‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 203 sur 398 · L1VIE IV. - PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX · texte numérisé non relu

L1VIE IV. - PREMIÈRE MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE. LOUIS IX

Ils restèrent ainsi cinquante jours , au bout desquels ils apprirent qu'ils auraient pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur indiqua un gué (8 février).

L'avant -garde, conduite par Robert d’Artois, passa avec quelque difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l’engageaient à attendre que son frère le rejoignit. Le bouillant jeune homme les traita de llches, et se lança, tète baissée, dans la ville dont les portes étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier, qui était sourd, et qui criait à tue-tète : Sus! sus ! à l’ennemi 1 ! Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent. Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.

Le roi , qui ne savait rien encore, passa , rencontra les Sarrasins; il combattit vaillamment. « Là où j'étais à pied avec mes chevaliers, dit Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille , avec grand bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un chemin levé; mais oneques si bel homme armé ne vis, car il paraissait dessus toute sa genl dès les épaules en haut , un heaume d'or à son chef, une épée d’Allemagne en sa main, « Le soir on lui annonça la mort du comte d’Artois, et le roi répondit : que Dieu en feust aouré de ce que il li donnoit ; et lors li choient les larmes des yex moult grosses 3. Quelqu’un vint lui demander des nouvelles de son frère : « Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il est en paradis *. »

Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français défendirent leurs retranchements jusqu’à la fin de la journée. Le comte d’Anjou, qui se trouvait le premier sur la roule du Caire, était à pied au milieu de scs chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux troupes de Sarrasins , l'une à pied , l'autre à cheval ; il était accablé par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva en s’élançant lui -même à travers les musulmans. La crinière de son cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d’être délivre par les boucliers , les vivandiers et les femmes de l’armée. Le sire de

plouraot : « Biau Sire Diex, gardex-moy ma gent. • Joinville, p. 45.

1 Joinville, p. 50. — Id., p. 47. • Le bon comte de Soissons se moquoil à raoy,et me disoit : • Seneschal, lestons huer cette cliieunaille, que, par la quoile Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des dames. • Joinville, p. 53.

3 Id., f. A4.

Briançon ne put conserver son terrain qu’à laide des machines du duc de Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin, couvert 1 de feu grégeois, n’échappa qu’avec peine aux | flammes. Les bataillons du comte de Flandre, des j barons d'oulre-mer que commandait Gui d’ibclin, et de Gauthier de Châtillon , conservèrent presque toujours l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite , et Louis rendit grâce à Dieu, au milieu de toute l’armée, de l’assistance qu’il en avait reçue; celait, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une redoutable cavalerie 4.

Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de retourner vers Damiette, mais il ne pouvait s’y décider. Sans doute, le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette armée , campant sur les vases de l’Égypte, nourrie principalement des barbeaux du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était oblige de la leur couper; ce n’était par tout le camp que des cris douloureux comme des femmes en mal d'enfant ; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour, pendant l’épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à s’évanouir, •i Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout entièrement : ne oneques plus ne chanta. >*

Ces morts faisaient horreur, chacun craignait de les toucher et de leur donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour les martyrs, donnait l’exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songera la retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste cl incertaine retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait fini par être malade comme les autres , eût pu se mettre en sûreté, mais il ne voulut jamais abandonner son peuple 5. Tout mourant qu'il était, il entreprit d'exécuter sa retraite

3 Joinville, p. 05.

4 Sisroondi, VII, 498.

3 Joinville. — Un historien arabe dit aussi : • Le roi de France eut pu échapper aux nains des Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux ne voulut jamais abandonner se* troupes. •

I Aboul-Nahassen. ap. Micbaud, IV, 317. — En revenant ! de Pile de Chypre . le vaisseau de saint Louis towelm

par terre , tandis que les malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu’on fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison, et de le déposer sur les genoux d'une bourgeoise de Paris, qui se trouvait là.

Cependant, les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un immense massacre commença , ils déclarèrent en vain qu’ils voulaient se rendre ; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des prisonniers ; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur demandaient s’ils voulaient reuicr le Christ. Un grand nombre obéit , entre autres tous les mariniers de Joinville.

Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l’empereur d’Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besanls d’or. Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks , auxquels il devait sa victoire , sc révoltent et l'égorgcul au pied des galères où les Français étaient détenus. Le danger était grand . pour ceux-ci ; les meurtriers pénétrèrent en effet jusqu’auprès du roi. Celui même qui avait arraché le cœur au Soudan vint au roi , sa main tout ensanglantée, et lui dit : «* Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t’eût fait mourir s'il eût vécu ?» El le roi ne lui répondit oneques rien. Il en vint bien trente , les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans notre galère, continue Joinville : Je demaudai à monseigneur Baudoin d'Ibelin, qui savoil bien le sarrasinois. ce que ces gens disoicnl; et il rne répondit qu'ils disoient qu’ils nous venoienl les télés trancher. Il y avoil tout plein de gens qui sc confcssoient à un frère de la Trinité, qui éloil au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi , je ne me souvins oneques de

«ur un rocher, et trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le quitter. « A cc res- J'ondi le roy : u Seigneurs, je vois que se je descens de reste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cens personnes et plus ; et pource que chascuu aime autretanl sa vie comme je fais la moic , n’oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il a céans en péril de mort ; aineois demourrai céans pour mon peuple sauver. «Joinville, p.3.

1 Joinville , p. 75. — On dit au roi que les amiraux avaient délibéré de le faire Soudan de Babylone... « Et il me dit qu’il ne Trust mie refusé. Et sachiez que il ne demoura (que ce dessein n’échoua) pour autre chose que pource que ils disoient que le roy estoit le plus ferme crestien que en prust trouver; et eest exemple

péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que plus je me défendrois ou plus je me gauchi rois , pis me vaudroit. Et lors me signai cl m’agenouillai aux pieds de l’un d’eux qui tenait une haebe danoise à charpentier, et dis : « Ainsi mourut sainte Agnès. » MessircGui d'Ibelin, connétable de Chypre, s’agenouilla à côté de moi, et je lui dis : «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné. Mais quand je me levai d’illec, il ne me souvint oneques de chose qu’il m’eût dite ni racontée '.

Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son mari , lorsqu’elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu’elle surnomma Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour sc rassurer, un vieux chevalier, âgé de quatrevingts ans. Peu de temps avant d’accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le chevalier le lui octroya par son scrincul, et elle lui dit : Je vous demande , par la foi que vous m’avez baillée, que, si les Sarrasins prennent celte ville, vous me coupiez la tête avant qu’ils me prennent ; et le chevalier répondit : Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je l'avais bien pensé, que je vous occirois avant qu’ils vous eussent prise *. »

Rien ne manquait au malheur cl à l'humiliation de saint Louis. Les Arabes chantèrent sa défaite1, et plus d’un peuple chrétien en fit des feux de joie4. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de l’Égypte. 11 releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon , Saint-Jean-d'Àcrc , et ne sc sépara de ce triste pays , que lorsque les barons de la terre sainte lui curent eux-mèmes assuré que son séjour ne pouvait plus leur être utile. Il venait d’ailleurs de recevoir une nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France. Sa mère était morte *; malheur immense pour un tel fils qui , pendant si longtemps, n’avait pensé que par elle,

en moustroicut , à ce que quant ils se partoient de la héberge, il preuoit sa croiz à terre et seignoil tout son cors; et disoirnt que se celle gent fesoieut soudsnc de li, il les occiroit tous, ou ils deveudroient crestien». « Joinville, p. 78.

* Id., p. 84.

2 Suivant V. Rifaut, la chanson qui fut composée b cette occasion, se chante encore aujourd'hui. Reinaud, Extraits d'historiens arabes (Biblioth. des croisades,

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