejois, il se vestoil en son lit , et tendoil ses mains vers notre Seigneur, et disoit en

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